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La garde partagée est le modèle à la mode. Dans l’absolu, c’est peut-être un idéal. Dans la réalité, il en va autrement. Entretien avec une femme lucide.

Il y a 17 ans, Denyse Côté élevait déjà son fils en garde partagée. Son expérience plutôt réussie lui inspira une question : cette formule peut-elle s’appliquer largement? Dans La garde partagée : l’équité en question (Éditions du remue-ménage, 2000), la professeure en travail social à l’Université du Québec à Hull analyse l’expérience d’une trentaine de mères, pères et enfants. Attention : imposer ce modèle unique risque d’accroître les inégalités entre les sexes.

La garde partagée, de plus en plus populaire, est vue comme la formule la plus équitable pour les parents et pour les enfants. Vous dites que ce n’est pas forcément vrai. Pourquoi?

D’abord au sens de la répartition des tâches : la garde partagée ne garantit pas l’égalité des responsabilités pour les parents. Les rôles sexuels ne disparaissent pas comme par magie. Dans la majorité des cas, les femmes en font plus et s’avèrent de meilleures pourvoyeuses, surtout quand les enfants sont jeunes. Cela demeure vrai après la séparation, même en garde physique partagée. Autrement dit, on désire l’égalité mais on hérite d’un système inégalitaire. Plus grave : cette forme de garde se révèle inéquitable si elle est imposée dans les cas de violence conjugale.

Est-ce que cela se produit vraiment?

Oui, on me rapporte de plus en plus de cas, parce que la garde partagée est le modèle à la mode : avocats, travailleurs sociaux, médiateurs la croient automatiquement égalitaire et la recommandent. Souvent, la violence conjugale n’a pas fait l’objet d’une dénonciation formelle de la part de la mère. Parfois, les avocats en connaissent l’existence mais disent : « C’est un bon père, il n’a jamais été violent avec l’enfant, on peut recommander la garde partagée. » Et vous savez, à la rupture, il y a toujours un rapport de force, souvent inégal, entre les parents. Les avocats s’en mêlent, tout devient objet de négociation. Par exemple si la mère a peur de perdre la garde, elle se résoudra à accepter la garde partagée. Si elle s’y oppose, elle passera pour la mauvaise, celle qui ne veut pas négocier un arrangement « équitable ». Puis, il arrive que les pères demandent la garde partagée afin de diminuer les montants versés pour prendre soin de l’enfant…

Enfin, la garde partagée ne convient pas nécessairement aux projets de vie ou aux capacités d’adaptation des personnes. Vous serez peut-être forcée de refuser une promotion dans une ville voisine, par exemple, ou d’accepter que votre ex-conjoint élève votre enfant dans une religion contraire à vos valeurs.

Autrement dit, un juge ne doit jamais imposer la garde partagée unilatéralement; il faut que les deux parents y consentent librement. Mais n’est-ce pas, à première vue, la meilleure solution pour l’enfant, pour qu’il garde un contact réel avec ses deux parents?

L’intérêt de l’enfant est une notion qui évolue socialement. Au XIXe siècle, c’était « dans l’intérêt de l’enfant » de confier la garde au père, automatiquement. Au XXe siècle, on a élaboré la théorie de l’attachement de l’enfant, qui suppose une présence continue de la mère durant les premières années : on a commencé à accorder presque de manière automatique la garde à la mère. Ce que contestent aujourd’hui les groupes de pères. Il faudrait se garder de tomber dans un autre automatisme, celui de la garde partagée comme modèle unique.

Justement, que pensez-vous des groupes de pères qui réclament comme un droit la garde partagée obligatoire?

Ils trouvent injuste ce qu’ils considèrent comme une présomption de garde par la mère du système juridique. Il est vrai que la garde légale des enfants va encore aux mères en majorité. Mais cela n’a rien d’une injustice puisque les femmes s’occupent toujours davantage des enfants, avant ou après la séparation. C’est en fait la reconnaissance légale d’un fait bien documenté. Ce qui serait injuste, ce serait de masquer tout ce travail invisible.

D’ailleurs, dans 95 % des cas, les juges ne font qu’entériner les arrangements de garde négociés par les deux parents. Il y a toujours des conflits, des émotions, mais il est faux de penser que tous les pères veulent prendre soin quotidiennement de leurs enfants. Certains le veulent. Et ils peuvent le faire, avec ou sans ordonnance de cour. La cour accorde de plus en plus facilement la garde partagée aux parents qui la demandent et des droits de visite très larges au parent non gardien.

Quelle proportion des pères, à la séparation, veulent prendre leurs enfants en charge à 100 % ou à 50 %?

On ne le sait pas. Par contre, la proportion de ceux qui obtiennent la garde de leur enfant est plus élevée qu’avant. Quand un homme demande la garde partagée, il a plus de 50 % de chances de l’obtenir, sans doute parce que les juges se réjouissent de voir des pères proactifs. L’erreur, cependant, consisterait à croire que tous les pères l’étaient autant que les mères dans les soins quotidiens aux enfants : la loi doit suivre la société et non l’inverse. Il ne faut pas confondre la réalité avec nos désirs d’égalité.

