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En une cinquantaine d’années, les Inuits du Grand Nord québécois sont passés du traîneau à chiens et de l’igloo à la motoneige et à la maison du « Sud ». Un choc des cultures qu’ils n’ont pas fini d’encaisser. Une enquête de la Gazette des femmesau Nunavik, à Inukjuak, pays des ours polaires et des aurores boréales.

La trentaine de passagers du vol Air Inuit reflètent le microcosme des villages au nord du 55e parallèle. Une infirmière et son collègue, de retour de vacances « dans le Sud » (comprendre Montréal); un prêtre anglican et un policier costaud en blouson de cuir; une « médecin-dépanneur » de Sherbrooke, qui va faire un remplacement; un chasseur ridé, aux grosses mains comme des pattes d’ours, coiffé d’un « nasak », tuque crochetée au pompon retombant; une chanteuse de gorge qui, grâce à un système de cordage ingénieux, transporte son enfant dans le capuchon de son « amauti », manteau traditionnel… L’haleine de jeunes Inuits amochés qui ronflent à l’arrière trahit quelque tournée dans les bars montréalais. Même l’hôtesse de l’air donne le ton, avec son parka et ses grosses bottes de neige.

Le barrage LG-2 marque la fin de la route, et Kuujjuarapik, celle de la ligne des arbres. « Que la toundra, à perte de vue. Voyez Umiujaq. En 15 ans, j’ai vu naître autour de 150 enfants dans ce village de près de 350 habitants. Je les considère comme « mes paroissiens » ». L’infirmière Alice Jodoin leur envoie un baiser à travers le hublot.

Le blizzard forcit et le Dash-8 tangue en tentant d’atterrir après une deuxième approche autour de la piste de terre balayée par la neige. « Ici, c’est la température qui dicte les déplacements. Il ne faut pas être nerveux », explique l’infirmière. Un atterrissage incliné à 45° — « une manœuvre habituelle pour le Grand Nord », assure le pilote — empêche le vent de renverser l’avion, qui restera cloué au sol jusqu’au retour de l’accalmie. Les passagers qui devaient se rendre plus au nord en seront quittes pour se chercher un endroit où dormir. Bienvenue à Inukjuak, village qui longe la baie d’Hudson, un des plus gros (près de 1 300 habitants, y compris une soixantaine de Blancs) parmi les 14 du Nunavik.

Le choc des cultures

« Je suis née dans un igloo, là-bas, quelque part dans la toundra. Mon premier souvenir de notre sédentarisation, j’avais alors 8 ans, c’est qu’il faisait beaucoup trop chaud dans une maison »! Comme les femmes de sa génération, Anna Ohaituk, 48 ans, présidente de l’organisme communautaire Women Helpers in Arctic et professeure à l’école primaire et secondaire, a connu le choc des cultures.

Un choc qui a provoqué une crise de sens et de valeurs. « Auparavant, le mode de survie nous définissait. Depuis la « grande cassure », nos traditions sont mêlées et nous devons apprendre à vivre avec les effets du changement ». La conseillère pédagogique Siasi Smiler, 49 ans, ex-mairesse (première femme à occuper ce poste au village), avoue que les femmes sont particulièrement touchées.

Par méfiance et aussi par peur du jugement d’une Blanche qui risque encore de poser sur elles un regard misérabiliste, les Inuites rencontrées reconnaîtront du bout des lèvres les « effets du choc »: la violence et les agressions sexuelles qu’entraînent la toxicomanie et l’alcoolisme. « C’est le plus grave problème auquel les femmes ont à faire face au sein même de leur famille », dit Anna Samasack, une Inuite dans la cinquantaine qui ne parle que l’inuktitut, présidente d’Atiraq, un regroupement local pour les femmes qui cherche à perpétuer les traditions artisanales.

La voie des airs…

« Si on enlevait l’alcool et les drogues, ce serait le paradis dans le Grand Nord », soupire l’infirmière Alice Jodoin. Pourtant, Inukjuak est une communauté sèche, où il est strictement interdit de faire le commerce de l’alcool. Nul doute qu’un marché noir opère, à voir les bouteilles de vodka vides aux alentours du village. « L’alcool et la drogue arrivent de Montréal par la poste aérienne. En grande, très grande, quantité », confirme Claude Gérard, un des trois policiers blancs sur quatre de la Kativik Police Force, dont le poste compte deux cellules. « La drogue provient de groupes criminels organisés et est envoyée toute préparée: pesée, empaquetée et scellée dans des sacs de 1 gramme. Quant à l’alcool en vrac, les revendeurs la transvident dans des « 10 onces »… en la coupant parfois d’eau ». Et ils ne font pas de cadeau, rareté de la denrée oblige: 70 $ pour un « 10 onces », 10 $ pour une bière!

