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Procès du féminisme

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Journaliste indépendante et auteure, elle a collaboré à de nombreux médias (et souvent à la Gazette des femmes) et a contribué à une quinzaine de documentaires québécois. Elle a remporté plusieurs prix pour son travail en journalisme ou en cinéma. Elle a été cofondatrice du magazine féministe La Vie en rose (1980-1987). Elle anime, depuis 25 ans, de nombreux débats publics, colloques, congrès sur des enjeux de société (éducation, santé, immigration, disparités sociales…). Elle est membre du conseil d’administration des Amis de Kaléidoscope, une revue publiée en partenariat avec l’INSPQ. Elle a écrit quelques ouvrages dont le dernier, Les Auberges du cœur, L’art de raccrocher les jeunes (Bayard Canada, 2012) sur les jeunes sans abri ou en difficulté (12-30 ans) à qui les Auberges du cœur tendent la main chaque année au Québec.

« C’est la faute aux féministes si les hommes sont en déroute »! De plus en plus, les médias relaient un certain discours réactionnaire qui attribue au mouvement des femmes tous les maux des hommes. Coup de projecteur sur les dessous d’un ressac.

Sous le titre « Le Canadien castre-t-il ses guerriers »?, le journaliste sportif Réjean Tremblay (La Presse, 8 décembre 2002) reprend la thèse du fameux docteur Pierre Mailloux, un « professionnel » selon lui « capable de réflexion ». Avec aplomb, le psychiatre explique que le Canadien de Montréal est désormais « une organisation féminisante » qui doit « rabattre le caquet de ceux qui pourraient avoir trop de fierté virile », c’est-à-dire les joueurs les plus batailleurs, afin de plaire à « la clientèle féminine ». Le diagnostic du docteur est sans appel: la piètre performance de l’équipe est attribuée à « la société matriarcale » dont « les supra-structures féminisantes annihilent l’agressivité qui reste chez ces gaillards ».

Exemple cocasse, direz-vous. Le 18 janvier dernier, Yves Pageau, éditeur du pamphlet virtuel Content d’être un gars, qui a créé de façon privée le Secrétariat à la condition masculine, explique au journal Le Soleil qu’il faut instituer le 9 mars Journée internationale de l’homme pour faire avancer « la cause de l’homme méprisé ».

Initiatives marginales? Les 8 et 9 mars prochain se tiendra à Genève le premier congrès international de la condition masculine. Des professionnels du Québec, de la France, de la Belgique et de la Suisse réfléchiront sur la façon « de réagir aux excès du féminisme dur et au sexisme anti-hommes ». « Est-il juste, opportun et sain d’attaquer globalement les hommes comme cela se passe de nos jours »?, peut-on lire dans le programme. « Aujourd’hui, combien d’hommes innocents sont en prison à cause de plaintes mensongères et de juges partiaux? Combien d’hommes dépouillés de leur argent et pire, de leur dignité, par des femmes parfois organisées en bandes dans ce but? Et qui demandera sur les plateaux de télévision du respect au public féminin qui hue régulièrement les hommes »?

Propos sans auditoire, persistez-vous? En octobre 2002, le Service régional d’admission du Montréal métropolitain (SRAM) publie un guide des études collégiales dont le préfacier, le professeur Pierre de Passillé, soutient que les productions télévisuelles de Lise Payette sont une des causes du déficit scolaire des garçons. Et l’auteur de poursuivre: « Les organismes gouvernementaux québécois responsables de la condition féminine n’ont-ils pas fait adopter des lois irrespectueuses envers les hommes et dévastatrices au regard de la dignité? Que l’on songe par exemple au « partage du patrimoine » qui a favorisé l’expropriation unilatérale et rétroactive de plusieurs hommes ».

Le feu nourri qui cible le soi-disant « complot féministe » reçoit dans les médias un accueil plus complaisant que critique, même sur les ondes publiques. En résumé, les Québécoises ont acquis un pouvoir indu, au détriment des hommes. Égalité déjà atteinte, elles sont au pouvoir dans la famille, à l’école, sur le marché du travail et dans les instances gouvernementales. Corollaire: les hommes et les garçons sont les victimes d’un système idéologique qui les infériorise. Des accusations qui s’arriment à de vrais enjeux sociaux: décrochage scolaire et suicide des garçons, équité salariale, féminisation de la médecine…

