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Image du symbole de l'argent.

Les femmes sont plus prudentes que les hommes en matière de finances, demandent davantage conseil à des spécialistes et investissent plus qu’auparavant. Mais elles paient encore souvent pour les biens périssables, tandis que leur conjoint achète les meubles… et la maison.

Dans une récente allocution, Monique Leroux, présidente et chef de direction des filiales de la Société financière Desjardins, soulignait la place grandissante qu’occupent les femmes dans le secteur financier. Les consommatrices contrôlent directement plus de 80 % des achats de produits et services, a-t-elle rappelé. Et compte tenu de leur espérance de vie, plus longue que celle des hommes, et du nombre élevé de divorces, près de 90 % d’entre elles géreront leurs finances personnelles et celles de la famille à un moment de leur existence.

Les femmes dirigent le tiers des entreprises québécoises, et en 30 ans, affirme Monique Leroux, leur revenu moyen a grimpé de 63 %, comparativement à 0,6 % pour les hommes. Autre donnée encourageante, l’Institut Vanier de la famille rapporte que le taux de faible revenu chez les mères seules a chuté de 49 à 34 % entre et .

Le salaire des femmes

En , la rémunération des Québécoises n’atteignait cependant que 67,1 % de celle des hommes, soit une moyenne respective de 23 282 $ et 34 705 $1.

Certes, la discrimination salariale s’amenuise au fil des luttes féministes, et d’autres facteurs expliquent maintenant le retard des femmes au chapitre des revenus. Outre le manque de diversification dans les choix professionnels des filles — qui continuent encore trop souvent d’opter pour des carrières traditionnellement féminines et moins bien rémunérées —, la maternité a un impact considérable sur leur situation financière. Bien sûr, les femmes ont moins d’enfants et, après une grossesse, elles retournent au travail plus rapidement qu’auparavant, souligne la chercheuse Marie Drolet dans son étude L’écart persistant : nouvelle évidence empirique concernant l’écart salarial entre les hommes et les femmes au Canada. Néanmoins, les congés de maternité — selon le nombre d’enfants, ils totalisent souvent entre 2 et 5 ans — font en sorte que les travailleuses cumulent moins d’années d’ancienneté et d’augmentations salariales, bénéficient moins de mises à jour dans leur formation et ne cotisent pas autant que leur conjoint à leur REER, remarque Lison Chèvrefils, planificatrice financière et auteure du livre Mesdames, prenez vos affaires en main. « La conciliation travail-famille a un effet sur nos revenus auquel nous ne pouvons échapper, dit-elle. Et quand nous sommes épuisées, nous travaillons à temps partiel. Résultat : nos revenus baissent encore. »

Les femmes seraient aussi moins habiles à négocier leur salaire. « Plus timides », préfère dire Marie-Thérèse Chicha, professeure titulaire à l’École de relations industrielles de l’Université de Montréal. Elle parle d’un rapport de force, historique, qui continue à déteindre sur les milieux de travail. « Il existe peu de modèles de femmes qui ont négocié des conditions salariales avantageuses et qui pourraient conseiller leurs consœurs », déplore-t-elle. La professeure avance également d’autres hypothèses : « Dans les secteurs non traditionnels et dans les domaines où elles sont minoritaires, certaines sont si heureuses d’avoir réussi à décrocher un emploi qu’elles n’osent rien exiger, ou presque, de leur employeur, contrairement à leurs confrères qui ont plus d’assurance. Si une employée est craintive, cela se sent, et elle obtient forcément moins. »

Jennifer Beeman, responsable du dossier de l’équité salariale au Conseil d’intervention pour l’accès des femmes au travail, abonde dans le même sens : « Elles pensent que leur compétence et leurs qualités seront reconnues à leur juste valeur sans avoir à négocier. Ce n’est évidemment pas le cas. Il faut savoir demander ce que l’on vaut. Les hommes, eux, y sont habitués, alors que les femmes privilégient plutôt les rapports harmonieux. » De peur de soulever des vagues ou d’affronter un refus, elles se tairaient.

