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Photographie de Nelly Arcan

1958: Florine Florine avait 17 ans lorsqu’elle se fit avorter. Tous les soirs pendant des mois, elle passa en revue les dessins d’enfers chrétiens tirés d’un livre que son père lui avait offert cinq ans plus tôt, alors qu’elle venait d’avoir ses premières règles. Les dessins sans perspective du livre ne manquaient pas de beauté; s’y déployaient, dans un style déclaré gothique par le père, de vastes cloaques où s’entassaient des créatures dont Florine avait peine à dire si elles étaient reptiles ou rapaces, et où trônait un Satan qu’elle devinait rouge de toutes les tares de l’humanité, même s’il lui apparaissait dans le gris du noir et blanc. Elle le voyait plein d’une ignoble satisfaction, bien campé sur ses pattes à sabots, les bras levés au ciel pour accueillir les damnés en chute libre depuis le trou où ils avaient été enterrés.

Florine parcourait de son index le détail de chacun des damnés, répertoriés selon le péché dont ils s’étaient rendus coupables. Elle pouvait repérer les gourmands, puisqu’ils étaient plus gros que les autres, mais à quoi pouvait-elle reconnaître les adultères ou les assassins? La masse des corps tordus, à jamais sur le point de frapper le fond de l’abîme, restait suspendue, formant une fosse commune à la verticale où se détachaient ici un bras tendu dans l’espoir de s’accrocher, là des yeux sans pupille, si vides qu’ils pouvaient contenir toutes les terreurs possibles, là encore une masse indéfinie, entre la corne et le tentacule…

Elle ne pouvait s’empêcher d’y voir la trace de l’enfant qui n’avait demandé qu’à se développer en entier et qui avait dû ressembler, après trois mois de vie, à ce têtard que son frère, un jour, avait retiré de force d’un marais qu’elle pouvait considérer depuis la fenêtre de sa chambre.

Dans ses rêves rejouait, encore et encore, la scène de la chute. Elle se réveillait souvent pour repousser l’intrusion de son père, qui s’imposait parfois sous les traits d’un vieillard qui n’admettrait pas que la vie se poursuive au-delà de sa propre existence ou encore d’un homme impuissant qui aimerait faire quelque chose tout en ne faisant rien. L’œil du père pouvait-il voir si loin? Elle avait pourtant, pour le bonheur de sa réputation, veillé à ce que personne n’apprît quoi que ce soit, pas même le géniteur, qui était de toute façon marié et père de trois fillettes. L’opération avait eu lieu dans l’ensoleillement câlin de mai. Elle eût préféré un jour de pluie, brun et bas, estimant que le ciel aurait dû, par compassion, se vider en même temps qu’elle. Il lui avait fallu prendre le train jusqu’à Montréal, puis marcher jusqu’à la résidence d’un avorteur clandestin où une mèche l’attendait déjà; elle avait accueilli avec joie la douleur des contractions, mais l’engourdissement progressif qui avait enveloppé ses jambes lui avait donné l’impression qu’elles allaient, elles aussi, être expulsées. Quand la mèche avait eu fini son travail, on avait envoyé Florine faire soigner son hémorragie dans un établissement officiel, à l’hôpital Saint-Luc, jugeant peut-être que, face à la loi, elle était désormais une malade ordinaire, et non plus une criminelle.

Depuis, la prière était associée à quelque chose de désagréable et de fort dangereux, car si elle pouvait laver Florine de ses péchés, elle répétait sa faute d’avoir tué la vie en la rappelant sans cesse à la mémoire de Dieu. Le plus souvent, Florine arrêtait le compte de ce qu’on pouvait lui reprocher avant d’en venir aux accusations de meurtre et se demandait s’il ne vaudrait pas mieux, au fond, ne plus prier du tout. Du curé à qui elle s’était confessée, elle reçut une pénitence faite de privations infinies, mais un doute qu’elle n’avait jamais connu jusque-là, la poussa à se confesser encore et encore, dans toutes les églises du comté, comme si elle eût voulu, sans trahir son secret, forcer la complicité du plus grand nombre d’hommes possible.

