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Puissant symbole de pouvoir, le soulier en dit long sur la position réelle des femmes dans la société. Des bottes aux talons hauts, elles ont marché vers l’indépendance. Brève histoire de la chaussure féminine. Attachez vos baskets!

Il suffisait à la réalisatrice Louise Leroux de prononcer un mot, un seul, et ses interlocuteurs fuyaient à la fine épouvante. Stiletto. À entendre le titre de son documentaire, des marchands lui ont interdit de tourner dans leur boutique. Des rédacteurs de magazines lui ont refusé l’utilisation de leurs photos. «Votre projet est une preuve de la déchéance de l’ONF», a même craché un cinéaste de l’Office national du film! «En 10 ans de carrière, je n’avais jamais vu ça, dit-elle de sa voix posée. Là, j’ai compris que les gens avaient peur de ce que j’allais dire».

Car la chaussure en dit long sur la position réelle de la femme dans la société, affirme Louise Leroux, qui a fait ses débuts en danse moderne. Et le talon (réservé aux dames depuis 150 ans) fausse son contact avec la terre. «Le talon aiguille est une anomalie sociale. Il va finir par disparaître, comme le corset».

Voilà qui peinerait l’ethnologue Valérie Laforge. La conservatrice de l’exposition Talons et tentations, que présente actuellement le Musée de la civilisation, à Québec, est sensible au charme du stiletto. «Nos chaussures conditionnent notre façon d’avancer dans la vie, acquiesce-t-elle cependant. Elles donnent des indications sur notre statut social, notre richesse, notre occupation, notre âge… même l’état de notre libido. C’est une porte ouverte sur nous».

Symbole de pouvoir

Lorsque Jeanne d’Arc subit son procès, en 1431, les avocats de l’Inquisition l’accusèrent d’avoir porté des cuissardes masculines. C’est nu-pieds qu’on l’envoya au bûcher…

En enfilant des bottes d’homme, la Pucelle avait usurpé l’autorité patriarcale. La chaussure est un puissant symbole de pouvoir. «Dans l’Antiquité, les esclaves sont pieds nus, alors que les gens qui s’appartiennent portent la chaussure», raconte Valérie Laforge. Au Moyen-Âge, la longueur des poulaines, dont la pointe pouvait atteindre deux pieds et demi, est réglementée selon le rang social; les princes doivent en attacher l’extrémité à leurs genoux pour se déplacer! Et sous Louis XIV, seuls les aristocrates peuvent couvrir leurs talons de cuir rouge, éminent symbole impérial.

Nos aïeules, elles, ont longtemps caché leurs brodequins sous de longues jupes. Comme leurs pieds n’étaient pas destinés à être vus, elles ne portaient que de fades versions des godasses masculines. C’est au XVIIe siècle, quand les hommes adoptent la botte et laissent aux dames le délicat soulier d’intérieur, que naît la chaussure pour femmes. Et celle-ci, en restreignant la liberté de mouvement de ses propriétaires, va contribuer à creuser le fossé entre les mondes politique et domestique.

C’est pourtant une femme, la redoutable Catherine de Médicis, qui popularise le talon haut lors de son mariage avec le duc d’Orléans, en 1533. Cette nouvelle mode, qui flatte la jambe et rehausse la stature, séduit tant les hommes que les femmes.

Le talon règne 250 ans, puis est guillotiné. La Révolution française de 1789, où des milliers de «citoyennes» marchent sur Versailles pour réclamer du pain, remet la chaussure plate à la page. En 1791, la penseuse Olympe de Gouges publie la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne. Les Françaises respirent un air de liberté. Portée par la vogue néoclassique, la sandale féminine, bannie pour impudeur après la chute de l’Empire romain, renaît sous le Directoire (1795-1799).

Mais ce premier sursaut de la conscience des femmes est durement réprimé. Au tournant du XIXe siècle se répandent les ballerines, fragiles coquilles de soie qui durent le temps d’un bal. Pour marcher dans les rues boueuses, les dames doivent se jucher sur des blocs de bois, des «patins», qui entravent douloureusement la démarche.