Faire ou ne pas faire son budget

Malheureusement pour la santé financière des ménages, préparer un budget est une activité peu prisée en général, et cela, sans égard au sexe. Moins de 20 % de la population s’y adonnerait. Pourquoi une telle réticence ? « C’est vu comme une contrainte… qui oblige à faire des constats auxquels on aimerait mieux ne pas arriver », répond Caroline Arel, avocate et coordonnatrice de projet pour Option Consommateurs, association à but non lucratif vouée à la défense et à la promotion des intérêts des consommateurs. Pourtant, insiste Thérèse Richer, conseillère budgétaire à l’ACEF Rive-Sud de Québec (Association coopérative d’économie familiale), il s’agit d’un outil de base pour gérer ses finances. « Le budget permet de décider ce qu’on veut faire avec son argent et d’établir des priorités en fonction de ses valeurs. Ce qui, à mon avis, est moins contraignant que de se faire imposer des choix ou de comprendre, trop tard, qu’on a manqué de vision pour réaliser des projets d’envergure. »

Existe-t-il des comportements typiquement féminins ou masculins quand vient le temps de préparer un budget ? « Les femmes ont plutôt tendance à entrer dans le détail. Elles déterminent le plus précisément possible les sommes à allouer à chaque poste, en faisant un inventaire complet des activités ou des éléments qui le composent. Les hommes, eux, visualisent la situation globalement, en attribuant, par exemple, un montant pour un ensemble de dépenses », répond Thérèse Richer. Elle rappelle aussi que, historiquement, les femmes ont souvent géré le budget familial (surtout quand il était modeste), une habitude qui perdure chez plusieurs couples.

Le prorata équitable

La façon la plus équitable de partager les dépenses du ménage, selon les spécialistes consultées, demeure la méthode du prorata des revenus gagnés par chacun. Le mélange amour-argent quotidien comporte des pièges, parfois sournois. En voici quelques-uns.

  • Le compte commun. Si l’un des deux est mauvais payeur, le compte pourrait faire l’objet d’une saisie, met en garde Lison Chèvrefils. Embêtant lorsque sa paie y est déposée ! En cas de décès, les fonds seront gelés pour un temps. En cas de rupture ou de conflit, celui ou celle qui déserte peut vider le compte et prendre le large. Ce qui n’empêche pas d’ouvrir un compte commun pour y verser des sommes attribuées à un projet particulier.
  • L’hypothèque et le mobilier payés par lui ; l’épicerie et les vêtements, par elle. Lorsque survient la rupture, il ne restera rien à madame, qui n’a investi que dans des biens périssables. Encore plus vrai si l’on vit en union libre, qui ne donne pas droit au patrimoine familial. Il faut conserver les factures et y inscrire le pourcentage que chacun a payé pour pouvoir partager les biens durables dans la même proportion.
  • Le partage moitié-moitié quand il existe une disproportion entre les revenus. La personne la moins nantie (souvent la femme) s’appauvrit encore plus, car tous ses avoirs passent dans les dépenses du ménage. Il ne reste pratiquement rien pour l’épargne et les besoins personnels.

Par ailleurs, les femmes savent se montrer inventives quand les rentrées d’argent ne suffisent pas. On les retrouve alors dans les coopératives d’habitation, les friperies, les cuisines collectives. Elles font montre d’un talent inouï pour dénicher les aubaines. Alors qu’eux… ont tendance à croire qu’ils peuvent s’en sortir seuls ou qu’ils doivent prouver qu’ils sont assez forts pour faire un budget ou planifier sans aide.

La valeur de l’argent

En fait, notre rapport à l’argent reflète d’abord nos valeurs et notre personnalité plutôt que notre sexe. « Tout comme d’autres aspects de la vie, la question des finances donne souvent lieu à une confrontation des valeurs dans le couple, explique Mme Richer. Lorsque le budget est serré, chacun cherche à élargir la colonne qui correspond à ses goûts et à ses intérêts. » Vêtements pour madame; sport, voiture et repas au restaurant pour monsieur. Oui, il existe certains comportements typiques, disent les conseillères, mais pas aussi stéréotypés qu’on pourrait le croire.