Quatre ans passèrent et, comme les astres sont soumis à une force cosmique qui les porte d’un point de l’univers à l’autre, la faute la quitta pour aller se poser sur les hommes: tous ceux qu’elle croisait dans la rue étaient soupçonnés d’avoir fait un enfant à de jeunes femmes qui n’étaient pas les leurs, et toutes les jeunes femmes, d’être enceintes d’hommes déjà mariés. Il ne resterait bientôt que des vieilles femmes dans cette campagne de chasseurs, se disait-elle, parce que les jeunes étaient destinées à disparaître le temps d’avorter ou de cacher leur grossesse, avant de payer toute leur vie du souvenir d’avoir tué un têtard ou fait un orphelin.

On lui disait quelquefois, sans se douter qu’elle le savait déjà, que les hommes perdaient la tête dès qu’ils bandaient, et pour cela, elle les haïssait. La sexualité des hommes lui paraissait démesurée. Elle les croyait si souvent bandés, et si souvent perdus, qu’elle se mit à raconter, chaque fois que l’occasion se présentait et même lorsqu’elle ne se présentait pas, qu’à chaque décharge, ils se rapprochaient de la mort; il lui fallait penser, pour renverser le plaisir qu’ils prenaient et qu’elle imaginait sans limites, que chacun des spermatozoïdes lâchés écourtait la vie d’un centième de seconde.

Dix ans plus tard, après qu’elle eut accouché d’un petit garçon, elle et son mari se déclarèrent contents et prêts pour la contraception. Que son enfant soit un fils la persuada que le premier bébé aurait dû être une fille, et finit par la convaincre qu’il avait mieux valu, au fond, qu’elle se fît avorter.

Miroir, ô miroir

Putain a séduit bien des gens. Putain en a choqué d’autres. Mais ce récit d’une prostituée aurait bien pu remporter les prestigieux prix Médicis et Femina, pour lesquels il était en nomination en 2001. Et la blonde Nelly Arcan (un nom de plume), alors âgée de 26 ans, a scandaleusement réussi son entrée en littérature. Une entrée tapageuse, aurait-on pu dire, si ce n’avait été de la gravité de cette jeune femme à la voix d’enfant, qui explore sans compromis la face obscure du monde.

Dans La peur, l’écrivaine évoque la douleur de l’avortement à travers l’histoire de deux femmes d’époques différentes. « Le problème s’est déplacé du sentiment de la faute au narcissisme », réfléchit-elle. Son personnage Mina, qui se définit par la beauté, au point qu’elle n’imaginerait jamais porter un enfant, ressemble-t-elle réellement aux jeunes branchées d’aujourd’hui? À plusieurs, clame l’auteure, persuadée que ses pareilles sont plus que jamais prisonnières du miroir. En témoigne le soin que notre société porte à décrire leur allure. « On dit d’une femme qu’elle est « intelligente, mais très belle » ou encore « très belle pour son âge ». Pourquoi »?

Les iris bleus de Nelly Arcan jettent sur les choses un regard bizarrement noir. À travers eux, le monde paraît se réduire au désir, à la beauté, à des corps frottés de crèmes anti-âge aux noms fleuris, comme des promesses de paradis. « De quoi parlent les femmes autour d’un verre? De chums et de régimes. Mes amies se voient égales aux hommes. Mais elles s’empêchent de sortir quand elles ont le ventre gonflé ou un feu sauvage ». Elle-même, clame-t-elle, ne se dégage pas de cette « structure mentale » qui pousse à vivre dans le regard d’autrui. « Est-ce un trait fondamental de la féminité? Une construction sociale? Les deux, et c’est insurmontable ».

Enfin, peut-être pas. « Il faudrait empêcher les jeunes filles d’être piégées par cette aliénation de l’image, de devenir des petites poupées qui portent des robes coordonnées à leur sac à main ». C’est, pour Nelly Arcan, le grand enjeu du féminisme actuel.

2002 : Mina Mina

en était à son troisième avortement lorsqu’elle découvrit son premier cheveu blanc. Cette découverte la stupéfia, parce qu’elle n’avait que 26 ans et que sa mère lui avait déclaré bien haut, chaque fois que la conversation l’avait menée sur ses dons de séductrice, n’avoir trouvé le sien qu’à 40 ans. Elle lui avait même fait voir les grands cartons noirs où elle avait fixé, d’un minuscule point de colle, ses cent premiers cheveux blancs; le tout pouvait apparaître d’une homogénéité déconcertante, mais pour l’œil exercé de sa mère, ces cheveux présentaient une variété de formes, de textures et de nuances qui l’avait peut-être consolée d’avoir atteint le stade irréversible de la dépigmentation.