Cependant, une autre révolution se prépare. En 1850 Sparkes Hall, chausseur de la reine Victoria, invente la bottine à lacet. Les pudiques filles de l’ère victorienne, qui craignent que le tangage de leur crinoline ne dévoile leurs chevilles, l’adoptent aussitôt. La bottine présente un autre avantage que la bienséance: souvent fabriquée en cuir (matériau autrefois jugé vulgaire pour les dames), elle soutient solidement le pied et permet la marche à l’extérieur. «C’est le temps des suffragettes et du mouvement pour le droit de vote, souligne Valérie Laforge. Les femmes commencent à s’exprimer en public, à travailler dans les usines. En leur donnant plus de mobilité, la bottine lacée favorise ce début d’émancipation».

Coïncidence? À cette époque ressurgit le talon haut… mais seulement dans les placards des femmes. «Ça, c’est intéressant, fait Louise Leroux, songeuse. Les hommes ne voulaient plus du talon haut. Pourquoi les bottiers l’ont-ils ressuscité pour les femmes? Était-ce une façon de les freiner dans leur ascension»?

Le XXe siècle, ce «long strip-tease de la jambe», comme le formule Louise Leroux, sera l’âge d’or de la chaussure féminine. Les ourlets remontent et mettent le pied en vedette. Vers 1920 se répandent les Salomé, souliers à talon court qu’une bride fixe solidement à la cheville: ils sont parfaits pour danser le charleston! Oublieuses des horreurs de la Première Guerre mondiale, les femmes fument, sortent dans les bars, scandalisent. Elles fêtent le droit de vote que la majorité des Européennes ont fraîchement conquis.

Après la crise de 1929, bien des femmes n’ont plus dans les talons… que leur estomac. Se chausser devient un luxe. Celles qui peuvent encore dépenser se réfugient dans le glamour qu’incarnent les nouvelles vedettes de cinéma: talons hauts, matières chatoyantes. Mais celles qui pendant la Seconde Guerre remplacent leur mari à l’usine portent des chaussures fonctionnelles.

En 1945, on les invite à regagner leur foyer. Le «New-look» de Dior allonge les jupes et étrangle la taille. Est-ce un hasard si le stiletto sort en 1952? «On voulait cantonner les femmes dans leur rôle traditionnel, et le talon aiguille a certainement contribué à cette propagande», croit Louise Leroux.

Mais déjà se pointent les années 60, et dans le placard des femmes apparaît enfin la chaussure masculine par excellence: la botte! «Un clair symbole de la prise de pouvoir, commente Valérie Laforge. La botte d’intérieur évoque une certaine assurance, une autorité. Les femmes se sont libérées des contraintes de la mode en même temps que des contraintes sociales». Cinq siècles trop tard pour Jeanne d’Arc…

Lotus puants

Riche, hardie, scandaleusement belle, May-Li a tout pour réussir. Pourtant, c’est un destin brisé que raconte Kathryn Harrison dans son roman La Société d’émancipation du pied (éditions JC Lattès, 2001). Un destin qui vacille sur des pieds fracturés, empestant le pus et couverts d’ulcères.

«Elle n’a pas poussé un cri», s’enorgueillit la grand-mère de May après avoir bandé les petons de la fillette. Pourtant ses «lotus roses» – paquets d’os rompus et ressoudés, vulnérables aux infections et à la gangrène – la font souffrir le martyre. Après une enfance passée à pleurer dans les bras de sa mère, un triste concubinage avec un marchand sodomite, une fugue dans un bordel de Shangaï, May se réfugie à Nice. Elle y apprend à nager, oubliant son infirmité dans l’apesanteur de la Méditerranée. Mais ses chaussures orthopédiques ne lui redonnent pas la force de marcher. Lasse de se déplacer en palanquin, elle meurt en 1927, 25 ans avant que Mao Zedong n’abolisse la coutume du bandage des pieds dans les derniers recoins de la Chine.

