Aller directement au contenu
Photographie de Khadija Kouisni.

« Prostituées », « filles maudites », « pécheresses », tous les mots sont bons au Maghreb pour parler des femmes qui enfantent hors des liens du mariage. Dans le monde musulman, les mères célibataires sont encore des parias. Au Maroc, pourtant, elles entrevoient la fin de leur traversée du désert, grâce à des réformes législatives et à un ingénieux projet d’insertion sociale.

C’est un privilège d’entendre l’histoire de Khadija Kouisni. Un bien triste privilège. Il y a encore un an et demi de cela, la jeune femme à l’aube de la trentaine était complètement repliée sur elle-même. Et ça, explique Souat Ettaouissi, une travailleuse sociale qui accompagne Khadija depuis deux ans, c’étaient les meilleurs jours.

Les mauvais jours, Khadija était violente. Envers sa travailleuse sociale de Solidarité féminine, une organisation qui vient à la rescousse des mères célibataires. Envers les autres filles qu’elle côtoyait. Pire encore, envers elle-même et sa fille, Aya, aujourd’hui âgée de 3 ans. Elle piquait d’immenses colères, puis s’affamait en signe de pénitence.

Difficile à croire en la regardant que la petite brunette à la peau olive et aux yeux pétillants a déjà effrayé qui que ce soit. Aujourd’hui, Khadija rit aux trois mots et accepte volontiers d’être prise en photo. Il faut la voir souffrir en racontant les cinq dernières années de sa vie pour comprendre qu’elle a parcouru un long chemin fait de déceptions, de trahison, d’exclusion sociale et de honte. De profonde honte.

Son histoire commence dans un village près de Fès. À 13 ans, la jeune fille est envoyée en ville comme domestique dans une famille aisée. À 24 ans, elle s’amourache de Khalil, un fils de marchands. Il promet de l’épouser. Ils font l’amour sans contraceptif. Quand elle tombe enceinte, il offre de payer l’avortement. « J’avais déjà péché une fois en ayant des relations sexuelles. Je n’allais pas pécher deux fois », murmure-t-elle, les yeux rivés au sol. Rejetée de tous, Khadija vit sa grossesse dans la rue, mendiant pour manger. Elle accouche dans un organisme de charité, le cœur brisé, et repart avec son bébé complètement désemparée.

Au Maroc, c’est un « péché » qui ne se lave pas. Enfin, qui ne se lavait pas…

Aujourd’hui, Khadija travaille dans un hammam, bain traditionnel fréquenté uniquement par les femmes, qui est en quelque sorte le pendant oriental des spas occidentaux. Depuis qu’elle a appris le métier de savonneuse, elle s’est transformée. « La semaine dernière, j’ai savonné une cliente. Elle m’a donné un bon pourboire et en quittant, elle m’a dit : “Que Dieu vous garde, toi et ta fille” », raconte-t-elle, les larmes aux yeux.

Bienvenue au tout nouveau hammam Solidarité féminine, rue Chaouki, à Casablanca. Cette maison de bains, bonifiée d’un centre de mise en forme et d’un salon de beauté, est une initiative parfumée visant à sortir de la misère les mères célibataires. Une douzaine de « filles maudites », mises au ban de la société pour avoir donné naissance hors des liens du mariage, y apprennent à masser, à savonner et à exfolier la peau des clientes autant qu’à coiffer et à poser des ongles. Une fois leur formation terminée, elles pourront se trouver des emplois stables dans d’autres hammams et salons de beauté de la ville.

Cette mesure de réinsertion sociale constitue aussi une forme de thérapie, explique la fondatrice de Solidarité féminine, Aïcha Ech-Chena. « Les mères célibataires sont tellement ostracisées. Elles finissent par détester leur corps. Le hammam les réconcilie avec ce corps. Dans le hammam, toutes les femmes sont nues. Pauvres, riches, toutes se retrouvent au même niveau. Et ça, pour les mères célibataires, c’est salvateur. » À la maison de bains, les filles peuvent échanger avec d’autres femmes. Quant aux clientes, elles apprennent à briser les vieux tabous de la société marocaine.

Aïcha Ech-Chena a consacré trois ans de sa vie à ce projet. Les revenus générés par le hammam, espère-t-elle, enrichiront à long terme les coffres de Solidarité féminine.