Ainsi, L’Actualité médicale du 8 janvier dernier publie une vaste enquête: Où en sont les hommes en médecine? Les propos du Dr Thierry Daboval occupent deux pages entières. « Dans le Québec d’aujourd’hui, mieux vaut naître femme »!, déclare le jeune pédiatre, qui siège au conseil d’administration de RePère, un groupe de croissance pour aider les pères à améliorer leurs relations avec leur enfant. Selon lui, « les dégâts sociaux sont partiellement attribuables au féminisme: désintéressement à l’égard de la vie familiale, décrochage scolaire, suicide des hommes, image tordue de l’homme violent et peut-être dénatalité ». Le Dr Daboval relate longuement la rupture de son propre couple, convaincu que, s’il avait été la mère, il aurait obtenu la garde de ses filles: « La justice penche toujours du même côté ». Le rattrapage social des femmes est réalisé, affirme-t-il: « Maintenant on bascule dans l’autre extrême. Mon drame familial m’a amené à changer mon regard ».

Attention, des femmes aussi se portent à la défense du nouveau « sexe faible ». Ainsi, Denise Bombardier, alarmée par les statistiques, annonce dans Le Devoir (7 et 8 septembre 2002) que « les hommes de demain seront sous-scolarisés, plus pauvres et donc plus démunis socialement que les femmes ». Ces inégalités « provoqueront des désarrois, des affrontements, des frustrations dont on imagine mal l’ampleur ». Mme Bombardier conclut sombrement: « Nous ne sommes plus dans une guerre de sexes mais dans la domination annoncée d’un sexe sur l’autre. Qui peut affirmer que la société des amazones a entraîné le progrès de l’humanité »?

Les dénonciateurs du féminisme disposent désormais d’une arme redoutable: Internet, où pullulent les textes de groupuscules canadiens, américains et européens, eux-mêmes en réseaux nationaux et internationaux. Le site du groupe québécois L’Après-rupture, par exemple, affiche des propos sidérants contre les femmes en général et les féministes d’État. Les personnalités — hommes ou femmes — qui défendent des positions féministes sont qualifiées de « vaginocrates », « intégristes » ou « féminazies ». Les attaques personnelles sont courantes et féroces. Récemment, un certain Peter Douglas Zohrab publiait un plaidoyer pour la réhabilitation de Marc Lépine, le tueur de l’École polytechnique, qualifié d’« activiste des droits de l’homme (quoique extrémiste) ». Conclusion de l’auteur: « Non seulement Marc Lépine n’était pas sexiste, comme l’ont affirmé les médias [qu’il croit « contrôlés par des féministes »], mais il se battait contre le sexisme féministe ».

Autre exemple éloquent, le site de l’Association des Chevaliers de la vérité, qui regroupe notamment la Maison Père-Enfant du Québec, l’Action des nouvelles conjointes du Québec et la Coalition pour la défense des droits des hommes du Québec, « replace les choses dans leur vraie perspective ». Chiffres à l’appui, on y affirme le plus sérieusement du monde que « la violence conjugale est semblable pour les hommes et les femmes au Canada ». « Pourtant, si seulement vous saviez le nombre de dizaines de millions d’argent [sic], seulement pour le Québec, qui sont donnés aux femmes victimes d’agressions sexuelles et autres, comparativement à presque que [sic] rien pour les hommes victimes de violence grave contre la personne ».

Vendetta personnelle Qui tient ce discours souvent qualifié de « masculiniste », un discours qui fait l’impression d’une nébuleuse, où les questionnements légitimes côtoient la pire mauvaise foi et les règlements de compte personnels?

D’abord, il n’existe pas de vaste mouvement masculiniste, comparable dans ses intentions au mouvement féministe et visant un nouveau contrat social sur des bases plus égalitaires. Dans Penser le masculin. Essai sur la trajectoire des militants de la condition masculine et paternelle (Institut québécois de recherche sur la culture, 1994), le sociologue Germain Dulac observe depuis 1990 « une mouvance masculine » dont l’exaltation du viril est discernable dans les propos des pères séparés ou divorcés qui ont pris d’assaut la place publique. Ces derniers évacuent « toutes références aux privilèges associés à la position sociale des hommes ». Au contraire, « ils endossent les habits de la victime afin de promouvoir leur cause », une stratégie centrale à l’impact théorique et politique certain, puisque ainsi on « tend à infirmer les thèses féministes en égalisant la sujétion et l’oppression aux deux sexes ».

En fait, on va plus loin, puisque ce courant, ici comme aux États-Unis et en Europe, culpabilise carrément le mouvement des femmes. Germain Dulac et d’autres chercheurs s’entendent: cette mouvance incarne tout un ensemble de réactions au changement social provoqué par le mouvement des femmes.