Une histoire de sexe S’il devait entrer aujourd’hui dans une boutique de chaussures, le bottier de la reine Victoria serait dans ses petits souliers. Tous ces orteils nus, ces talons, toutes ces brides indécentes! Dire que sa pudique bottine à lacet a donné le coup d’envoi au fétichisme du pied. «Les bottines lacées enserraient la cheville, source de tentation, mais favorisaient aussi tous les fantasmes avec leur style «bondage», dit Valérie Laforge»!

Le fétichisme apparaît dans la documentation scientifique en 1887, explique la sexologue Isabelle Hénault, spécialiste de la question. «Dans sa forme non perverse, le fétichisme du pied est très répandu, affirme-t-elle. Les femmes comme les hommes aiment le talon haut pour sa façon de symboliser la séduction; elles s’en servent pour pimenter les préliminaires». Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la strip-teaseuse se dépouille de tous ses vêtements… sauf de ses chaussures à talons hauts qui lui donnent un air voluptueux et sexy, et sans lesquelles elle ne serait qu’une femme nue.

Avec ses courbes, ses creux entre les orteils qui rappellent d’autres fentes du corps féminin, le pied est troublant dans un escarpin au profond décolleté (on appelle ainsi le tracé de l’empeigne). «La chaussure a une symbolique très forte sur le plan sexuel, reconnaît Valérie Laforge. Elle marque bien le désir de séduire: les souliers orthopédiques dénotent souvent une libido à zéro».

C’est tiré par les cheveux? Pas du tout, répondrait le neurochirurgien canadien Wilder Penfield. La partie de notre cerveau qui gère les stimulus provenant des pieds jouxte celle qui correspond aux organes génitaux, a découvert le chercheur dans les années 50. Voilà pourquoi, lorsqu’on prend son pied, les orteils retroussent!

Victoire Du Sault, cordonnière pionnière

Lorsque la romancière Pauline Gill a voulu retracer la carrière des frères Dufresne, magnats de la chaussure au tournant du XXe siècle, elle ne pensait pas découvrir… une femme. Leurs prospères usines de Montréal, c’est maman qui les gérait: «Marie-Victoire Du Sault, manufacturière, commerçante et seule propriétaire! Une femme trempée, comme on les aime», dit avec tendresse l’auteure, qui publiera bientôt le quatrième volume de sa série La Cordonnière.

Passionnée par son métier, qu’elle a appris de son grand-père, Victoire ouvre sa boutique à l’âge de 16 ans. Nous sommes vers 1860 et les bien-pensants de Yamachiche, en Mauricie, ne goûtent guère qu’une fille exerce une profession réservée aux hommes. Ils trouvent vite chaussure à leur pied. Les créations griffées VDS remportent un prix à l’exposition de Lyon, en 1886, et un autre à New York, en 1893… prix qu’on remet au mari de la cordonnière, Thomas Dufresne! Les bottines de Victoire seront ensuite exportées aux États-Unis, en Europe, et jusqu’au Caire. À sa mort, en 1908, la Dufresne & Locke emploie des centaines d’ouvriers montréalais.

Victoire porte bien son nom. Pour suivre son chemin, cette battante s’est fait relever de l’incapacité légale des femmes mariées. À la Cour du Banc de la Reine, elle plaide sa cause «avec une bonne somme d’argent et beaucoup de bonnes raisons»: Thomas étant mineur au moment du mariage, on accorde l’identité juridique à son épouse!

Du travail de Victoire, Pauline Gill a retrouvé peu de choses: trois bottines de la Dufresne & Locke. Aucune de ses créations personnelles n’aurait survécu. Reste son histoire. La Cordonnière revivra à l’écran de Radio-Canada en février 2003, dans une série de huit heures.

