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De plus en plus de femmes des Premières Nations s’installent en ville. Elles n’y trouvent pas toujours l’eldorado dont elles rêvaient.

Son fils Solomon sur le dos et ses mocassins aux pieds, Alberteen fait le tour du Foyer pour femmes autochtones de Montréal comme si elle en était propriétaire. Dans quelques semaines, cette Crie du Manitoba devra pourtant quitter le centre d’hébergement temporaire. Alberteen, titulaire d’un baccalauréat en travail social, est sans abri depuis son arrivée à Montréal. Lorsqu’elle a quitté sa communauté de Fort Churchill, en , cette mère monoparentale de 36 ans ne croyait jamais qu’elle se retrouverait sans toit. Débarquée dans la métropole avec seulement deux valises, elle n’était pas sans s’inquiéter pour son garçon de 4 ans — d’autant qu’il avait pleuré durant les 32 heures du trajet en autobus. Mais elle était convaincue que tout irait pour le mieux. « J’étais vraiment enthousiaste à l’idée de faire ma maîtrise en droit social à l’Université McGill, une des rares institutions anglophones du Canada à offrir ce programme », raconte-t-elle.

Mais au moment de l’entrevue, en , Alberteen désespérait un peu. Elle n’avait trouvé ni logement, ni emploi, ni garderie pour Solomon. Et elle attendait toujours des nouvelles de l’université, où elle s’était inscrite tardivement. « J’ai l’impression de frapper un mur, dit cette anglophone, dont les yeux foncés recèlent le désarroi. Je ne réussis pas à avoir de services. Je ne suis pourtant pas une immigrante, je suis sur mon territoire ».

Alberteen est loin d’être la seule à éprouver de telles difficultés. Au Foyer pour femmes autochtones de Montréal, les 16 places disponibles sont toujours occupées. « On doit parfois même refuser des femmes » , dit Josephine Curotte, la directrice. D’après le Centre d’amitié autochtone de Montréal (CAAM), environ 1 200 Inuits et Amérindiens — des femmes pour près de la moitié — vivent actuellement sans domicile fixe dans la métropole. Sans être nécessairement à la rue, ces nomades séjournent chez des connaissances, passant de logement en logement. Leur nombre serait appelé à augmenter, d’après une étude publiée par l’organisme en .

Au Québec, selon différentes recherches, entre 30 et 60 % de la population autochtone vivrait maintenant à l’extérieur de sa communauté d’origine. De plus en plus de jeunes des Premières Nations — du Canada, des États-Unis et même d’Amérique du Sud — font le saut vers Montréal pour y étudier, trouver un emploi ou un meilleur logement. C’est que la pression est grande dans les réserves, surpeuplées. Alberteen, elle, ne pouvait plus supporter de vivre à l’étroit dans la maison de ses parents. « Je devais absolument partir, dit-elle à deux reprises. J’ai 36 ans… Je dois être indépendante » !

D’après le rapport de la Commission royale sur les peuples autochtones, rédigé en , les femmes sont plus nombreuses que les hommes à migrer vers les métropoles. Plusieurs d’entre elles fuient la violence, signale Daisy Iserhoff, une intervenante du Centre des femmes de Montréal. « Dans les communautés, la violence est de plus en plus dénoncée, mais il reste qu’on est vite marginalisé, observe cette Attikamek d’origine. Il n’y a pas de centres d’hébergement ».

Une fois déménagées en ville, ces citadines en difficulté découvrent souvent tout autre chose que l’eldorado dont elles rêvaient. C’est ce qu’a constaté Mylène Jaccoud, professeure à l’École de criminologie de l’Université de Montréal, qui a étudié le cas de 10 femmes autochtones. « Elles vivaient des difficultés dans leur communauté d’origine et n’ont pas vraiment amélioré leur sort en ville », indique cette chercheuse. Certaines tombent dans l’alcool et la drogue. Quelques-unes ont même recours au sexe de la survie.

Lorsqu’elles quittent leur collectivité, les femmes ne peuvent plus bénéficier des mêmes avantages que leurs pairs. Le gouvernement canadien se décharge en effet de toute responsabilité envers les autochtones hors réserve, même s’ils sont inscrits au Registre des Indiens. « Quand on vit dans la communauté, on ne paye pas de taxes sur l’emploi, ni sur la propriété, précise Chad Diabo, un travailleur de rue du CAAM d’origine mohawk. Les rendez-vous chez l’optométriste sont aussi payés par le fédéral. En ville, on n’a plus droit à rien ».

Ainsi laissés à eux-mêmes, les nouveaux venus se butent aux barrières culturelles et linguistiques de leur terre d’accueil. Les Inuits, qui parlent l’inuktitut et souvent peu l’anglais, sont d’autant plus démunis, estime Carole Lévesque, professeure à l’Institut national de la recherche scientifique, qui effectue depuis 32 ans des études sur les Premières Nations. Ils arrivent souvent dans la métropole sans jamais y avoir mis les pieds. D’après une étude du CAAM, les Inuits constituent moins de 10 % de la population autochtone à Montréal, mais ils représentent quelque 43 % des sans-abri de cette origine.