« Ah ! Je suis si fatiguée. Parfois, j’aimerais disparaître et mourir », lance pourtant la présidente avec un air mélodramatique. Une employée lui flatte gentiment le bras. « Vous n’allez pas vous en tirer à si bon compte ! Il reste beaucoup à faire », dit-elle en éclatant d’un grand rire rempli d’affection. Aïcha Ech-Chena acquiesce. La travailleuse sociale de 65 ans, bien en chair, sait qu’il lui reste des montagnes à soulever pour donner une voix aux mères célibataires.

Son combat a commencé alors qu’elle venait de mettre au monde son premier-né, dans un hôpital de Casablanca. « Dans le lit voisin, une femme allaitait. Puis, une horde de gens l’ont entourée. Quelqu’un lui a fait signer des papiers d’abandon de son enfant. Elle l’a fait en pleurant. Puis, on a arraché l’enfant du sein de sa mère. Je n’oublierai jamais le cri du bébé », se rappelle encore aujourd’hui la militante. Qu’est-ce qui pouvait pousser une mère à abandonner son petit ? Elle s’est promis de tout faire pour que les Marocaines n’aient plus à subir cette injustice au nom du mariage sacré.

Solidarité féminine a vu le jour quelques mois plus tard, en .

« Au début, le sujet était tellement tabou que je ne pouvais pas dire que je travaillais avec les mères célibataires. Nous parlions de veuves et de femmes divorcées », note-t-elle. Quand elle s’est mise à la recherche de fonds pour soutenir son œuvre, c’est le Canada qui a répondu en premier à l’appel (l’Agence canadienne de développement international demeure l’un de ses principaux bailleurs de fonds étrangers).

Son organisation a pris de l’ampleur, mais les tabous ne sont pas tombés pour autant. En , quand Aïcha Ech-Chena a fait une longue entrevue à la chaîne de nouvelles arabe Al-Jazira, nommant pour une des premières fois en public le phénomène des « mères célibataires », elle s’est attiré les foudres des forces conservatrices de son pays. « Après l’entrevue, on disait dans les prêches des mosquées que j’étais une maquerelle ! Que j’encourageais la prostitution ! J’ai été sans voix. Je voulais tout abandonner », confie-t-elle. Mais un appui de taille lui a redonné courage. Le jeune roi Mohammed VI, monté sur le trône en , lui a offert sa bénédiction en public, la décorant pour son courage. Depuis, Solidarité féminine a le vent dans les voiles.

Heureusement. Car le Maroc est plein de Khadija. Son histoire, 4 000 jeunes femmes, la plupart âgées de 16 à 24 ans, la vivent chaque année, et ce, pour la seule ville de Casablanca. Beaucoup sont des domestiques, victimes des velléités de leurs patrons ou des belles promesses de don Juan qui se sont vite éclipsés; la loi permet aux hommes de nier la paternité s’ils n’ont pas officiellement fiancé leur amante. D’autres filles portent en elles le fruit de l’inceste ou du viol. Elles intentent rarement, voire jamais, de procédures judiciaires contre leur agresseur : selon le Code pénal marocain, toutes les relations sexuelles hors mariage sont de la prostitution, et une femme qui porterait plainte s’exposerait à une peine de un à deux mois en prison.

« Qu’importe la raison, une grossesse hors mariage au Maroc, c’est une catastrophe, tonne Aïcha Ech-Chena. Les jeunes filles me disent qu’elles ont attiré la honte sur elles, qu’elles portent l’enfant du péché, qu’elles n’ont pas su garder l’honneur de leur famille jusqu’au mariage. L’homme, lui, n’a aucune responsabilité ! » Quant aux familles, elles poussent souvent la mère à donner l’enfant en adoption.

Chaque année, 1 000 des 4 000 nouvelles mères célibataires de Casablanca trouvent leur chemin jusqu’aux locaux de Solidarité féminine, une ruche d’activités nichée dans le chic quartier des Palmiers. Là-bas, on est loin de forcer les mères à abandonner leur bébé : on leur apprend plutôt à l’élever, en s’armant pour survivre dans une société qui les rejette.