Du coup, plusieurs styles de chaussure féminine jouent avec le vocabulaire symbolique du fantasme sexuel. La mule glisse du pied avec une aisance tout érotique. La cuissarde, en gainant les jambes de cuir, attire le regard vers le mont de Vénus. L’escarpin à talon aiguille, favori des magazines porno, fait cambrer les reins, s’offrir le buste, et donne à la démarche une vulnérabilité qui excite le prédateur. Enfin la sandale, par le jeu des brides de cuir sur la peau nue, évoque carrément l’esclavage. «Invention diabolique qui attise les tentations», s’indignait au IIe siècle saint Clément d’Alexandrie. Que dirait-il en voyant les sandales-mules à talon haut qui font fureur aujourd’hui!

La chaussure fofolle qui fait le pied joli a beau infliger les pires tortures aux femmes, elle n’est pas près de disparaître, clame la sexologue Isabelle Hénault. «Lorsqu’on parle de symbolique érotique, le confort n’est pas important. Le jeu de la séduction passe avant».

Instrument de torture

Un pied de femme dans une trappe à souris. Voilà l’image qu’a trouvée l’équipe de Caroline Jarvis, directrice de création en publicité, pour vanter une ligne de chaussures tout confort pour dames. Le slogan? «Help prevent cruelty to women» (aidez à prévenir la cruauté envers les femmes)!

«Nous cherchions un hot button, une vérité qui toucherait les femmes, explique la Montréalaise, qui, avec son équipe, a remporté plusieurs prix pour cette publicité. Et on sait que les femmes souffrent parce qu’elles ont du mal à trouver des souliers élégants et confortables».

Caroline Jarvis ne porte pas les Doc Martens des anarchistes. «J’adore le stiletto à bout pointu… pour les soirées», rigole-t-elle. Elle n’en comprend que mieux à quel point les femmes acceptent de souffrir pour être belles.

C’est la faute à Cendrillon. Dans le conte des frères Grimm, ses vilaines demi-sœurs n’hésitent pas à se trancher les orteils pour enfiler ses pantoufles. «Il y a dans le petit pied une aura de perfection, et on accepte beaucoup de souffrance au nom de l’apparence», dit Valérie Laforge. Même que dans la vraie vie, bien des gens (hommes inclus!) choisiraient leurs chaussures un point sous leur pointure normale, pour se faire le pied menu. «Des souliers, j’en ai agrandi des tonnes, confirme Annie Vachon, cordonnière (voir l’encadré «Annie Vachon chez Vuitton»). Les gens les achètent trop serrés. Et ils le regrettent vite»

Le confort est une notion récente en mode. Pour les beaux comme pour les belles: ces messieurs aussi ont porté le talon haut, et au XIXe siècle, les dandys se bandaient les pieds pour les amincir. Mais les plus monstrueuses créations sont allées aux femmes. Dès l’âge de 4 ans, au

Ligne du temps

VIe SIÈCLE. Vers l’an 400, saint Jérôme intimait aux femmes de se couvrir le pied afin de «refréner le désir charnel tapi dans les yeux des hommes». Malgré ses sermons, la sandale reste en vogue jusqu’à la fin de l’Empire romain, en 476.

Xe SIÈCLE. Selon la légende, la favorite du souverain chinois Li Yu se serait bandé les pieds pour exécuter plus gracieusement la danse du lotus. La pratique se répand d’abord chez les aristocrates avant de se généraliser du XVIe au XVIIe siècle.

1533. Pour paraître plus grande à son mariage avec le duc d’Orléans, Catherine de Médicis commande des chaussures à talons hauts. La mode se répand comme une traînée de poudre.

1789. La Révolution française décapite le talon. Les révolutionnaires imposent la chaussure plate, symbole de l’égalité des hommes.

1795. La sandale renaît pour la première fois depuis l’Empire romain. Elle disparaît au tournant du XIXe siècle pour ressurgir vers 1920, s’éclipser durant la grande crise de 1929 et ressusciter définitivement dans les années 50.

Vers 1800. L’âge d’or de la danse commence et les demoiselles adoptent les ballerines de soie. Elles sont si fragiles qu’il faut en emporter une paire de rechange lors des grandes soirées de bal au cas où un cavalier maladroit les massacrerait!