En Californie, par exemple, on a testé la présomption de garde partagée à partir de 1979, au nom de l’équité et pour inciter les pères à s’impliquer davantage. Ça n’a pas fonctionné, et on est revenu dans les années 80 à une présomption de garde par les mères puisque dans 85 % des cas, elles continuaient d’assumer presque toute la charge. Elles se trouvaient donc dépossédées, forcées par la loi de partager la garde de l’enfant, recevant moins d’argent, et toujours aux prises avec la charge mentale, sinon la supervision de l’éducation des enfants… dans deux maisons.

N’y a-t-il pas un peu de maternalisme là-dedans? Les mères ont-elles peur de voir les pères prendre leurs responsabilités?

Ce n’est pas si simple. La garde partagée s’avère un arrangement très complexe qu’il faut savoir gérer et qui exige de pouvoir faire confiance à la compétence de l’autre en tant que parent. Traditionnellement, les mères ont eu la responsabilité sociale des enfants, et elles en ont toujours la « charge mentale ». Alors, oui, les femmes doivent lâcher prise. Mais elles ont du mal à le faire quand la confiance n’est pas bâtie. Que leur « ex » habille les petits n’importe comment n’est pas grave, mais qu’il oublie la médication contre l’asthme, c’est plus sérieux… La garde partagée ne rend pas les pères compétents tout d’un coup s’ils n’ont jamais mis la main à la pâte avant! Oui, elle peut amener un nouvel équilibre, mais on ne peut pas l’improviser si les responsabilités n’étaient pas partagées avant la rupture. Utilisée comme une arme, elle déclenche au contraire de nouveaux rapports de pouvoir, plus de déséquilibre. Mais ça, la cour ne peut souvent pas en juger.

Une nouvelle guerre des sexes sur le dos des enfants?

Et une guerre de symboles : ce sont les pires! Au Canada anglais, elle est plus vive qu’au Québec. Les groupes de femmes disent : « Tu ne m’enlèveras pas mon droit de maternité, ce qui fait mon pouvoir. » Alors que les groupes de pères, qui ne veulent pas que leur rôle se réduise à celui de pourvoyeur, revendiquent une reconnaissance légale de leur nouveau rôle de « père soignant ».

Au Québec, c’est différent parce que le Code civil prévoit que les parents maintiennent une autorité parentale conjointe, quel que soit le mode de garde. Ici, le parent visiteur ne perd pas ses droits parentaux, contrairement aux provinces régies par le droit coutumier. L’enjeu est donc moins vif.

Reste que c’est une bataille de droits entre femmes et hommes. Mais pensez-vous qu’une mesure comme la garde légale partagée va régler ça? Le juridique ne fait que suivre la société. Quand on pense que la loi va résoudre l’inégalité, on se trompe : ce genre d’ingénierie sociale est dangereux.

La garde partagée, en protégeant le rapport père-enfant, ne peut-elle pas éviter le désinvestissement du père, le symptôme du père absent?

Cette idée, selon laquelle les pères s’éloigneraient à cause de droits de visite trop limités, est populaire mais fausse. La quotidienneté crée un lien, mais c’est faux de dire que les circonstances seules créent l’absence. Il existe toutes sortes de liens, même à distance (le courriel, par exemple). Le désinvestissement du père peut survenir même avec de généreux droits de visite. Chez les « pères absents », souvent un déclic se fait. Ils décident, consciemment ou pas, de laisser leur ancienne famille et de repartir à zéro. Comment penser qu’une garde partagée obligatoire changerait ce comportement? On ne peut pas obliger quelqu’un par ordonnance à acquérir des capacités qu’il n’a pas manifestées avant.

Pourtant, les 12 couples de différents milieux que vous avez interrogés tirent parti de la garde partagée. Les pères se sont rapprochés de leurs enfants. Les mères, s’en détachant un peu, ont gagné de la liberté.

Oui, ça marche parce qu’ils y croient et qu’ils l’ont choisie conjointement et librement. Comme moi, à l’époque, avec le père de mon fils. Il faut mener ensemble la tâche d’éduquer un enfant. Alors si on ne peut pas endurer les défauts de l’autre, ou ses valeurs, le conflit, même idéologique, devient vite profond. Par exemple une athée convaincue aura du mal avec un père membre d’une secte fondamentaliste. Leur enfant, d’une semaine à l’autre, sera tiraillé entre des valeurs opposées; le climat entre les parents risque de devenir très nocif. Mieux vaut alors la garde unique, avec un droit clair sur l’éducation de l’enfant.

Vous dites que les femmes, en garde partagée, se trouvent coincées entre deux idéologies : la maternité et l’égalité. En fait, elles me semblent gagner sur les deux tableaux.

L’égalité, telle que nos sociétés la conçoivent, suppose un individu sans responsabilités ni dépendances. Alors que la maternité se définit essentiellement dans la dépendance : celle de l’enfant envers la mère… Les femmes que j’ai interviewées, « célibataires » une semaine sur deux, jouissent d’espaces de liberté inaccessibles aux mères de familles monoparentales (ou en couple) : elles prennent souvent de petites vacances seules, par exemple. Mais, mères d’abord, elles donnent la priorité aux vacances de leurs enfants.

D’ailleurs, la garde partagée a émergé dans les années 80 à cause de l’arrivée de nouveaux modèles de conjugalité, conçus comme symétriques, « 50-50 ». Le problème, c’est que ce couple « égalitaire » n’est pas répandu dans l’ensemble de la population. La garde partagée, si on l’impose comme modèle unique, préférable, risque donc d’accroître les différences de classe tout comme les inégalités — financières notamment — entre les sexes.

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