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Photographie de Sizwe Mchunu

Plus de 5 millions de personnes, dont 2,7 millions de femmes, sont porteuses du VIH en Afrique du Sud. Les messages de prévention ne passent pas. Une infirmière a fait le pari que des joueurs de soccer pourraient changer le cours des choses.

Après des années passées à plaider pour la prévention du sida et des MTS, Gethwana Makhaye a dû se rendre à l’évidence. Ses discours devant les groupes de femmes du KwaZulu-Natal (la province sud-africaine la plus affectée par le VIHsida) avaient peu d’impact. Les notions de santé tout comme les principes de communication en matière de sexualité qu’elle inculquait aux femmes se butaient à coup sûr à l’agressivité et au refus de leur partenaire de porter le condom.

« Dans cette province majoritairement zouloue, nous pourrons compter des décennies avant que la dynamique de pouvoir ne change vraiment au sein des couples. J’ai donc jugé qu’il fallait introduire, même à toute petite échelle, un modèle d’homme différent », explique l’infirmière spécialisée en planning familial, également formée en développement communautaire et en psychologie.

En 1998, Gethwana Makhaye, divorcée et mère de deux grandes filles, lance donc le projet Shosholoza sida. Sa stratégie: faire appel à de jeunes joueurs de soccer pour diffuser de l’information sur le sida et promouvoir des comportements sexuels plus sécuritaires. En Afrique du Sud, le soccer constitue le sport par excellence et un puissant symbole de la masculinité. Dans la culture zouloue, la valeur d’un homme est toujours mesurée à son attitude guerrière (transposée ici sur le terrain de soccer) et à ses performances sexuelles, explique-t-elle. Ainsi, un homme s’affichant toujours avec la même femme remporte moins de succès socialement qu’un ingagara — sorte de Casanova, bien présent dans la culture des townships.

Comme le soccer représente un véritable culte, Gethwana Makhaye est allée frapper à la porte de l’Association sud-africaine de football (SAFA), qui regroupe la majorité des ligues de soccer amateur ainsi que l’équipe nationale. Très bien structurée, l’organisation peut rejoindre une vaste proportion d’hommes. Et bien qu’elle soit fortement conservatrice, elle se soucie de la santé de ses joueurs. Leur succès vaut de l’or; d’où l’intérêt de protéger les recrues potentielles de l’équipe nationale. Ironie du sort, les dirigeants de la SAFA ont même avoué avoir des relations extraconjugales non protégées. « Sur le plan professionnel… et personnel, ils ont clairement perçu, après une certaine insistance de ma part, les avantages de mon projet », explique Gethwana Makhaye.

Une centaine de jeunes joueurs de 15 à 20 ans, faisant preuve de leadership et d’une certaine ouverture d’esprit, ont donc été sélectionnés dans plusieurs écoles de la province pour suivre une formation de quelques jours. Le message qu’ils véhiculent est clair: « Tu ne joueras pas au soccer longtemps si tu persistes à te comporter n’importe comment avec le sexe! » Les chiffres en témoignent avec éloquence: chez les jeunes de 15 à 19 ans du KwaZulu-Natal, le taux de personnes infectées atteignait 16,1 % en 2000, puis 22,7 % en 2001.

À leur façon, les garçons sont devenus de petits experts sur la question du sida, actifs dans leur entourage immédiat et dans l’ensemble de leur communauté. « Jouez de façon sûre! Condomisez! » peut-on lire sur les t-shirts des joueurs de la polyvalente Siyahlomula, située dans un ghetto noir en périphérie de Pietermaritzburg. « On veut rester en vie! », lance avec conviction Sthembiso, 16 ans. Pour lancer le débat, ces messagers font des sketchs qui abordent ouvertement mythes et stéréotypes. À l’occasion des matchs, ils exhibent des bannières portant sur les MTS et le sida ou utilisent le gospel pour passer leur message.

En plus de leur enseigner des notions de base sur le VIHsida, Gethwana Makhaye et son équipe leur parlent de l’hygiène de vie qui permet aux personnes infectées de vivre mieux et plus longtemps avec le VIH. Une approche essentielle, car plus de 99 % de la population sud-africaine infectée par le virus n’a toujours pas accès aux antirétroviraux.