« Ce n’est pas le fait d’un grand mouvement unifié. Une partie de ce discours origine de groupuscules [une douzaine au Québec] ne représentant qu’eux-mêmes ». Pierrette Bouchard, titulaire de la Chaire d’étude Claire-Bonenfant sur la condition des femmes et professeure en éducation à l’Université Laval, a beaucoup étudié les composantes des discours masculinistes. « On y trouve pêle-mêle les questions de la perte d’identité, le manque de modèles masculins, le rôle non reconnu des pères, la misandrie (dénigrement des hommes), le suicide des hommes et la montée de la violence féminine. Des auteurs publient essentiellement leurs opinions, largement reprises par les médias ».

Mme Bouchard déplore qu’on accorde une reconnaissance quasi scientifique à des mythes, à des croyances ou à des préjugés personnels. « Les prétentions des masculinistes connaissent actuellement beaucoup de succès. Est-ce parce qu’elles alimentent le ressentiment? Je crois que le mouvement des femmes subit une offensive sans précédent ».

Francis Dupuis-Déri, 36 ans, politologue et collaborateur du mensuel satirique Le Couac, est d’accord. Et catégorique: « Le féminisme est en procès. On essaie de nous faire croire que son but véritable était la haine des hommes. C’est comme si on nous disait que le mouvement black et anti-apartheid des années 1970 était conçu pour promouvoir la haine des Blancs! Il faut s’opposer, répondre à ce discours de droite. Le critiquer, le démonter. Ce qui dérange ceux qui le répandent, c’est l’impact des gains légaux des femmes ».

Il ne faut pas sous-estimer l’influence des allégations des sites masculinistes qui dénoncent les « féministeries » à coups de statistiques. « Avec tout ce qui circule dans Internet, le danger d’alimenter la rancœur de certains et de justifier leurs gestes violents est réel. Les gars qui ont des problèmes de violence et qui risquent la rupture avec leur conjointe sont comme des barils de poudre ». Le psychothérapeute Richard Ayotte, 49 ans, est directeur de L’Accord Mauricie, une ressource pour hommes violents. Depuis 24 ans, il travaille auprès d’adolescents et d’hommes aux prises avec des comportements violents et agressants dans leurs relations familiales. « Des milliers de fois, je les ai entendus faire les mêmes récriminations contre les femmes. Face à leurs problèmes, on répète trop souvent aux hommes qu’ils ne sont responsables de rien. Que ce sont les femmes qui les ont mis dans le trouble. C’est l’inverse de l’autonomie et du sentiment de responsabilité que plusieurs ont du mal à acquérir ».

Quel lobby? Pour Claire L’Heureux-Dubé, jusqu’à récemment juge à la Cour suprême du Canada, désormais en résidence à l’Université Laval, les pères « qui crient très fort » à l’iniquité des tribunaux en matière de garde d’enfants font « de la pure désinformation ». Dire qu’un « lobby féministe » contrôle la magistrature est farfelu et n’a rien à voir avec la réalité. Les ténors de ce courant de pensée « marginal » sont un petit nombre « dont la frustration est montée en épingle ». « En 30 ans de pratique, je n’ai pas vu un ou une juge qui ait, comme on dit, un agenda contre les hommes. On peut se tromper, admet-elle, mais le seul grand principe qui nous guide, c’est le meilleur intérêt de l’enfant ».

« Ce ne sont pas des mots creux », renchérit son collègue, le juge Pierre Dalphond de la Cour d’appel du Québec. Celui-ci comprend le désir des pères d’être mieux reconnus, mais rappelle que la très grande majorité d’entre eux choisissent de ne pas demander la garde. « Plus de 80 % des causes de garde d’enfants se règlent entre conjoints. Dans la grande majorité des cas, ils conviennent entre eux d’accorder la garde principale à la mère ».

Et quand il y a contestation devant les tribunaux, les juges accordent de plus en plus la garde partagée: un cas sur quatre aujourd’hui, alors que c’était un sur 13 il y a 10 ans. Certains groupes de pères voudraient la rendre obligatoire, mais « ce n’est pas une recette universelle », prévient le juge Dalphond. Les cas les plus problématiques opposent des « parents en grave crise, centrés sur la poursuite de leur propre intérêt, bien loin de celui de l’enfant. Oui, j’ai vu des femmes faire de fausses allégations de violence sur les conseils de leur avocat, et j’ai vu des hommes chercher à ne pas payer de pension alimentaire en demandant la garde partagée. Le perdant, c’est toujours l’enfant. Nous, on essaie de limiter les dégâts ».