« Comme les Amérindiens, ces Inuits sont confrontés pour la première fois au racisme. Ils ne vivaient pas cette situation dans leur milieu naturel » , remarque Édith Cloutier, directrice générale du Centre d’amitié autochtone de Val-d’Or. Jean Walsh, travailleuse de rue pour le CAAM, associe en partie la hausse du nombre de sans-abri autochtones à la discrimination ambiante. Avec la crise du logement actuelle, « les propriétaires peuvent choisir leur locataire », explique-t-elle.

Les gens des Premières Nations sont chez eux au Centre d’amitié autochtone de Montréal, situé rue Saint-Laurent, au coin de la rue Ontario. Pour le constater, il n’y a qu’à pénétrer dans la salle de séjour où sont assis une soixantaine d’entre eux pour le repas chaud du midi. En plus de fournir nourriture et assistance, l’organisme a lancé un projet-pilote en  : ses travailleurs sociaux arpentent le centre-ville afin d’offrir différents services aux sans-abri autochtones. « Nous les accompagnons notamment à l’hôpital et nous fixons des rendez-vous pour qu’ils se procurent une carte d’identification (d’assurance-maladie ou d’assurance sociale) » , mentionne Pitsulala Lyta, travailleuse de rue d’origine inuite.

Daisy Iserhoff tente aussi de faciliter l’adaptation des autochtones au milieu urbain. En , l’Association des femmes autochtones du Québec et le Centre des femmes de Montréal l’ont chargée de mettre en place un programme d’aide pour les Amérindiennes et les Inuites. « Le but du projet, explique-t-elle, c’est de les amener à utiliser les services sociaux du réseau de la santé ».

Mais, de l’avis de tous, ces nouvelles initiatives ne suffisent guère. Pas moins de 44 organismes d’aide aux autochtones se trouvent sur le territoire de Toronto, alors que la population de la Ville reine compte pratiquement la même proportion d’Amérindiens et d’Inuits que Montréal. « Une de ces organisations a même un autobus semblable à celui de Pops [qui sillonne la métropole pour apporter nourriture et chaleur aux itinérants] » , indique Chad Diabo.

D’après le CAAM, les autorités sous-estiment la présence des autochtones en ville. Près de 6 000 d’entre eux vivent sur l’île de Montréal, selon le dernier recensement de Statistique Canada. « Dans les faits, ils sont environ 15 000, dit Carole Lévesque. Beaucoup ne sont pas inscrits ». Les organismes d’aide peinent donc à obtenir du financement de la part des différents paliers de gouvernement. « Nous n’avons pas de fonds assurés, déplore Chad Diabo. Nous devons renouveler nos subventions tous les six ou neuf mois » .

Les employés du Centre d’amitié autochtone de Montréal sont pourtant convaincus des bienfaits de leurs programmes. Pitsulala Lyta la première. Grâce à eux, cette mère de 35 ans s’est sortie de la drogue et de l’alcool. Et elle a pu récupérer la garde de ses deux enfants, confiés à la Direction de la protection de la jeunesse. « Ici, j’ai trouvé des gens qui comprenaient ma situation, comme l’éloignement de ma famille » . Sobre depuis trois ans, cette Inuite originaire d’Iqaluit, étudiante à temps partiel à l’Université McGill, n’a nullement l’intention de retourner dans le Nord. « C’est bien trop ennuyant » !

S’approprier la ville

Si le phénomène de l’itinérance est préoccupant, la majorité des autochtones qui passent à la ville s’adaptent sans trop de heurts. D’après Carole Lévesque, la métropole ne représente plus une terre d’exil, comme à l’époque où les femmes des Premières Nations qui avaient épousé un Blanc devaient quitter leur communauté. « Montréal devient une plaque tournante, dit-elle. Les organisations politiques, communautaires et culturelles autochtones y sont de plus en plus nombreuses. »

La présence de ces regroupements favorise l’embauche d’autochtones dans la métropole. Dans une étude effectuée auprès de 26 femmes vivant en ville, Carole Lévesque a constaté que 23 d’entre elles occupaient un emploi au sein d’un organisme autochtone ! Par ailleurs, c’est souvent le désir de travailler qui pousse les Amérindiennes et les Inuites à déménager. Bien qu’elles soient instruites, plusieurs jeunes femmes ne trouvent pas d’emploi au sein de leur communauté. « Dans bien des cas, les emplois sont occupés par des hommes, mais aussi par des aînés », explique la chercheuse, tout en rappelant que la mobilité est aussi un trait de la culture autochtone.

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