1831. La ballerine Marie Taglioni cause une commotion en créant la danse sur les pointes (elle bourre ses chaussons de coton). Les petits rats d’opéra devront attendre 1860 avant qu’on invente le chausson moderne, à pointe renforcée par des reprises et endurcie de colle, qui leur permet de s’envoler sans souffrir le martyre. Et encore!

1850. Le chausseur de la reine Victoria crée la bottine à lacet. Solide, fonctionnelle, elle va participer à l’émancipation des femmes en leur donnant plus de liberté. Mais elle remet aussi à la mode le talon haut…

1887. Le fétichisme apparaît dans les ouvrages de psychologie. La bottine a été conçue pour cacher les chevilles des femmes. Mais sa façon de gainer le pied de cuir, de lier la cheville par des lacets excite les fantasmes. À cette époque si prude que l’on couvre même les pieds des meubles, il n’en faut pas plus aux hommes pour penser à mal…

1902. L’impératrice Ts’eu-Hi interdit, en vain, le bandage des pieds. La République de Chine réitère l’interdiction en 1911. Dans les années 50, Mao Zedong luttait toujours contre ce fléau (une femme aux pieds bandés ne pouvait parcourir plus de 500 mètres et par le fait même travailler).

1920. Les garçonnes dansent le charleston en Salomé, solide soulier à bride. À la Première Guerre mondiale, elles ont travaillé dur dans les usines. Elles veulent maintenant s’amuser. La sandale revient en force, le talon baisse et la chaussure s’adapte aux activités des filles – vélo, plage, danse.

1952. Le bottier Charles Jourdan commercialise le talon aiguille. Après la Seconde Guerre, on tente de renvoyer les femmes au foyer. Les chaussures vertigineuses alors en vogue restreignent les mouvements des travailleuses.

1960. Les femmes libérées portent désormais la botte, symbole de pouvoir et d’autorité masculine. Les Québécoises vont bientôt entrer en masse au cégep et, peu à peu, conquérir l’espace public.

1982. Reebok dessine la première chaussure de sport pour femmes. Jane Fonda, gourou de la danse aérobique, contribue à populariser l’habillement tout confort. Aujourd’hui, même les maisons de couture signent des baskets – Hermès en a vendu à 525 $ la paire!

APRÈS 1995. Le stiletto redevient à la page. Le talon aiguille fait-il vaciller leurs propriétaires ou représente-t-il une expression assumée de la féminité?

Pour en savoir plus:

prix d’une souffrance sans fin, les Chinoises contenaient leurs «lotus roses» dans de minuscules chaussons (15 centimètres pour une femme adulte). Les coquettes Vénitiennes du XVIe siècle se juchaient sur des chopines, ou «mules échasses», véritables piédestaux de bois qui s’élevaient parfois à deux pieds – les ancêtres des plate-formes et semelles compensées de la décennie 90. «Vers 1780, les talons étaient si hauts que les élégantes devaient s’appuyer sur une canne pour se mouvoir», renchérit Valérie Laforge. En Angleterre, un édit a limité l’altitude des talons: les prostituées qui battaient le pavé sur ces échasses se pétaient la fiole!

Tout ça, c’est du passé. Quoique… selon le Dr William Rossi, podiatre américain et auteur du controversé The Sexual Life of the Foot and Shœ (Krieger Publishing Company, 1993) la structure du pied dans un soulier à talon gratte-ciel serait presque identique à celle du pied atrophié des Chinoises d’autrefois.

Les brodequins d’Andrée Brochu

Cinquante-deux souliers de toile, d’acrylique et de pastel. L’artiste montréalaise Andrée Brochu a exhibé de belles galoches pour la Marche mondiale des femmes, à l’automne 2000. Pas dans ses pieds mais aux murs de la Maison de la culture Rosemont-Petite-Patrie, où ses «Peintures qui marchent», bottines pimpantes et colorées, ont bien marché en effet. «J’ai vendu un grand nombre de ces toiles», confie la peintre, encore tout ébahie de son succès. «C’est vrai que la chaussure, c’est du beau design, à la fois géométrique et organique…».