Économe ou dépensière, portée vers la planification ou l’improvisation, cela ne dépend pas du fait d’être une femme, mais plutôt de l’éducation, de l’attitude en général, et beaucoup du niveau de revenu de chacune. Selon que l’argent manque ou qu’il entre en abondance, on se comporte forcément de manière différente. Reste cependant deux aspects qui caractérisent la gent féminine : elle souffre davantage d’insécurité en matière de finances, et demande plus volontiers de l’aide pour améliorer ses habiletés budgétaires quand le niveau d’endettement augmente dangereusement, ou pour constituer son portefeuille. Conseillères et planificatrices financières le remarquent : quand un couple se présente devant elles, c’est la plupart du temps une initiative de la conjointe.

Cette insécurité face à l’argent prend racine dans la culture des femmes, dans leur tête et dans leurs conditionnements. Traditionnellement, elles n’ont pas été éduquées à s’occuper de finances ni à investir, analyse Lison Chèvrefils : « Elles se sentent aussi mal à l’aise sur le terrain financier que lorsqu’elles marchent seules le soir dans une rue sombre et isolée. Ce n’est pas leur terrain naturel. Les femmes sont heureuses dans l’argent sage, l’argent domestique, l’argent de la famille. Elles habillent les enfants, surveillent les soldes et contrôlent le budget. » Son expérience de planificatrice financière, acquise au cours de nombreuses rencontres avec sa clientèle, l’amène à dire que « pour les femmes, l’argent représente la sécurité et le bien-être de la famille ; pour les hommes, le standing. »

Par ailleurs, les deux conjoints ressentent un malaise quand vient le temps de parler d’argent au sein du couple, affirme Thérèse Richer. « Demander à l’autre de contribuer équitablement aux dépenses s’avère souvent difficile », dit-elle.

L’endettement

Qu’il s’agisse du recours aux cartes et aux marges de crédit ou aux prêts, les femmes ne s’endettent pas plus que les hommes, mais elles le font pour des raisons différentes, affirment les spécialistes. « Le taux d’endettement correspond à la situation économique des individus, a remarqué Caroline Arel dans son travail à Option Consommateurs. Certaines femmes s’endettent après une séparation, parce qu’elles ne modifient pas leur niveau de dépenses en conséquence. Les hommes, eux, succombent davantage aux achats compulsifs. »

L’accès au crédit, pour les femmes, demeure un phénomène relativement nouveau, rappelle Thérèse Richer. Et même en , certaines ont encore de la difficulté à y accéder. « Souvent faute d’un historique de crédit, explique-t-elle. Au sein des couples, le crédit ainsi que les factures d’électricité et de téléphone sont encore fréquemment au nom de monsieur, même chez les plus jeunes. Madame a peut-être couvert la moitié des dépenses, mais son nom n’apparaît nulle part ; rien ne prouve sa capacité de payer. »

Placements au féminin

L’autonomie financière des femmes a été acquise au terme de longues luttes, rappelle Marie-Claire Hélie, vice-présidente à la Financière Banque Nationale. « Elles ne veulent pas risquer de la perdre et évitent d’investir au hasard.? » La plupart de ses clientes, des professionnelles hautement scolarisées et très bien rémunérées, désirent prendre en main leurs finances comme leur vie. Même son de cloche chez Lison Chèvrefils : En règle générale, les femmes investissent dans des compagnies qu’elles connaissent et pas seulement à partir d’un conseil reçu dans un corridor. Bref, la prudence guide leurs décisions en matière de placement. Les hommes, eux, s’adonnent plus souvent aux placements à risque, prometteurs de profits élevés. Ils se fient fréquemment aux tuyaux boursiers de leur entourage.

Profil des femmes en matière d’investissement : prudentes et conservatrices, font remarquer celles qui les conseillent. « Elles cherchent à maximiser leur rendement à long terme sans courir de risques importants afin de s’éviter des sources d’angoisse », précise Monique Leroux. Lison Chèvrefils poursuit en ce sens : « Leur prudence innée les protège, car les portefeuilles “conservateurs” souffrent moins des chutes boursières. Cependant, une perte, même légère, leur fait mal. »