Quand on lui demande si la magistrature est sous l’emprise des femmes, il a un soupir d’exaspération: « Les juges sont très majoritairement des hommes, ils sont aussi, parfois, des parents séparés, et même monoparentaux. Alors… ».

Amnésie collective Dire que « les femmes ont tout obtenu » révèle une incroyable méconnaissance des luttes féministes et des relations hommes-femmes au fil de l’histoire. La sociologue Louise Vandelac, professeure à l’Université du Québec à Montréal, est estomaquée devant l’absence de repères historiques. « On dit n’importe quoi à propos du féminisme! On généralise souvent à partir de son vécu malheureux avec une féministe ».

« On ne le dira jamais assez: la plus grande et la plus bénéfique transformation du 20e siècle a été le féminisme. Incroyable qu’on ait vécu si longtemps en se privant de la moitié de notre capital humain »! L’historien André Champagne, 50 ans, professeur au collège Jean-de- Brébeuf, constate aussi vite que l’antiféminisme est un continuum désolant dans les sociétés. Selon lui, la misogynie est profondément ancrée dans notre culture, comme elle l’est, d’ailleurs, dans la pensée chrétienne et musulmane. « Depuis le Moyen Âge, les réactions anti-femmes reviennent en force de façon cyclique, comme un sursaut de domination, comme une manifestation de la peur. Parfois, je me demande si nous nous sommes affranchis de l’image de la femme maléfique pour l’homme, agent de Satan »? La virulence du discours antiféministe ennuie Claire L’Heureux-Dubé, mais ne l’inquiète pas. « C’est toujours comme ça quand le pouvoir se déplace, alors qu’on le considérait comme un droit acquis ». Selon elle, le phénomène est transitoire, « comme les autres levées de boucliers épiques autour du droit de vote ou quand les femmes sont entrées dans les professions libérales ».

« On a complètement perdu de vue que le féminisme s’attaquait aux structures et à la logique de la discrimination entre les sexes. Pas aux hommes en tant qu’individus ». Pour Françoise Nduwimana, 39 ans, consultante en droits de la personne de Gatineau, le discours antiféministe est réducteur, démesuré et « bien ingrat ». « Le mouvement des femmes a jeté les bases d’une société meilleure. Il a gagné des acquis sociaux bénéfiques au plus grand nombre: garderies, lutte contre la pauvreté, logements sociaux, augmentation du salaire minimum ». Mais il est faux de prétendre que l’égalité entre hommes et femmes est atteinte, dit-elle. « Comment ce mouvement aurait-il pu renverser en 30 ans un système établi depuis des millénaires »?

« On aime ternir l’image du mouvement des femmes et le réduire à ses dérapages », affirme Francis Dupuis-Déri, qui poursuit des études post-doctorales en sciences politiques à Paris et qui a enseigné à l’Université de Sherbrooke et à l’Université de Montréal les grands mouvements politiques du 20e siècle, dont le féminisme. « On passe sous silence le fait que ce fut un mouvement hyper-diversifié, que la portion de femmes que j’appellerais « Let’s go, on haït les hommes! » était minuscule et ridicule ».

« Sous prétexte de dénoncer la rectitude politique des féministes, on plaide l’autre versant, l’antiféminisme. Ce n’est pas signe du meilleur équilibre »! Pour Rachida Azdouz, 35 ans, responsable du certificat d’études interculturelles de l’Université de Montréal, le discours largement inspiré des groupes de pères, émotif et affectif, s’est déplacé sur le terrain économique et politique. Un discours fabriqué pour faire payer, au sens propre, estime-t-elle, pour ramener à l’ordre. « Il y a de cela, c’est clair ».

Mme Azdouz voit un grand danger dans le plaidoyer très médiatisé des « laissés-pour-compte », dont les frustrations individuelles alimentent la rhétorique. Et s’il était en train de devenir le discours moderne, le discours rassembleur sur la question masculine? « Je suis consternée quand des personnalités médiatiques donnent du crédit à ces sornettes. Les hommes ne sont pas discriminés en tant qu’hommes, voyons »!

Car on est loin d’une saine critique des approches du passé — par exemple l’aspect « victimisant » ou le rejet des hommes d’un certain féminisme — quand on attaque personnellement des féministes en vue ou qu’on prédit l’apocalypse aux relations hommes-femmes.