Enfant, Andrée aimait regarder la collection d’escarpins de sa mère, à qui un importateur italien cédait tous les 5 1/2 qu’il mettait en vitrine (elle était la seule de son entourage à pouvoir chausser cette pointure). L’objet est vite devenu une source d’inspiration. À ses débuts comme illustratrice de magazine, vers 1980, elle montre une petite bonne femme en train de grimper une échelle pour accéder à son talon haut. Un autre de ses personnages perpètre un hold-up en pointant comme un revolver son redoutable stiletto. Belle, la chaussure? Sans doute, mais dangereuse! «Le talon haut monte la femme sur un socle pour qu’elle soit vue, constate la bachelière en arts visuels et en sociologie. Il la cantonne à l’immobilité».

Andrée Brochu s’est remise des maux de dos que lui a coûté, dans les années 60, le port d’escarpins surélevés durant les soirées de danse. Aujourd’hui, elle porte des souliers plats et se tourne tranquillement vers l’abstraction. «La chaussure m’a beaucoup inspirée, mais je ne veux pas piétiner, rigole-t-elle. De plus en plus, je peins sans chercher à rien illustrer».

Apprivoiser la liberté

Vingt ans après la première basket féminine dessinée par Reebok, que cachent donc les femmes dans leurs placards? En moyenne, une douzaine de paires de savates. Des escarpins, bien sûr, des talons hauts, mais aussi des souliers de travail, des sandales de sport, des bottes de marche. Pourquoi se mettre les pieds dans la même bottine! La chaussure vit présentement une véritable renaissance, constate l’historienne américaine Valerie Steele, auteure de Chaussures: langages du style (Édition du Collectionneur, 1999). Et les femmes apprécient cette nouvelle liberté de choisir.

Liberté? Louise Leroux fronce le nez d’un air dubitatif. La profusion des styles ne nous a pas acquis la «liberté d’exister ailleurs que dans le regard d’autrui», constate la réalisatrice de Stiletto. Abonnée aux souliers plats, la danseuse de formation a appris à ses dépens comment les pressions sont fortes en faveur de l’escarpin traditionnel. «J’avais la trentaine, trois enfants, et les gens me disaient encore: quand tu seras une femme, tu porteras des talons hauts! Fallait-il que je change mes chaussures pour prouver ma féminité»?

Le talon aiguille est une affaire d’hommes, a-t-elle découvert, non sans surprise, en réalisant son documentaire. «En dehors du plaisir qu’elles ont à plaire, les femmes n’avaient rien à dire sur le sujet. Les hommes, eux, tenaient des propos infinis. Ce sont les hommes qui ont inventé, fabriqué, adoré le talon haut. Mais ce sont les femmes qui subissent la torture».

Le design de chaussures demeure une chasse gardée masculine. Mais il n’est pas dit que des créatrices le feraient évoluer dans le sens de la raison. La Britannique Vivienne Westwood, la seule femme à s’être véritablement fait un nom parmi les grands bottiers, a créé des chaussures fétichistes qui bravent les tabous de manière hardie mais se révèlent résolument inconfortables.

Annie Vachon chez Vuitton

La première chose qu’a remarquée Annie Vachon en entrant dans l’atelier Louis Vuitton, à Paris, c’est comment les femmes y sont malvenues. «Là-bas, les cordonnières ne sont pas encore acceptées, dit la jeune femme. Le grand patron me reprenait tout le temps; j’ai fini par lui répondre»!

Annie ne se laisse pas marcher sur les pieds. À 21 ans, la jeune savetière remportait le concours «Chapeau les filles», édition 1999, qui encourage les étudiantes des métiers non traditionnels. Après un stage en France, elle retournait dans son Abitibi natale fonder La Cordonnière. Au grand bonheur des gens de Senneterre, qui n’ont plus à parcourir 70 kilomètres pour faire retaper leurs godasses à Val-d’Or! «Les gens s’attendent encore à voir un cordonnier, rit-elle. Mais certains m’ont dit qu’ils aimaient mieux voir une p’tite fille qu’un vieux chialeux»!

