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Le militantisme s’est métamorphosé depuis les années 1960. Ce qui a l’air d’un timide cocon générationnel en mal d’éclosion aux yeux de certains est en fait un papillon aux ailes déployées. Il suffit de regarder au bon endroit pour le voir déplacer de l’air.

Elles se posent dans une marche pacifique, puis s’envolent pour faire halte devant un hôtel de Montréal ou à quelques mètres d’un périmètre de sécurité à Québec, où elles participent à une action de désobéissance civile. Elles choisiront parfois d’assister à un forum organisé par une centrale syndicale ou un parti politique, mais repartiront sans carte de membre.

L’engagement des jeunes militantes d’aujourd’hui ne ressemble plus à celui de leurs grand-mères, grandes organisatrices des soirées de la Jeunesse catholique, ni à celui de leurs mères, qui vendaient des cartes de partis politiques de porte en porte ou qui faisaient des appels les jours de scrutin pour « faire sortir le vote ».

Les femmes de 18 à 30 ans s’engagent toujours, socialement et politiquement. Mais, contrairement à celles qui les ont précédées, qui s’impliquaient à fond dans les grands syndicats et les partis politiques, elles préfèrent papillonner de cause en cause, de projet en projet, sans s’attacher, pour la plupart, aux organisations structurées, qu’elles jugent souvent trop hiérarchiques.

« Les grands groupes ont de la difficulté à recruter les moins de 30 ans. Les jeunes en général ne veulent pas suivre de ligne de parti. Elles veulent une certaine liberté qui leur permette d’exprimer leur individualisme. Cet individualisme est cependant fortement collectif et s’exprime ainsi : JE fais des choix, JE fais des actions, en tant qu’individu, mais ce n’est pas pour ma petite personne. Mes actions ont une portée globale », explique Julie Jacques, étudiante au doctorat à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), qui consacre sa thèse au militantisme des jeunes femmes du Québec.

Les petites associations, qui donnent plus de liberté de parole à ceux et celles qui en font partie, attirent davantage la nouvelle génération. « Les filles ont l’impression de pouvoir s’y exprimer davantage que dans les grands congrès de partis politiques. Elles désirent se garder une marge de manœuvre pour entrer et sortir de ces organisations », explique la sociologue. Pas surprenant, ajoute-t-elle, que la plupart des 1 500 organisations de jeunes répertoriées au Québec n’aient pas de membership ni de statistiques sur leurs effectifs.

Militer sans se sacrifier

Dans le cadre d’une recherche qu’elle a cosignée avec la sociologue Anne Quéniart (Être une jeune militante aujourd’hui : pourquoi et comment, juillet 2002), Julie Jacques a interviewé 30 filles de 18 à 30 ans, membres tantôt de partis politiques provinciaux, tantôt d’organisations féministes, anarchistes ou antimondialisation.

Elles ont toutes le même désir de faire un geste pour changer le monde dans lequel elles vivent, mais sans sacrifier leur vie privée, remarque Julie Jacques. « La plupart des jeunes qui s’impliquent doivent combiner études, travail et engagement social. Ce n’est pas toujours évident. L’engagement social et politique suit donc les préoccupations du moment. »

Les causes concrètes, qu’elles soient locales, environnementales, planétaires, passent donc devant les idéologies. Les « ismes » sont en perte de vitesse.

Pierre-Luc Gravel, agent de recherche de l’observatoire Jeunes et Société de l’Institut national de recherche scientifique (INRS), fait le même constat. « On est passé d’une société où le parti mobilisait les gens de manière verticale à une société où la mobilisation est basée sur l’association des individus, de manière horizontale. Aujourd’hui, les jeunes “magasinent” leur implication sociale et la font concorder avec le reste de leurs responsabilités. »

L’actualité locale et les préoccupations mondiales sont les grands déclencheurs des actions de masse auxquelles participent les jeunes militantes. La Marche mondiale des femmes, les grandes marches pour la paix de l’hiver dernier — qui ont mobilisé jusqu’à 150 000 personnes alors que le thermomètre flirtait avec le -30 °C — et les manifestations monstres du mouvement antimondialisation sont autant d’exemples éloquents des formes que prend le militantisme renouvelé.