Pierre Lapointe, 39 ans, consultant en gestion des arts de la région des Bois- Francs, n’en peut plus du discours alarmiste qu’endossent aussi des femmes influentes. « Ces propos réducteurs ne sont pas sans dommages parce qu’ils influencent des jeunes femmes qui s’élancent dans la vie. Quand on discrédite les avancées dont elles-mêmes bénéficient aujourd’hui, elles se sentent coupables de ces gains remportés de haute lutte et elles n’ont plus qu’une idée: rentrer dans le rang, se taire. Alors qu’il faut que les filles restent alertes et continuent de se battre pour plus d’égalité ».

À droite toute! La méconnaissance de l’histoire n’explique pas tout. Pour Louise Vandelac, l’antiféminisme actuel, « assez malhonnête et réactionnaire », coïncide avec une conjoncture particulière: montée organisée de la peur depuis le 11 septembre 2001, désillusion des petits investisseurs devant l’effondrement de la Bourse, précarisation de l’emploi sous la poussée du néolibéralisme, obtention par les femmes de gains légaux — programmes d’accès à l’égalité, pension alimentaire, patrimoine familial — qui ont frustré des hommes. « Autant de prémisses qui alimentent un climat de crispation sociale et un retour aux valeurs traditionnelles ».

La tentation est alors grande de se réfugier dans de « prétendus repères comme la famille, l’ordre et la sécurité, ou les différences hommes-femmes ». On tente de se sécuriser en misant sur nos relations intimes, poursuit la sociologue, « et on réalise qu’elles aussi sont fragilisées. Alors on cherche des boucs émissaires. Le mouvement des femmes en est un ».

Pour Rima Elkouri, 28 ans, chroniqueuse au journal La Presse, il est clair que ce ressac antiféministe « s’inscrit dans une montée de la droite assez conservatrice, ici et ailleurs ». Ces voix « minoritaires, souvent extrémistes », l’inquiètent à cause des « thèses naturalistes » qu’elles charrient. « Les garçons apprennent comme ci, les filles sont naturellement comme ça, ils sont plus ceci, elles sont moins cela… Foutaise »! Mme Elkouri perçoit dans tout cela une peur irrationnelle devant l’affirmation des femmes, une peur qui s’exprime dans le ressentiment. « Mais en martelant qu’on a tout donné aux filles depuis 30 ans, on fait oublier le portrait global. Les femmes souffrent encore beaucoup de pauvreté et, collectivement, leur accès au pouvoir politique demeure limité ».

Décrochage: les pendules à l’heure L’un des lieux où l’on aurait « tout donné aux filles », c’est l’école. Pierrette Bouchard vient d’analyser, pour Condition féminine Canada, les discours sur l’échec scolaire selon le sexe véhiculés dans Internet et dans la presse écrite canadienne, américaine, australienne, française et britannique, sur une période de 10 ans (1990-2000). Un volumineux corpus de plus de 600 articles de journaux et de revues. Le décrochage est devenu, selon ses observations, le « catalyseur » des revendications masculinistes, qu’il faut revoir socialement « parce qu’elles pavent la voie à un dangereux retour en arrière ».

Oui, le taux d’abandon scolaire des garçons et leur sous-représentation à l’université sont inquiétants… comme leur moindre effort et leur peu de temps consacré aux études. Mais est-ce attribuable à un complot féministe? « Il faut faire attention à ces vérités monolithiques », met en garde Rachida Azdouz, responsable du certificat en études interculturelles de l’Université de Montréal. « Qu’est-ce qui appartient en propre aux garçons dans le décrochage? À la monoparentalité et à la crise des valeurs? Aux pères désengagés de l’école »? En effet, le soutien parental est plus fort chez les élèves qui réussissent mieux. Or, une étude du Conseil supérieur de l’éducation conclut que dans tous les groupes d’élèves en difficulté, l’apport du père semble plus faible. Cette carence serait davantage éprouvée par les garçons que par les filles. « Récemment, un jeune s’apprêtait à lâcher ses études parce qu’il voulait faire sa vie dans le plaisir! Je lui ai rappelé que le contraire de l’effort et de la détermination n’était ni le plaisir ni la liberté, mais bien l’angoisse et la dépendance ».

En fait, des recherches françaises et américaines, citées par le Centre de recherche et d’intervention sur la réussite scolaire, montrent que le cheminement scolaire des garçons est davantage influencé par les conditions de leur milieu (profession des parents, taille de la famille, durée de l’éducation préscolaire, activité principale de la mère… et idées reçues) que celui des filles. Par exemple, un gars se croit plus facilement qu’une fille capable de se dénicher un emploi payant à 16 ans, sans diplôme.

