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Toutes trois sont innues et toutes trois sont désabusées quant à leur conseil de bande, qui dépense l’argent des Blancs pour des… éléphants blancs. Rien pour les femmes. SM-3: un cas d’espèce.

Elles font partie de la nouvelle génération de femmes autochtones scolarisées, qui reviennent dans leur communauté pour changer les choses. Gloria Vollant, Kathleen Saint-Onge et Victoria Régis, trois Innues dans la trentaine, maîtrisent parfaitement le français, leur langue seconde. Toutes trois ont vécu et travaillé à l’extérieur de leur communauté, Uashat et Maniutenam, à proximité de Sept-Îles. Toutes trois ont occupé des postes de responsabilité au sein du Conseil de bande.

Une expérience qui leur laisse un goût amer. « Nos voix ne portent pas », disent-elles, une après l’autre. Un même constat: les emplois et le développement économique créés grâce à l’entente avec Hydro-Québec pour la construction de la centrale SM-3, sur le territoire ancestral innu, profitent davantage aux hommes. Rien pour les femmes.

La manne

La nouvelle centrale SM-3, dont le réservoir s’étire sur 250 kilomètres carrés, à 90 kilomètres au nord de Sept-Îles, est alimentée à même une dérivation souterraine de la rivière Sainte-Marguerite, la plus haute chute au Québec (sept fois la hauteur de Niagara). L’entente qu’a signée Hydro-Québec en 1994 avec les Innus de Uashat-Maniutenam a fait sonner le tiroir-caisse des contribuables: 10 millions de dollars en compensation et un autre 10 millions pour des travaux dits « rémédiateurs » (des mesures qui visent à atténuer l’impact environnemental, identifiées conjointement avec les Innus et dont les travaux sont menés par eux, dans la mesure du possible). Un autre montant annuel d’environ 300 000 $ sera également versé pendant 50 ans au fonds Innu Aitun, qui appuie les activités traditionnelles de chasse, de pêche et de piégeage.

La SOTRAC, un comité mixte innu-Hydro-Québec, gère les travaux rémédiateurs et le fonds Innu Aitun. Une troisième enveloppe budgétaire annuelle, également autour de 300 000 $, constitue le Fonds de développement économique et communautaire, qui, lui, est géré uniquement par le Conseil de bande. Une manne pour ces deux communautés où le chômage est endémique et où le taux de décrochage scolaire frise les 85 %.

L’après-boom

Grâce à cette entente, Uashat-Maniutenam a connu un boom de construction sans précédent: un aréna moderne, un musée pour sauvegarder la culture innue, deux piscines extérieures chauffées, sans compter les nouvelles maisons. Les lendemains sont moins chantants. Les deux petites communautés de 3 000 Innus peinent aujourd’hui à garder ces infrastructures ouvertes. Le musée, qualifié de stade olympique de Uashat, s’avère un trou financier sans fond.

Gloria Vollant, qui a travaillé sous différentes administrations et qui était du Conseil de bande au moment de l’entente, notamment à titre de responsable de la recherche sur l’utilisation des territoires, critique sévèrement les décisions qui ont été prises par le conseil. « On s’est endettés, avec le musée. Les piscines et l’aréna, c’est bien beau, mais on n’a pas prévu qu’il fallait de l’argent pour les faire marcher. Si bien qu’aujourd’hui, les 300 000 $ du Fonds de développement économique et communautaire sont gelés pour faire fonctionner l’aréna uniquement ».

Même Konrad Sioui, conseiller spécial auprès du chef Rosario Pinette, attribue le déficit de 8 millions du Conseil de bande aux constructions de l’ancienne administration qu’a permises l’argent de l’entente avec Hydro-Québec: « Des bâtisses qui ne font pas leurs frais [en parlant de l’aréna et du musée], de véritables éléphants blancs ».

L’ex-chef, Élie-Jacques Jourdain, semble avoir été prodigue avec l’argent de l’entente, raconte Gloria, qui se rappelle l’époque où il distribuait 100 $ par résidant à Noël. « Cet argent a été gaspillé. Il aurait pu être utilisé à créer des emplois ou à aider des entreprises avec un effet durable ».

Et les femmes?

Kathleen Saint-Onge, qui a été directrice adjointe de l’emploi, de la formation et du développement au Conseil de bande et qui, à ce titre, a participé aux travaux de la SOTRAC, s’est battue en vain pour obtenir un centre de formation professionnel, plutôt que de créer des emplois temporaires qui ne profitent qu’aux hommes. « La plupart des gens autour de la table étaient tous des hommes d’expérience. J’étais trop jeune pour leur faire face et le Conseil de bande voulait créer immédiatement des emplois ». Kathleen déplore ce manque de vision à long terme. « On ne mise pas sur le développement durable dans la plupart des communautés… parce qu’il n’y a pas de capital politique à faire ».