Ces événements majeurs, auxquels ont participé des centaines de milliers de jeunes, permettaient à chacun et à chacune d’apporter ses propres préoccupations, ses propres revendications, sans se soucier d’une ligne imposée par les organisateurs. Tous se rassemblent autour d’un projet concret : arrêter la guerre, protéger l’environnement, freiner le rouleau compresseur du néolibéralisme.

« Les enjeux sont de plus en plus internationaux. Les jeunes du Québec ont délaissé la cause nationale au profit d’enjeux mondiaux qui ont un impact sur eux, mais aussi sur les autres, dans les pays en voie de développement », continue M. Gravel.

Le retour des grands mouvements

Les grandes marches des dernières années, ajoute l’expert de l’INRS, devraient rappeler aux baby-boomers les manifestations des années 1960 et 1970. « Il est clair que les jeunes, qui commencent à arriver en masse sur le marché du travail pour remplacer les baby-boomers qui partent à la retraite, ont à nouveau l’impression de pouvoir changer quelque chose », soutient l’agent de recherche.

Selon lui, les deux sexes se ressemblent de plus en plus dans leur engagement et dans les moyens qu’ils prennent pour exprimer leurs idées. Si les jeunes hommes sont parfois plus nombreux à participer aux confrontations avec les policiers lors des manifestations, les jeunes femmes sont, elles aussi, très présentes dans les actions de désobéissance civile.

Mélanie Sylvestre, qui milite dans la Convergence des luttes anticapitalistes (CLAC) — un des organismes créés dans la foulée des manifestations entourant le Sommet des Amériques de 2001 — note qu’il y a peu de différence d’opinions entre femmes et hommes quand il est question d’organiser des actions plus radicales. « Il y a de plus en plus de filles qui montent au front. Pendant Tent City [manifestation pour l’accès au logement], cet été, il y a eu 10 personnes arrêtées, et deux de celles-là étaient des filles », donne en guise d’exemple la militante.

Et qu’en est-il du féminisme, dans ce monde du militantisme repensé ?

Dans la CLAC, explique la jeune militante, les revendications féministes n’ont jamais pris l’avant-plan. Mais l’égalité hommes-femmes fait partie de la philosophie du groupe. Pendant les tours de parole, les modérateurs s’assurent de respecter l’équité. « La plupart du temps, ça avantage les filles, mais des fois, c’est le contraire », rit Mélanie Sylvestre. Car, parfois, ce sont les filles qui parlent plus que les gars. La CLAC a déjà eu un comité femmes, « mais nous n’en voyions pas la nécessité et nous l’avons démantelé ». Elle remarque cependant que plusieurs comités d’action, sur la question du logement entre autres, sont fortement, sinon exclusivement, féminins. « C’est arrivé comme ça, par groupes d’affinités », croit-elle.

Son organisme pourrait-il porter des revendications féministes ? « Absolument, si ça se présentait. À la base, la CLAC est antipatriarcale et antiraciste, en plus d’être anticapitaliste », souligne la jeune femme, qui est au sein de l’organisation depuis un an et demi. D’ailleurs, plusieurs de ses membres militent aussi au sein d’organisations féministes.

Féministes toutes !

Cette multiplicité des causes embrassées n’a rien de surprenant, souligne Julie Jacques. Les entrevues qu’elle a effectuées auprès de 30 jeunes femmes ont démontré qu’en dehors des partis politiques — « les filles du Parti québécois et du Parti libéral du Québec ne se disent pas féministes » —, les autres militantes sont plutôt sympathiques à la cause. « Elles ont tendance à dire, je suis féministe… mais humaniste, ou socialiste, ou égalitaire. L’étiquette simple de féministe est dure à porter et prête à confusion, d’où les explications supplémentaires », analyse Mme Jacques.