Aujourd’hui les femmes représentent plus de 18% des 1300 savetiers québécois. Annie a fait ses classes avec presque autant de filles que de garçons. «Ma cousine étudiait la coiffure au même endroit que je suivais mes cours; trois mois plus tard, elle passait à la cordonnerie. Aujourd’hui, elle est chef d’atelier pour un orthopédiste de Laval, et elle adore ça».

À 24 ans, la cordonnière vient d’aménager sa boutique avec pignon sur rue… et forme même une apprentie. Passionnée d’équitation, elle fabrique de l’équipement équestre. De plus, elle conçoit des articles sur mesure et sert des compagnies forestières comme Abitibi-Consolidated. Pas question de se traîner les savates! «J’ai commencé à me faire des sandales, mais je n’ai pas trouvé le temps de les finir», rigole-t-elle. Cordonnière mal chaussée…

Les temps changent cependant. Les jeunes femmes chaussent rarement le talon aiguille, même si elles apprécient encore le talon haut. Et plus elles sont instruites, plus elles tiennent à leur confort: selon une enquête menée en 1999 par la American Orthopaedic Association, 58% des diplômées de collège portent des souliers plats, contre 37% pour celles qui sont moins instruites. Décidément, le XXIe siècle semble parti du bon pied, confirme une autre étude menée en 2000 par la docteure Carol Frey, professeure de chirurgie orthopédique à la University of California Los Angeles (UCLA). Plus de 67% des 1031 femmes interrogées déclarent porter des chaussures basses et confortables au travail. Les seules qui continuent à porter le talon haut sont celles dont le revenu n’atteint pas 25.000 $.

Voilà tout l’attrait des semelles compensées qui ont sévi ces dernières années: elles élèvent la silhouette sans tordre la cheville. Populaire dans les années 30 et 40 (la guerre, en provoquant une pénurie de cuir, a lancé la semelle de bois), ainsi que dans les folles années 70, la chaussure à plate-forme est revenue saluer la fin du millénaire. Au bonheur des petites jeunes filles… et au désespoir du grand bottier Manolo Blahnik, qui abomine ce «truc chirurgical qui vous enlaidit le pied». «Les semelles compensées donnent une démarche lourde et saccadée, grimace Valérie Laforge. Je les vois comme un besoin de se grandir, de s’affirmer, de crier: regardez-moi, j’existe»! Heureusement pour les apôtres de l’élégance, elles se démodent petit à petit…

Dans l’une de ses toiles, l’artiste montréalaise Andrée Brochu (voir l’encadré «Les brodequins d’Andrée Brochu») a peint le soulier à talon haut comme un fossile. Serait-il lui aussi en voie de disparition? «La motivation première de l’habillement, c’est l’exhibitionnisme, proteste Valérie Laforge. On veut attirer le regard et susciter l’envie des autres. Les chaussures tout confort n’auront jamais le sex appeal du talon haut».

Cordonnières mal chaussées

À la fin du XIXe siècle, Montréal est la capitale de la chaussure au Canada. Et d’après L’histoire des femmes au Québec depuis quatre siècles (collectif Clio, Le Jour, 1992), les ouvrières représentent le tiers de la main-d’œuvre qui fait rouler les usines.

«Même à l’époque artisanale, les femmes jouent un rôle dans la production de chaussures», rappelle Joanne Burgess, spécialiste en histoire du travail à l’Université du Québec à Montréal. «Le cordonnier travaille dans un cadre familial, et les femmes de la maison aident souvent à coudre l’empeigne des souliers». Ce qui suscite des vocations. Vers 1810, la Montréalaise Angélique Lehemp dite Latulippe devient maître-artisan, tient boutique et embauche même des apprentis.