« Le Conseil de bande fonctionne comme n’importe quel parti politique. Il a besoin de visibilité et sert ses partisans en premier », renchérit Victoria Régis, qui a travaillé sous trois chefs dans différents postes de direction. Son constat est clair et net: « Les femmes sont toujours mises à l’écart ». Elle aussi a participé aux travaux de la SOTRAC. « Les critères d’Hydro-Québec [pour l’acceptation des projets] sont stricts et désavantagent les femmes. Il n’y a rien de prévu pour elles. Rien ».

Ces commentaires étonnent Richard Laforest, représentant d’Hydro-Québec à la SOTRAC. Que les femmes aient éprouvé de la difficulté à se faire entendre ne lui a jamais effleuré l’esprit. « À ma connaissance, aucun projet pour les femmes ne nous a été présenté », dit-il, tout en reconnaissant que les critères pour les travaux rémédiateurs ou les activités traditionnelles ne les favorisent pas vraiment.

Richard Laforest fait valoir que les programmes sont destinés à l’ensemble de la communauté, en donnant l’exemple des camps communautaires de chasse et de pêche qui sont accessibles autant aux femmes qu’aux hommes. Il est vrai, reconnaît-il, que rien n’a été prévu quant à l’équité à l’emploi pour les travaux rémédiateurs. « Il est déjà assez difficile de recruter et de garder à l’emploi des autochtones qui ont la formation requise »

En fait, la participation étroite des Innus s’avère l’élément qui importe pour Hydro-Québec. « Comment la communauté décide et qui elle délègue ne nous regarde pas. C’est délicat lorsqu’on fait affaire avec une communauté autochtone: on ne doit pas imposer ses valeurs »

Épilogue

Gloria a perdu son emploi dans la foulée des compressions budgétaires du Conseil de bande pour essuyer son déficit. Depuis, elle a complété un bac en éducation physique.

Victoria Régis, qui avait donné son appui à un des adversaires du dernier chef élu, a dû démissionner de son poste et a complété des études en secrétariat à Québec. « Un congédiement déguisé ». Après s’être accrochée un certain temps, son médecin et son psychologue lui ont suggéré de quitter. Conséquence: le nouveau Conseil de bande a jugé non prioritaire et fermé le centre des femmes qu’elle avait mis sur pied — on y donnait des cours d’alphabétisation et de couture notamment.

Essoufflée, Kathleen Saint-Onge a également quitté son poste de direction pour compléter une maîtrise en orientation scolaire à Québec. De retour dans la communauté comme consultante scolaire depuis quatre ans, elle s’occupe des jeunes mères célibataires de 16 à 25 ans pour les encourager à terminer leur 3e secondaire et à développer des compétences parentales. Elle est aussi critique vis-à-vis du nouveau Conseil de bande et cite en exemple les emplois que l’aluminerie Alouette, à Sept-Îles, a dernièrement réservés aux autochtones. « Le Conseil de bande a trouvé de l’argent pour la formation… des gars. J’aimerais bien qu’il soit un peu plus équitable lorsque je présente des projets pour mes filles »!

L’arroseur… arrosé

En prenant le pouvoir en 1998, Rosario Pinette, l’actuel chef du Conseil de bande de Uashat-Maniutenam, a promis de faire le ménage dans la gestion financière de la communauté. Des allégations de fraude entachaient l’administration du chef précédent, Élie-Jacques Jourdain, au pouvoir pendant huit ans.

Le Conseil de bande a donc engagé la firme d’avocats Guy Bertrand et associés de Québec, qui a suggéré de faire appel à la firme comptable Price Waterhouse Coopers pour passer les décisions de l’administration Jourdain au peigne fin — une enquête qui a coûté des centaines de milliers de dollars, certains avancent le chiffre de un million, sans que cela puisse être prouvé. Or, coup de théâtre, le rapport de la firme comptable ne permet pas de conclure qu’il y a eu fraude ni même des irrégularités. L’enquête a plutôt révélé que les systèmes comptables étaient désorganisés, le contrôle des dépenses, inefficace et les salaires annuels des employés, élevés par rapport aux fonctions occupées. Par exemple, le Conseil a versé à sept personnes près de 2,8 millions de dollars en salaires, indemnités et remboursements de dépenses, soit une moyenne de plus de 500 000 $ par année. Discutable, certes, mais pas frauduleux.

Revirement de situation: le chef Rosario Pinette, qui promettait la transparence, a été pris la main dans le sac, à répéter certaines des pratiques douteuses qu’il dénonçait. Maintenant, Ottawa lui réclame près de 7 millions de dollars en surfacturation de services sociaux! Par ailleurs, les résolutions du Conseil de bande ne seraient pas rendues publiques.

Tous les élus finissent par céder devant les avantages que leur confère le pouvoir, déplore Gloria Vollant. « Ils peuvent soudainement voyager à l’extérieur de la communauté pour assister à des réunions et ils ne s’en privent pas. Sauf qu’ils n’assistent pas toujours aux dites réunions et, pourtant, ils se font rembourser leurs dépenses. Il n’y a pas moyen de les réprimander, ils n’ont pas de comptes à rendre à personne ». Et de conclure: « Rosario Pinette s’est vanté d’être transparent. Or, c’est bien opaque, cette affaire-là ».

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