Membre du comité jeunes de la Fédération des femmes du Québec (FFQ), Geneviève Hétu croit plutôt que c’est la diversité au sein même du mouvement, davantage que la peur de se faire étiqueter, qui pousse les jeunes femmes à nuancer leurs propos. « Il y a tellement d’analyses féministes différentes », remarque la jeune femme de 25 ans, qui s’est spécialisée en études féministes pendant son baccalauréat à l’UQAM.

Selon elle, les universités sont des bassins de recrutement particulièrement intéressants pour les organisations féministes. Car on devient rarement féministe à l’adolescence, mais plutôt dans la vingtaine, comme le confirment les études sur le sujet. Malgré cela, les jeunes ont tendance à bouder les grandes organisations. Seulement 10 % des membres de la FFQ ont moins de 30 ans.

Trente parcours, cinq tendances

La sociologue de l’UQAM Anne Quéniart et l’étudiante au doctorat Julie Jacques, dégagent cinq tendances dans leur étude menée auprès de 30 femmes de 18 à 30 ans engagées socialement :

  • Les jeunes femmes militent pour changer les choses et parce qu’elles ressentent un devoir de citoyenne.
  • Les militantes sont, pour la plupart, issues de familles dans lesquelles les parents étaient eux-mêmes engagés dans des causes politiques, sociales ou syndicales. La majorité ont commencé très jeunes à faire du bénévolat.
  • Le début de l’engagement social et politique est souvent marqué par un événement majeur, comme la Marche mondiale des femmes, un référendum (dont le dernier sur la souveraineté), les manifestations antimondialisation, etc.
  • Elles militent au nom d’une cause, d’une conviction, et non d’une idéologie.
  • Elles ne veulent pas sacrifier famille, couple, vie sociale, études et carrière pour le seul bien des causes qu’elles défendent.

Pour encourager les filles à embrasser la cause qu’ont portée leurs mères et leurs grand-mères, la FFQ, en collaboration avec une cohorte de militantes du mouvement étudiant, a créé en 1997 le comité jeunes de la Fédération. En général, disent ses membres, les féministes du baby-boom et celles de la troisième génération suivent le même chemin et s’intéressent aux mêmes causes.

Un sujet les divise toutefois. « La grande différence entre les deux générations concerne l’implication des hommes dans le mouvement. Les baby-boomers portent le poids d’une histoire que nous n’avons pas vécue. Elles ont commencé le mouvement entre femmes et croient que c’est la meilleure manière de faire avancer la cause. Les jeunes, elles, pensent que c’est important d’inclure les hommes. Quand on n’est pas dans une période de guerre, on a tendance à vouloir faire des alliances », souligne Marie-Soleil Renaud, psychologue de 26 ans qui a participé aux toutes premières activités du comité jeunes de la FFQ et qui s’était démarquée auprès du public et des médias au Sommet du Québec et de la jeunesse.

Habitant maintenant la Gaspésie, où elle pratique sa profession, elle ne milite plus au sein de la FFQ, mais garde un souvenir très positif de son expérience. Elle croit d’ailleurs que le comité, composé d’une poignée de membres, a encore beaucoup de pain sur la planche pour convaincre la génération des 18-30 ans, filles et gars, du bien-fondé du féminisme. « Surtout les jeunes qui ne militent pas. Ils ont parfois une conception très négative du féminisme », a remarqué la psychologue pendant ses années de militantisme.

Pour briser l’isolement de celles qui sympathisent avec la cause des femmes, le comité jeunes de la FFQ invite toutes les jeunes féministes à un premier grand rassemblement les 27, 28 et 29 septembre, dans les locaux de l’Université du Québec à Montréal.

Combien seront-elles ? « Difficile à dire… On aimerait être entre 100 et 200 », avance Geneviève Hétu, qui est l’une des organisatrices de l’événement. Mais à l’ère du militantisme papillon, de l’engagement social multiple, il est bien difficile de prévoir combien de jeunes femmes répondront à l’appel.

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