Quant aux filles, elles occupent toujours la majorité des emplois précaires et à temps partiel, pour un salaire de 25 % moindre que celui des hommes. Et le coût économique du décrochage est pour elles beaucoup plus élevé. Selon une étude du Conseil canadien de développement social, une femme qui a abandonné ses études sera sans emploi en moyenne 23,2 ans, tandis qu’un décrocheur ne passera que 6,6 ans dans la même situation.

L’historien André Champagne, qui enseigne au secondaire depuis 25 ans, prend le débat du décrochage scolaire avec un grain de sel: « Ce qui se passe actuellement est normal, pas accidentel. Les filles n’ont pas volé leur succès! Elles ont travaillé. Si on leur avait donné accès à l’éducation il y a 200 ans, on aurait constaté ce démarquage il y a 200 ans! Les jeunes dans mes classes, pour qui le féminisme est intégré, s’opposent à une séparation des sexes. La société est mixte, me répondent-ils, pourquoi l’école ne le serait-elle pas »?

Parce que le problème est aussi complexe que sérieux, il ne faut pas sauter sur des solutions mal appropriées, estime Pierrette Bouchard. Préconiser, par exemple, la non-mixité des cours, des écoles et, qui sait, des programmes pourrait ouvrir une boîte de Pandore. « Voulons-nous aller vers des écoles à la discipline super-rigide, à la limite des écoles de réforme pour garçons plus indisciplinés et moins performants? Qui allons-nous vouloir séparer demain? Les élèves des milieux défavorisés, les autochtones dont le taux d’échec est élevé, certains groupes ethniques »? Il restera toujours des écarts scolaires entre les garçons eux-mêmes. « Et si c’était la réussite des filles qui blessait davantage que la sous-performance des garçons »? demande Mme Bouchard.

L’alibi des modèles Pour les pourfendeurs du féminisme, l’école manque cruellement de modèles masculins à offrir aux garçons. Une allégation qui agace Francis Dupuis-Déri. « Les jeunes sont confrontés tous les jours à des héros puissants ». « … Mais parfaitement inaccessibles, nuance le philosophe et essayiste Marc Chabot: des sportifs, des stars cousues d’or, des magnats de la finance, des politiciens belliqueux ». Il estime plutôt que la masculinité baigne « dans le flou », et que c’est très bien ainsi. « Il n’y a plus seulement un modèle d’homme, de père, d’enseignant, d’amoureux, de mari et c’est tant mieux. Oui, de telles balises mouvantes créent de l’inconfort, mais est-ce pire qu’avant »? Avant, quand les hommes et les femmes vivaient dans des univers parallèles. « En Occident, nous avons opté pour reconstruire nos identités sous le principe de l’égalité. Il reste surtout à inventer une paternité plus intéressante pour les hommes et pour leurs enfants ».

Les ouvrages revanchards qui proposent une masculinité « pavoisante », du type Homme et fier de l’être (Option Santé, 2001), du sexologue et psychologue Yvon Dallaire, donnent de l’urticaire à Marc Chabot. Un discours « contre », qui exclut « l’autre » peut être stratégique et payant, mais c’est un discours stagnant et dépressif. « Depuis 20 ans, les hommes ont pensé beaucoup trop négativement, déplore-t-il. Tant de méfiance et d’isolement… ».

Selon Francis Dupuis-Déri, la « crise des modèles masculins » a tendance à infantiliser les hommes et les garçons. « En quoi la présence de femmes enseignantes ou étudiantes attaque-t-elle l’identité des gars? Voyons donc! J’ai fait des études supérieures, j’ai probablement connu plus de profs féminins que masculins, et je n’ai pas mouillé mon lit pendant 10 ans! Avec une attitude semblable, vous risquez d’être happé très vite par des valeurs de droite. La présence des femmes, dans tous les secteurs de la vie, aide à diminuer les comportements stéréotypés ».

« Bien sûr qu’il faudrait plus d’hommes infirmiers, puériculteurs, enseignants au primaire, s’écrie-t-il. Pourquoi y en a-t-il si peu? Le blocage est dans les mentalités: trop peu sont attirés vers ces métiers dits féminins et moins valorisés socialement. Cela n’a rien à voir avec le féminisme ».

