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Les idéaux féministes se passent de mère en fille… ou ne passent pas. Pour le bien des femmes de demain, il faudra apprendre à vivre solidaires, d’une génération à l’autre.

Ces jours-ci, alors que je m’apprête à défendre à la radio le beau récit de Francine Noël La Femme de ma vie, je plonge à rebours dans la maternité. Éblouie, je vois Andrée Lachapelle incarner sur scène la mère de l’écrivain Romain Gary dans La Promesse de l’aube, hommage d’un fils à la femme excessive qui l’a littéralement poussé à devenir artiste, héros de la Résistance, ambassadeur, don Juan… Fascinée, je regarde 50 femmes scander, piétiner, hurler les mots de Louise Dupré, orchestrés par la metteure en scène Brigitte Haentjens dans Tout comme elle : « Mais ce n’est pas parce que ma mère ne m’aime pas que je suis obligée de l’aimer. » L’enfant malaimée est devenue mère d’une fille, qui devra à son tour, pour se trouver, fuir.

Surtout, je dévore le portrait dur, mais vrai comme la lame, que trace Francine Noël de sa mère, dans « une petite bataille contre l’envasement de la mort ». Jeanne Pelletier, la « femme de sa vie », était courageuse, monoparentale, non conformiste et drôle, conteuse douée pour réinventer sa vie et transmettre le goût du verbe… et plus facile à aimer de loin, à travers ambivalence, bouderies, séparations, retrouvailles, jusqu’à la mort accompagnée. Autant l’éloge de Gary me fait sourire, autant les mots de Dupré et Noël me forcent à réfléchir sur le silence, la culpabilité, l’amour-haine, l’enjeu plus large de la filiation… Pourquoi est-il si dur, pour plusieurs femmes de ma génération (féministes, surtout), d’étreindre nos mères à bras le corps, telles quelles ? Nous n’avons pas voulu la même vie qu’elles, souvent dépendantes financièrement, contraintes dans leurs choix, peu scolarisées, victimes, etc… et nous traitons leurs réussites avec condescendance. Souvent des filles à papa, nous avons rejeté leur univers confiné au domestique. Pourtant, la cinquantaine venue, nous cultivons à notre tour les plates-bandes du privé : les enfants, la famille, les amies.

Pourquoi, devant leur corps vieilli, devant leur dépendance croissante, sommes-nous terrorisées, un peu dégoûtées, comme devant le miroir de notre déchéance future ? Elles-mêmes apeurées, elles ont besoin de nous, et cela aussi nous fait peur. En faisons-nous assez ? Par amour ou par sacrifice ? La culpabilité ne rôde jamais bien loin.

Et puis, avec l’âge, l’héritage se précise. Ces manies, cette posture, cet entêtement, et si c’était d’elle, de Simonne ? Je lui ressemblerais donc, moi qui ai connu un parcours si différent ? Je résiste, puis accepte : après tout, cette femme est intelligente, généreuse et, comme la mère de Francine Noël, douée d’une mémoire prodigieuse qui vous rappelle régulièrement que vous avez des ancêtres, que vous êtes d’une lignée longue comme la route acadienne de l’exil, profonde comme la forêt gaspésienne défrichée dans la misère. D’elle, j’ai sans doute reçu le respect des origines, le sens de la famille, le goût du travail manuel et des bouffes pour vingt.

Serai-je ainsi la mémoire de ma fille autant que son miroir ? Parfois, ma Jeanne à moi m’interroge sur mon passé, mes amours. Je pense à mes erreurs, qu’elle répétera peut-être, quoi que je lui dise. Quelles valeurs lui transmettre et sur quel ton ? Comment lui dire la nécessité de s’affirmer, la bourrer de confiance en elle, lui épargner les pires illusions du romantisme kitsch qu’elle consomme à la télé, lui inculquer le goût du dépassement intellectuel et la solidarité avec les gens moins gâtés ? À 13 ans, fine mouche sensible et rieuse, elle se rebiffe à la moindre critique, et préfère — bien sûr — le plaisir à l’effort. Qu’apprendra-t-elle de moi et surtout de l’histoire commune des femmes ? En moi, la féministe se désole un peu.

Est-ce une utopie ? Je rêve que les mères et les filles se reconnaissent entre femmes, au-delà de leurs rôles cristallisés. Je rêve d’une fierté contagieuse, d’une dynastie à construire sans honte, de mère en fille. Comme Lise Payette évoque à tout venant sa grand-mère Marie-Louise, j’aimerais que la fille de ma fille, et sa fille à elle, sachent qui j’étais, en quoi je croyais. Ai-je tort ? Les pères et les fils me semblent plus à l’aise avec ce devoir de transmission.

Une dynastie à construire sur la vérité, cependant, et non sur le silence méprisant de la gentillesse. Ce test absolu d’honnêteté, Louise Dupré et Francine Noël l’ont réussi. Voilà, nous montrent-elles, pourquoi la parole doit se dire entre mères et filles, mais aussi collectivement, entre femmes de 50 ans et filles de 20 ans.

Sans mémoire, sans passage des unes aux autres, nous sommes fragiles comme un peuple sans nom.

Ex-rédactrice en chef du défunt magazine La Vie en rose, la journaliste Françoise Guénette travaille pour la radio de Radio-Canada et anime régulièrement des tables rondes sur des enjeux publics.

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