Selon les données de Statistique Canada, 681 124 Québécoises ont cotisé à leur REER pour une valeur moyenne de 3 522 $, en comparaison de 4 712 $ pour 866 886 cotisants. « Les femmes s’intéressent aux placements pour assurer leur retraite, dit Thérèse Richer. Elles veulent se prendre en main et profiter finalement d’une belle qualité de vie. » Cependant, elles y pensent souvent trop tard, quand les enfants ont quitté la maison. « Il est rare qu’elles puissent se constituer un portefeuille avant la quarantaine », ajoute Marie-Claire Hélie. Comme les hommes, dans la vingtaine et la trentaine, elles ont souvent plus de dépenses (hypothèque, enfants, etc.). Et puisque les travailleuses ont un salaire généralement moindre que celui de leur conjoint, le manque à gagner est plus marqué chez elles. Par ailleurs, les spécialistes interviewées déplorent le fait que beaucoup de gens n’ont pas acquis d’habitudes d’épargne.

Nouvelle tendance : de plus en plus de femmes investissent dans l’immobilier, même lorsqu’elles ne partagent pas leur vie avec un homme. Chez les célibataires québécois de moins de 65 ans, presque autant de femmes que d’hommes sont propriétaires (33,9 % contre 35 %). La copropriété (communément appelée condominium) pourrait y être pour quelque chose, car ce type d’achat réduit les soucis quant à d’éventuels travaux de plomberie ou de menuiserie, domaines où les futures propriétaires se sentent généralement moins habiles. Par ailleurs, les statistiques canadiennes démontrent toujours une différence marquée chez les familles monoparentales : 29,2 % des mères seules sont propriétaires, contre 52 % des pères.

Québécoises et Québécois : l’écart persiste

Revenu d’emploi moyen en (travail à temps partiel et à temps plein chez les 15 ans et plus)1

  • Femmes : 23 282 $ par année
  • Hommes : 34 705 $ par année

Remarque?: Les femmes ne gagnent que 67,1 % du salaire des hommes.

Taux d’activité en (chez les 15 ans et plus)1

  • Femmes : 57,1 %
  • Hommes : 71,1 %

Taux de chômage en (chez les 15 ans et plus)1

  • Femmes : 7,7 %
  • Hommes : 8,7 %

Travail à temps partiel en (soit moins de 30 heures par semaine, chez les 15 ans et plus)1

  • Main-d’œuvre féminine à temps partiel : 27,9 %
  • Main-d’œuvre masculine à temps partiel : 13,4 %

Travail à temps partiel en (chez les parents d’enfants de moins de 6 ans)2

  • Mères : 24,6 %
  • Pères : 4,3 %

Travail autonome en 1

  • Femmes : 7,3 % des travailleuses sont autonomes
  • Hommes?: 12,5 %

Remarque?: Dans les 20 dernières années, le travail autonome a bondi de 235 % alors que le nombre de personnes salariées a augmenté de seulement 28,1 %.

Taux d’emploi des parents en (avec enfants de moins de 6 ans)2

  • Mères : 64,5 %
  • Pères : 89,5 %
  1. Statistique Canada, recensement de . Données compilées par l’Institut de la statistique du Québec pour le Conseil du statut de la femme.
  2. Statistique Canada, Enquête sur la population active. Compilation : Institut de la statistique du Québec.

Des comportements nouveaux

Le rapport des femmes à l’argent a changé depuis cette génération de veuves qui, dans la soixantaine, se rendaient compte qu’elles n’avaient jamais signé un chèque. Aujourd’hui, leur porte­feuille est mieux garni ; elles investissent plus qu’auparavant et beaucoup n’attendent plus l’homme de leur vie pour devenir propriétaire. De plus, le nombre de jeunes professionnelles (souvent mieux rémunérées que leurs consœurs moins scolarisées) a augmenté considérablement dans les deux dernières décennies.

Cependant, la maternité et des créneaux d’emploi peu payants, particulièrement dans le secteur des métiers, demeurent des obstacles à une réelle égalité de revenus avec les hommes. La monoparentalité, quant à elle, mène encore trop souvent à la pauvreté. Et les femmes continuent d’acheter l’épicerie, les vêtements, toutes des choses éphémères, tandis que leur conjoint, factures en main, possède les meubles, les électroménagers… et parfois la maison.

Trop maigres, les progrès? Il reste des réflexes à acquérir et des luttes à mener, de toute évidence. Et si l’on présumait que lentement, mais sûrement, petit porte­feuille deviendra grand… ?

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