Comment se sent-on quand on représente les forces de l’ordre et qu’on assiste à ce trafic illégal? « Impuissants », avouent Claude Gérard et sa collègue Sonia Lavoie, tous les deux encore dans la vingtaine, en poste depuis quelques mois. « Ici, la police n’a pas la même définition que dans le « Sud ». Nous sommes limités dans nos actions et n’avons ni le mandat, ni l’équipe, ni les moyens pour arrêter ce trafic. Tant que le maire ne mettra pas ses culottes et que les bagages ne seront pas fouillés »… Or, les problèmes de consommation de Saumik Inukpuk, le nouveau maire élu en 2001, sont connus de tous. L’hiver dernier, confirment les policiers, il a même été arrêté en état d’ébriété pour nuisance publique à Montréal.

La vie, la vie

L’essor démographique du Nunavik est exceptionnel: les Inuites ont en moyenne 3,6 enfants (contre 1,6 pour les Québécoises). Le nombre de grossesses à l’adolescence atteint des chiffres records: pour 1 000 filles de 14 à 17 ans du Grand Nord, 95 auront un enfant, comparativement à 19,6 pour celles du Québec; ce sera aussi le cas de 299,8 Inuites de 18 et 19 ans pour 1 000 (comparativement à 68,4 pour les Québécoises du même âge). Pas surprenant que presque 60 % de la population du Nunavik n’ait pas encore 25 ans!

Les Inuites ont beaucoup moins recours à l’avortement que les Québécoises: on compte chez elles 17,9 interruptions de grossesse volontaires pour 100 naissances (comparativement à 36,1 pour l’ensemble du Québec). Normal, puisqu’elles privilégient l’adoption traditionnelle et remettent les enfants à la grand-mère, à une sœur, à une tante, parfois à une amie: 23 % de la population de 15 ans et plus déclare avoir été adoptée.

… La voix des poings

« Comme les Amérindiens, les Inuits supportent très peu l’alcool, que leur système métabolise mal. Ils se mettent alors à parler avec leurs poings », dit Claude Gérard. « Cette semaine, donne en exemple sa collègue Sonia Lavoie, j’ai reçu mon premier coup de poing au visage… d’une copine inuite soûle qui ne m’a pas reconnue »!

Les statistiques laissent apercevoir le phénomène. Selon le Conseil national de prévention du crime, les agressions sexuelles représentaient 21 % des infractions majeures commises par des Amérindiens en 2001 et 53 % (!) chez les Inuits. Une étude (Joseph Johnston, 2000) menée auprès des contrevenants fédéraux, dans un échantillon de détenus autochtones provenant des régions du Nord, démontre que 56,3 % des délinquants sexuels sont Inuits.

Un taux record que ne reflètent pas les plaintes pour violence conjugale et agressions sexuelles déposées à la police: en 2001, on en compte 287 pour les 9 600 Inuits qui peuplent l’Arctique québécois. « Normal, dit Sonia Lavoie, la plupart des victimes ne portent pas plainte ». « Regardez ce classeur, ajoute Claude Gérard, il est plein de photos de femmes battues. Des cas qu’on voit défiler à toutes les semaines. Tout ce qu’elles nous demandent, c’est de mettre leur homme en cellule, le temps qu’il dégrise. Le lendemain, il rentre à la maison, elles leur ouvrent la porte, et le cercle vicieux recommence ».

Micheline Matte, professeure de français au centre de formation professionnelle Nunavimmi Pigiursavik, observe régulièrement les marques de la violence chez ses étudiantes. À 52 ans, cette mère de quatre enfants, qui fut intervenante sociale auprès d’immigrantes de Montréal et directrice de la Maison d’hébergement pour femmes battues de Portneuf, en a vu d’autres. « J’ai vécu la montée du féminisme qui a mené au changement des mentalités pour enfin sortir la violence de la sphère privée. Ici, j’ai l’impression de revenir 50 ans en arrière. Les pères, les frères, les cousins commencent à abuser des petites filles autour de 4 ou 5 ans. Elles grandissent en pensant que la violence est normale, qu’elle fait partie de la vie. La loi du silence est beaucoup plus lourde dans le Grand Nord ».

Selon Barbara Northrup, travailleuse sociale au Centre de santé depuis cinq ans, les Inuits sont à « la phase de la violence latérale, typique d’un peuple qui reproduit la violence envers les siens après l’avoir subie de l’extérieur. Et les femmes s’avèrent le sous-groupe le plus affecté ».

Prison de glace

La policière Sonia Lavoie se rappelle son premier cas de violence conjugale, quelque temps après son arrivée à Inukjuak. « J’étais ébranlée. Une fille de mon âge, enceinte. Son visage était tellement enflé qu’elle en était défigurée. Elle n’a demandé de l’aide que le surlendemain du drame, uniquement parce qu’elle avait perdu connaissance et qu’elle a eu peur pour le bébé — elle avait reçu des coups au ventre. Sinon, elle aurait fait comme les autres: attendre à la maison que les marques s’effacent ».