D’ailleurs, le Conseil supérieur de l’éducation conclut que la présence massive des femmes au primaire ne peut expliquer l’écart de rendement entre les sexes. Au Danemark, le pays dans le monde où l’écart entre les résultats des filles et des garçons est le plus élevé, avec 26 points de différence, le personnel féminin est de 57 %. En France, où il y 67 % d’enseignantes, l’écart n’est que de 3 points. Et que dire des filles qui, en grandissant, ont de moins en moins de femmes à qui s’identifier et qui réussissent quand même?

Le choc des valeurs Pour Francis Dupuis-Déri, plusieurs « prétendues victimes masculines », capables d’admettre du bout des lèvres que le féminisme a été nécessaire « à l’époque », sont en réalité « incapables de vivre avec le fait que leur vie et leurs privilèges aient été touchés ». Nostalgie d’un temps « où la figure du père était dominante ». Les luttes féministes ont contribué à une société moins inégale, moins rigide, moins hiérarchique, poursuit-il, et le ressentiment masculin a quelque chose de « paradoxal ». « Ce sont les féministes qui ont libéré les hommes de leur rôle étouffant: éducation stoïcienne, [rôle de] pourvoyeur coupé de ses émotions et sans contact avec sa progéniture. La proposition féministe d’une nouvelle figure de père est plus stimulante que celle proposée dans la société patriarcale, non? Qui veut revenir à ça »?

L’enjeu de l’éducation scolaire — et parentale — consiste justement à aider les jeunes à se forger une identité forte, pour éviter d’être tributaires de modèles sclérosants, de manières de pensée bétonnées, estime Rachida Azdouz. « Plus l’individualité d’un élève sera structurée par des points de vue différents, des réflexions et des expériences diverses, moins il voudra calquer des modèles tout cuits qui le limiteront ».

Crise de civilisation ou crise de modèles? Pour la chercheuse Louise Vandelac, mère d’un adolescent, les jeunes cherchent moins des modèles masculins ou féminins forts que des adultes responsables qui leur adressent une parole généreuse et lucide. Après avoir bazardé le passé et l’étouffement religieux des années 1950, la génération des baby-boomers a omis, dit-elle, de transmettre aux jeunes de véritables valeurs humanistes. « Ils ont un grand besoin d’hommes et de femmes qui leur parlent de valeurs d’entraide, qui leur apportent une analyse éclairante des enjeux de fond de notre époque, qui critiquent les valeurs consuméristes et individualistes que le marketing leur enfonce dans la tête ». Le désarroi social que vivent les garçons, les jeunes femmes le vivent aussi. Un discours de méfiance et de revanche à l’endroit des femmes et de leurs acquis ne fera qu’accroître le désarroi et la crise des identités.

Les jeunes, eux, ne demandent qu’à construire ensemble, remarque Francis Dupuis-Déri. « Les jeunes féministes d’aujourd’hui repensent le mouvement en voulant y intégrer les hommes. Or, le discours masculiniste actuel n’est pas inclusif. Au contraire, il vise à distinguer, à séparer encore plus hommes et femmes. Pourtant, on est à l’étape du dialogue. C’est essentiel pour rebâtir nos identités et nos idéaux ».

Oui, il y a eu un choc des valeurs, reconnaît-il. « Nous sommes les enfants de ce choc des valeurs. Les modèles féminins et masculins sont un casse-tête à reconstruire? C’est normal. Autrement, les choses n’auraient pas vraiment été révolutionnaires ».

Simple lutte de pouvoir? « Disons les choses comme elles sont, soupire André Champagne, une partie des hommes de ma génération n’acceptent pas le succès des femmes. Ils s’énervent à l’idée que leur femme fasse plus d’argent qu’eux »! Que certains cherchent par tous les moyens à récupérer le pouvoir perdu ne devrait donc pas nous surprendre. « En bout de piste, souligne Francis Dupuis-Déri, la stratégie de la victimisation cherche à ramener le projecteur sur les hommes. Par exemple, à retirer des subventions gouvernementales au mouvement des femmes, sous prétexte qu’elles n’en ont plus besoin, pour les verser à des groupes d’hommes ».

Il est fréquent, en effet, de voir les responsables de groupes d’hommes en détresse dénoncer devant les caméras et les micros la « disproportion des ressources financières » accordées aux maisons d’hébergement pour victimes de violence conjugale et souligner le manque de soutien financier aux groupes masculins. « Bien sûr qu’il y des ressources à créer pour les hommes, rétorque le psychothérapeute Richard Ayotte, du centre Accord Mauricie. Mais pourquoi suggérer qu’on pige dans l’enveloppe budgétaire des femmes? Pourquoi ce tirage de couvertes »?