À partir de 1820, les fabricants confient en sous-traitance leurs travaux d’aiguille à des ménagères. La machine à coudre apparaît vers 1850. Bon marché, rapides et risquant peu de se syndicaliser, les ouvrières prennent alors le chemin des manufactures. «Mais même après la mécanisation, les femmes restent cantonnées aux traditionnelles tâches de couture, dit Joanne Burgess. Les hommes mènent le reste des opérations».

Si certains patrons affichent un bienveillant paternalisme – selon Pauline Gill, les Dufresne (voir l’encadré «Victoire Du Sault: cordonnière pionnière» ) auraient fondé une garderie d’entreprise pour les bambins de leurs ouvrières -, les conditions de travail restent pénibles. Au boulot à 6h30, les cordonnières planchent parfois 12 heures durant pour la moitié des gages des hommes. Un salaire de va-nu-pieds. Cela n’empêche pas les femmes de persévérer. En 1941, avant que le marché canadien de la chaussure ne commence à s’effondrer, on recensait au Québec 33 cordonnières et 4614 travailleuses du cuir.

Malgré les mises en garde des médecins (voir le second volet de notre dossier: «Talons Ouch!»), nombre de femmes aiment les escarpins altiers et délicats. Comme la conservatrice de «Talons et tentations». Lorsqu’elle était enfant, des problèmes aux genoux l’ont obligée à porter des chaussures orthopédiques, affreuses bottines brunes qui faisaient ricaner les chipies de son école privée. On ne l’y reprendra pas de sitôt. «Aujourd’hui que les stéréotypes ont éclaté, le stiletto incarne une certaine autonomie dans les choix, plaide-t-elle. Les femmes n’ont plus peur d’afficher leurs désirs; elles s’appartiennent assez pour s’habiller comme elles le veulent. C’est une forme d’indépendance».

Son attitude semble caractéristique des jeunes professionnelles. En faisant du lèche-vitrine l’été dernier, Isabelle Hénault, grande adepte des petits talons carrés, est tombée sous le charme de vertigineuses sandales rouges en croco! «C’est drôle, ça ne me ressemble pas du tout, dit-elle en riant. Je ne les porte pas souvent parce qu’elles me mettent les pieds en feu. Mais quand je les mets, je fais fureur».

Le talon haut est l’une des dernières pièces de notre habillement à distinguer les femmes des hommes, fait remarquer la sexologue. «Et c’est tant mieux! Certaines féministes y verront peut-être un signe de soumission. Mais il faut de la diversité sexuelle pour créer l’excitation».

Louise Leroux serait bien peinée qu’on l’accuse de castrer les fantasmes. «Il y a du plaisir à être jolie et désirable, admet-elle volontiers. Mais le talon haut n’a pas sa place derrière une caisse enregistreuse». L’histoire semble lui donner raison. L’année où la réalisatrice a tourné son documentaire, en 1998, la maison Prada venait de remettre le stiletto en vogue. Dans la foulée, le détaillant canadien Browns avait conçu une ligne de talons aiguilles de jour. Faux-pas. «L’acheteuse m’a confié que ça n’avait pas marché du tout, dit la réalisatrice. Les femmes vont porter le stiletto pour une soirée spéciale, mais pas pour le travail. Elles acceptent encore de se soumettre au jeu, plus à la torture».

Ces escarpins acrobatiques disparaîtront-ils un jour, comme le présume la cinéaste? Qui sait. Aux yeux de la majorité, l’important, c’est que les détaillants proposent des solutions de rechange. «Quand j’étais jeune, il n’y avait que des talons hauts sur le marché, raconte l’illustratrice Andrée Brochu. Ça me révoltait! Maintenant, on trouve de tout. Reste qu’on a encore des pas à faire… en talons hauts ou en talons plats».

Qu'en pensez-vous?

1 Réaction

  1. Suzanne B.

    Je ne vois pas le jour où ce symbole de la servitude féminine disparaîtra. Que les femmes le portent pour plaire à des hommes pervers me désole. DE nos jours, la perversion est devenue la sexualité normale.

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