« Où voulez-vous qu’elles aillent? », demande Micheline Matte. Le Nunavik ne compte que trois maisons pour femmes battues. La seule façon de s’y rendre: l’avion. « Même quand les services sociaux défraient le prix, exorbitant, du transport, très peu de femmes osent quitter leur village et leur famille », explique Sonia Lavoie. « Pour faire quoi après? Elles ne voient pas d’issue. La peur les maintient dans ces situations intenables. Elles se disent que, de toute façon, elles ne trouveront pas un meilleur homme, puisqu’ils font tous la même chose. Qu’il est le père de leurs enfants. Qu’il ne fait ça que lorsqu’il est soûl ». Leur village, où elles vivent comme des insulaires, devient une prison de glace.

L’enfer… du paradis artificiel

Micheline Matte se sent menottée par son mandat d’éducatrice auprès de jeunes adultes qui devraient être en réintégration et qui ont plutôt besoin du soutien d’une intervenante sociale. « Quand je reçois un appel du Centre de santé pour me dire qu’une de mes étudiantes sera absente quelque temps pour raison de santé, je me doute de la vraie raison ».

Il y a un mois, c’est ce qui est arrivé à une de ses plus brillantes étudiantes, une jeune fille de 18 ans, mère d’un poupon de 7 mois. « Après une absence d’une semaine, elle a eu le cœur de se présenter au cours, le visage encore tuméfié (son chum, un type brûlé par l’alcool et la drogue, avait tellement tiré sur ses cheveux qu’une partie du cuir chevelu s’est décollée). Elle n’a pas dit un mot sur ce qui lui est arrivé. Depuis, ses bleus ont guéri, mais pas le reste. J’ai beau tout faire pour la soutenir, elle est complètement diminuée intellectuellement, et elle n’a toujours pas retrouvé sa concentration ».

La jeune femme n’a pas porté plainte ni cherché d’aide auprès des services sociaux. « Son conjoint, un vendeur de drogues et d’alcool, est son principal fournisseur. Elle ne veut pas perdre ce privilège »

Le paradis artificiel en retient plus d’une dans les filets de la violence. « Dans les résidences de l’école, nombre d’étudiantes donnent leur corps pour de la drogue et de l’alcool », affirme Micheline Matte. Avec les conséquences qui s’ensuivent. Plusieurs professeurs raconteront cet horrible viol collectif d’une étudiante de 20 ans survenu l’hiver dernier. Les trois agresseurs l’ont traînée à l’aide de chaînes derrière une motoneige, laissant une marre de sang dans la neige. « Cette fille d’un village voisin est revenue à notre école cette année »! La direction l’a retournée chez elle en sachant très bien qu’elle risquait de subir le même sort puisqu’elle était toujours toxicomane et alcoolique. « Vous savez ce qu’elle m’a répondu quand je lui ai demandé pourquoi elle est revenue ici après avoir vécu l’enfer? Que, de toute façon, elle était davantage violentée dans son village »!

Épilogue de l’histoire. Les professeurs qui ont demandé un couvre-feu comme mesure de prévention pour éviter que ne se reproduisent de tels actes de violence se sont butés à une fin de non-recevoir et l’affaire a été étouffée. Un des agresseurs serait le cousin d’un membre de la haute direction de l’école….

Des chiffres et des maux

  • Le taux d’incidence de la chlamydiose est 30 fois plus élevé au Nunavik que la moyenne québécoise.
  • Les Inuits commencent à fumer très jeunes, parfois à 5 ou 6 ans; à partir de 14 ans, 70 % d’entre eux sont accros de la cigarette et 8 femmes sur 10 continuent d’allumer pendant leur grossesse.
  • La monoparentalité touche 34,7 % des familles inuites, contre 16,6 % des familles du Québec.
  • 18 % seulement des Inuites obtiennent un certificat d’études secondaires (comparativement à 90 % des Québécoises).
  • Trois fois plus d’Inuites que de Québécoises consomment des drogues illicites, particulièrement de la marijuana et du hachisch.
  • L’espérance de vie des femmes du Grand Nord est de 69,3 ans (contre 81,1 pour les Québécoises).

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1 Réaction

  1. Lorraine Loranger

    J’ai vu ce dont il est question dans cet article. Toutes les conséquences ne sont pas seulement vécues par les femmes mais surtout par leurs enfants. Si on aide les femmes à se développer, on aidera les enfants; on diminuera les taux des crimes sur la personne. Même si l’article date de 2003, tous les éléments de l’article sont encore actuels.

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