Comme il travaille de concert avec des maisons d’hébergement pour femmes, il se dit bien placé pour voir que les ressources féminines sont sous-financées. « C’est qu’au départ, les travailleuses féministes n’ont pas été rétribuées comme des professionnelles, mais comme des femmes prêtant main forte à d’autres femmes. À L’Accord Mauricie, nous sommes payés convenablement pour une ressource communautaire, dit-il, plus que la dizaine de dollars de l’heure donnés aux intervenantes des maisons d’hébergement pour femmes. Et nous facturons notre clientèle, au pourcentage du salaire, pendant 25 semaines au moins. Il y a des ressources à créer pour les hommes, mais ils doivent aussi s’entraider, comme les femmes l’ont fait ».

Richard Ayotte plaide pour la collaboration plutôt que l’opposition: « Si on veut déconstruire la violence conjugale, il faut travailler sur les deux bouts du problème. C’est pourquoi nous avons commencé à travailler en partenariat avec la maison pour femmes et enfants La Séjournelle, y compris dans la recherche de financement. C’est une première, mais on a de la difficulté à gagner d’autres groupes, d’hommes et de femmes, à cette perspective ».

Consentira-t-on à couper dans les services offerts aux femmes « parce que les hommes auraient maintenant davantage de besoins »? Pierrette Bouchard pèse ses mots en évoquant la montée des idées de droite. Comme il n’y a pas d’argent neuf, il y a danger de voir régresser les acquis des femmes, craint-elle. Ici comme ailleurs en Europe et aux États- Unis, des lobbies font pression sur les gouvernements pour diminuer l’impact des lois qui protègent les femmes sur le plan conjugal ou qui les aident à obtenir l’équité en emploi.

Très inquiet de la bataille menée par la droite américaine — George Bush en tête — contre l’avortement, André Champagne appelle aussi à une vigilance accrue. Une mise en garde qu’il sert à ses étudiantes chaque année. Il n’y a rien de définitivement acquis. « Il faut leur rappeler que tout cela est bien neuf et fragile. Il y a 50 ans, elles auraient été, au mieux, inscrites dans un institut familial pour apprendre à faire des tartes aux pommes ».

Pourtant, M. Champagne envisage l’avenir avec un certain optimisme. Il se projette aisément dans un futur proche où une « majorité de femmes auront sans doute plus de pouvoir dans notre société. Et alors? Serons-nous plus mal en point pour autant? Qui peut affirmer cela »? Au contraire, enchaîne Francis Dupuis-Déri, prenant appui sur le passé récent: « Les femmes ne sont pas responsables de la déstructuration de la famille, de la société, des relations amoureuses! Elles les ont améliorées. Leur travail intellectuel, et sur le terrain, leur a permis de sortir d’une inégalité lamentable. Elles ont demandé une société plus juste, plus libre. Nous leur en sommes tous redevables ».

« Non, le féminisme n’explique pas, ne pourra jamais expliquer tous les problèmes des gars, renchérit Françoise Nduwimana. Concluant joliment le débat, elle cite ce proverbe africain: Quand on commence à lancer des pierres sur un arbre, c’est qu’il est en train de porter des fruits… ».

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3 Réactions

  1. V.

    Je suis presque sûre que le commentaire signé M. n’est en fait qu’Isabelle M. Sa façon de parler, de prendre certains MOTS et de les écrire en MAJUSCULES… Et de dire que la femme est coupable de tout, qu’elle doit obéir au mari, etc… Pas besoin de te cacher sous un pseudonyme plus subtil, on le sait que t’aime ça aller troller youtube pis les sites féministes :) Sur ce, je signe moi aussi sous un pseudonyme à une lettre!

  2. M.

    Bien évidemment que tous les maux actuels sont dûs au féminisme !
    C’est bien la femme qui est coupable de déserter son rôle si noble et civilisateur d’épouse et de mère et de ne plus faire du bonheur de l’homme , mari et fils sa priorité .
    C’est bien la femme qui est HAUTEMENT coupable de chercher à porter la culotte au sein du foyer au lieu de respecter telle une femme sage et digne l’autorité de son mari.
    C’est bien la femme qui est coupable de se pavaner et de s’exalter au détriment de l’homme.
    Quand le féminisme sera mort et enterré à tout jamais , l’humanité sera délivré du joug le plus monstrueux qu’elle ait jamais subi.

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