Alors que d’autres pays africains, tels le Sénégal ou l’Ouganda, pourtant plus pauvres que l’ancien nid de l’apartheid, sont parvenus à gérer l’épidémie au sein de leurs sociétés, l’Afrique du Sud a échoué lamentablement (voir encadré). La polygamie, le refus entêté de cette société et de son gouvernement d’accepter la réalité du sida, l’incapacité des Sud-Africaines à négocier avec leur partenaire des relations sexuelles protégées, l’immense problème du viol dans ce pays, la violence conjugale — subie par environ une femme sur quatre —, tous ces éléments ont favorisé la croissance de l’épidémie.

« Beaucoup de jeunes filles sont victimes d’agressions; parfois même dans les écoles. Les jeunes d’ici ont des relations sexuelles très tôt, en général vers l’âge de 12 ans », raconte Lindiwe Xulu, une professeure d’anglais dans un township très pauvre. En 1998, il y a eu 49.280 viols rapportés à la police sud-africaine. Puisque seulement une victime sur vingt signalerait le crime à la police, des spécialistes estiment le nombre véritable de viols à près de un million par année!

« De plus, le mythe selon lequel une relation sexuelle avec une enfant vierge guérirait du VIH demeure. C’est du véritable vitriol »!, explique May Mashego, une médecin généraliste qui traite des enfants agressés sexuellement.

L’entraîneur et ex-joueur de soccer Sizwe Mchunu coordonne le programme Shosholoza sida; il n’hésite pas à confronter les jeunes. « Nous discutons des stéréotypes culturels qui les poussent à avoir plusieurs partenaires sexuelles et à ne jamais exprimer leurs peurs. Je les provoque, en leur demandant ce qu’est vraiment l’amour pour eux. J’aborde aussi franchement la question de la violence exercée envers les filles, des droits qu’ont les femmes et du viol. Au départ, les garçons réagissent très fortement! Ils croient qu’ils ont le droit fondamental de s’approprier ce qui leur revient, par la force si c’est nécessaire… ».

Grand gaillard sportif, Siswe joue un rôle de mentor auprès des jeunes qu’il forme. « Les adolescents qui brillent au sein des ligues scolaires deviennent de véritables vedettes locales; ils sont respectés, vénérés. Mais quand ils terminent leur secondaire, ils sont désœuvrés et sombrent dans la délinquance. Par contre, les jeunes liés à Shosholoza développent un sentiment d’appartenance à la communauté et deviennent des adultes plus responsables. Ils sentent qu’ils ont un certain pouvoir sur leur avenir ».

Le programme Shosholoza sida a su gagner l’estime de bien des spécialistes du sida et compte parmi ses partisans de nombreux médecins, professeurs, entraîneurs sportifs. Encouragée par l’accueil favorable de la population, Gethwana Makhaye a voulu reproduire l’expérience auprès des chauffeurs de taxi. Mine de rien, ces derniers causeraient sida et MTS avec leurs clients et distribueraient des condoms. Le tenancier d’un shebeen (taverne locale typique des ghettos noirs) prend également part à cette initiative. Personnage haut en couleur, le barman jure que les boîtes de condoms se vident de plus en plus vite. « Auparavant, dit-il, saisir un condom dans un lieu public, devant d’autres hommes en plus, était absolument impensable »!

« Évidemment, il est difficile de savoir de façon absolue ce qui se passe dans l’intimité », admet Jim MacKinnon. L’agent de programme pour l’Afrique australe chez Oxfam Canada apporte pourtant son appui au projet Shosholoza sida. « Le programme semble très encourageant, et nous espérons vraiment que les garçons mettent en pratique ce qu’ils prônent ».

Madame Makhaye et ses collègues interrogent tout de même les jeunes femmes qui côtoient les sportifs — en plus de sonder ces derniers — afin de déterminer si les comportements ont réellement changé. « Je pose des questions très précises, très crues. Les relations sexuelles sont-elles vaginales, anales, orales? Je cherche à savoir si elles se sentent respectées. La plupart d’entre elles découvrent tout juste qu’elles n’ont pas à composer avec des relations sexuelles forcées. Dans l’entourage des garçons formés par Shosholoza, les filles m’ont fait part d’un important changement d’attitude chez leurs compagnons. Mais je ne suis pas excessivement idéaliste; que les garçons réduisent simplement le nombre de leurs partenaires sexuelles m’apparaît déjà comme un accomplissement ».