Mina ne savait que penser de ces quinze ans d’avance sur son programme génétique. Cette singularité aurait pourtant dû lui faire plaisir, puisque son plus grand malheur, disait-elle souvent, était de trop ressembler à sa mère. Fallait-il en rire ou en pleurer? Rien ne se passait comme prévu, et Mina, qui n’éprouvait aucune satisfaction à se différencier de sa mère en vieillissant plus rapidement, rejeta le blâme sur la cruauté de la vie: l’usure engendrée par trois débuts de grossesse avait eu raison d’une constitution jugée indestructible par toutes les femmes de la famille.

Tout le monde s’entend pour dire, pensait-elle avec emphase, que les femmes enceintes sont plus ou moins vampirisées par le petit amas de cellules en subdivision et qu’à mesure que se précise l’embryon, l’éclat de la jeunesse quitte les cheveux, les ongles et toute la surface de la peau, pour investir l’organisation moléculaire qui cherche à se développer. Elle avait lu tout cela quelque part, dans un livre de biologie ou un magazine de mode, et tout cela lui paraissait logique, quoique scandaleux.

Devant l’arrogance du cheveu blanc qui n’en finissait plus de jurer sur la masse spectaculaire de sa chevelure d’Italienne, elle prit la décision de ne plus jamais être enceinte.

Pour ses trois avortements, Mina avait choisi trois cliniques différentes et elle avait été heureuse d’y être reçue chaque fois de la même façon: il existait des standards de confort, de rapidité et d’efficacité sur l’île de Montréal, comme sans doute à travers tout l’Occident.

Les trois fois, son attention avait d’abord été attirée par l’écran d’un ordinateur où apparaissait, dans le verdoiement des pixels, la pâle présence du fœtus. Il ne ressemblait à rien de précis, au grand malheur des mères pressées d’y reconnaître leurs propres traits: une tache dans l’obscurité numérique. Ce n’était qu’un petit extraterrestre, même pas, du gluant vert, une bactérie morte au bout d’un microscope. Cette rencontre était-elle une façon de se dire adieu?

On l’avait pourtant informée que le fœtus, à ce stade, ressemblait à une petite ouate blanche, mais elle n’avait jamais voulu s’en assurer. De toute façon, les doses d’anesthésiant qu’on lui avait offertes, et qu’elle avait acceptées avec joie, avaient eu vite fait de balayer toutes ces considérations et de recouvrir l’expérience des vapeurs du vide. Le souvenir d’une musique pop, qui se proposait d’accompagner les opérations, et celui des biscuits Goglu qu’elle avait eu le loisir d’avaler ou de ne pas avaler, restaient par contre intacts.

En tenant le cheveu arraché devant ses yeux, Mina se souvint d’une émission regardée par toute la famille avec dévotion: Découverte. Chaque semaine à la télé, on se rapprochait un peu plus de l’éternité, on fabriquait une humanité dont on pourrait, d’ici peu, forcer le rajeunissement sous la pression des cellules souches, pour qu’elle se rétracte jusqu’à l’état stable des organes plongés dans le formol. Elle était belle, cette humanité où les embryons serviraient à prolonger la vie de gens effrayés par la vie.

Mais la perte de vitalité n’était pas le seul problème: un enfant nous liait définitivement à un autre, qui pouvait aussi bien, découragé par le corps strié de vergetures de la nouvelle mère, se rabattre sur les 14 ans de la gardienne. Un enfant ne vient pas seulement à bout du corps, mais aussi de l’amour: voilà ce que l’expérience de tous les jours nous prouvait.

Les cheveux blancs se multiplièrent dans le brun méditerranéen de Mina, mais elle n’assista pas au désastre. Le coloris plus ou moins foncé des teintures, les bons conseils de son esthéticienne, les abdominaux en série et le traitement des rides au laser firent qu’à 35 ans, elle en paraissait 25. Après deux ans de vie de couple, elle entreprit, sous l’œil distrait de son copain, des procédures pour adopter un enfant.

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