L’enseignante Lindiwe Xulu participe aussi au programme. « Je suis persuadée que mes collègues et moi avons tous perdu un proche en raison du sida. Malheureusement, tout le monde se tait! Nous ne parlons du sida qu’en termes très généraux, comme si nous tentions d’éloigner cette horrible réalité. Mais les garçons sélectionnés par Shosholoza sont très convaincants et parviennent à avoir l’attention de la communauté. Ces jeunes qui enseignent aux jeunes, ça risque de fonctionner mieux que tout le reste ».

Chose certaine, Shosholoza parvient tranquillement à « réhabiliter » le condom auprès des adolescents. Introduit comme moyen contraceptif à l’époque du régime ségrégationniste, il reste mal perçu par bien des hommes maintenant dans la force de l’âge. Longtemps, les Noirs ont vu l’introduction des préservatifs comme un moyen détourné pour le gouvernement blanc d’empêcher la reproduction de leur race.

En associant le sport à la santé et à la lutte contre le VIHsida, Gethwana Makhaye a réussi à susciter l’intérêt de la population masculine. « J’inculque une touche de sensibilité aux hommes, pour en vérité aider les femmes », conclut-elle, non sans un brin d’humour.

La journaliste a pu faire ce reportage en Afrique du Sud grâce à une contribution de l’Agence canadienne de développement international.

Les chiffres du sida

En 2002, 42 millions de personnes étaient atteintes du VIHsida, dont 29,4 millions en Afrique sub-saharienne, contre 980.000 en Amérique du Nord, selon l’ONUSIDA et l’Organisation mondiale de la santé. Au total, les femmes comptent pour 19,2 millions des cas. La proportion de femmes infectées serait nettement plus élevée en Afrique du Sud où, sur les 5 millions de personnes atteintes, au moins 2,7 millions sont des femmes. Un chiffre officiel qui, selon la plupart des travailleurs sur le terrain, serait bien en deçà de la réalité. Dans ce pays de 43 millions d’habitants, 20,1 % de la population de 15 à 49 ans vit avec le VIHsida.

« Les statistiques du sida ne représentent que la pointe de l’iceberg », soutient Jabulile Madondo, la directrice de l’ATICC (Aids Training Information and Counselling Center), situé à Durban au KwaZulu-Natal. « Ce n’est pas dans les mœurs des Sud-Africains de se faire tester; les chiffres sont donc basés sur les tests sanguins administrés aux femmes enceintes qui se présentent en clinique de maternité ». Pour plusieurs d’entre elles, il est trop tard, ajoute la docteure May Mashego, de la même province. « Souvent, les femmes séropositives deviennent sidéennes environ un mois après leur accouchement, alors que leur système immunitaire est au plus bas ».

Selon le professeur Alan Smith, directeur du département de virologie de l’Université Natal de Durban, 30,6 % des jeunes adultes de 25 à 29 ans au KwaZulu-Natal étaient séropositifs en 2000, alors qu’en 2001, ce pourcentage s’élevait à 42,6 %! Le discours et les choix politiques du président Thabo Mbeki n’ont rien fait pour améliorer la situation. Le dirigeant sud-africain a longtemps soutenu la thèse mise de l’avant par quelques chercheurs dissidents, dont l’Américain Peter Dusberg, qui mettaient en doute le lien entre le VIH et le sida, et l’existence même de cette maladie. La presse étrangère, dont la BBC, a rapporté des propos de Mbeki, qui aurait fait un lien entre pauvreté et sida (la famine, selon lui, affecterait le système immunitaire des Africains) et remis en question le lien entre promiscuité sexuelle et transmission du virus. En avril 2002, le dirigeant sud-africain a publiquement admis son erreur et promis de multiplier les efforts pour faire face à l’ampleur du problème. Néanmoins, le gouvernement sud-africain tarde à implanter un système d’accès aux traitements du VIHsida. Les laboratoires sud-africains ont pourtant gagné le droit de produire eux-mêmes, à peu de frais, des médicaments génériques antisida. Mais les malades attendent toujours que leur gouvernement s’engage à acheter et à distribuer ces médicaments.

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