Pour elles, l’insertion sociale est un chemin semé d’embûches, explique Souat Ettaouissi, une brunette dégourdie à la tête de l’équipe de travailleuses sociales. « Au début, non seulement la société tourne le dos aux mères célibataires, mais les filles elles-mêmes sont incapables d’accepter leur statut », raconte Souat. Khadija ne pourrait être plus d’accord. « Au début, quand j’entendais le terme mère célibataire, je hurlais ! »

Dans les premiers jours, le suivi psychologique des jeunes mères est crucial. Commence ensuite la bataille légale. Les spécialistes de Solidarité féminine aident les mères à obtenir un certificat de naissance pour leur enfant (un droit encore récent au Maroc). Elles contactent aussi le père biologique du bébé et les parents de la jeune maman pour voir s’il y a moyen de réconcilier la famille déchirée, soit par un mariage, soit par un simple pardon. Ensuite, c’est le temps de penser à l’avenir. Les jeunes mères qui démontrent un intérêt reçoivent des cours d’alphabétisation et suivent une formation qui leur permettra de se trouver un travail : pâtisserie, cuisine, couture, soins esthétiques…

Mais Solidarité féminine ne s’en tient pas aux gâteaux et aux savons. Quelques mois avant l’inauguration du hammam, les féministes du pays ont remporté l’une des plus grandes victoires à ce jour dans le grand monde musulman. En , le Parlement marocain a voté en faveur d’un nouveau code du statut personnel (Moudawana) beaucoup plus progressiste que l’ancien (voir l’encadré).

Même si cette nouvelle Moudawana favorise surtout les épouses — en réglementant notamment le divorce et la pension alimentaire —, elle contient aussi des assouplissements pour les mères célibataires et leurs enfants. Alors qu’auparavant, une femme devait trouver 12 témoins pour prouver qu’un homme était le père de son bébé, des tests d’ADN peuvent maintenant être demandés par le juge. Elle peut aussi choisir le nom de famille de sa fille ou de son fils et l’inscrire sur le certificat de naissance, ce qui confère un statut légal à l’enfant. Avant, un petit illégitime ne recevait aucun patronyme à la naissance, et cette identité tronquée le hantait pour le reste de sa vie personnelle et professionnelle.

Même si elle est née avant la promulgation du nouveau code, la petite Aya pourra bénéficier de ces nouvelles possibilités. Éventuellement, elle pourra s’inscrire à l’école, un droit que plusieurs filles-mères ont jadis ignoré, ne voulant pas dévoiler le statut illégal de leur enfant le jour de l’inscription.

La nouvelle Moudawana, tout autant que les bons mots de ses clientes, ont fini par avoir raison de la colère de Khadija Kouisni. Maintenant, la jeune Marocaine marche la tête haute. Elle pense d’ailleurs bientôt gravir une montagne qui, l’an dernier, lui semblait infranchissable : revoir sa famille pour lui présenter la petite Aya.

Ensuite, elle devra faire face au reste de la société. Car si la Moudawana a été modifiée, le Code pénal punit encore les mères célibataires. Et les Marocains en général conservent leurs préjugés. « Je peux faire face à beaucoup de choses maintenant parce que je sais que je vais pouvoir élever ma fille avec de l’argent honnête, halal [permis par l’islam] », sourit de toutes ses dents la jeune femme, en ouvrant la porte du hammam. Dans la vapeur de ce bain de marbre, les brumes qui hantaient sa tête ont fini par se dissiper. L’effet s’étendra peut-être à ses compatriotes…

Ce reportage a été réalisé en partie grâce à la contribution de l’Agence canadienne de développement international par l’entremise du programme Journalisme et développement.

La nouvelle Moudawana loi de l’espoir

Il aura fallu plus de 20 ans aux féministes marocaines pour obtenir une cure de rajeunissement du Code du statut personnel et de la famille (Moudawana), qui régit mariage, divorce et héritage, ainsi que le statut légal des femmes, des hommes et des enfants.

En fait, il aura fallu l’arrivée du roi Mohammed VI. En , le jeune monarque a annoncé que ce code de loi ancestral devait être revu et corrigé. Les voix conservatrices et religieuses du pays n’ont pas manqué de s’opposer à cette importante réforme, la plus ambitieuse à ce jour dans un pays musulman. Mais quelques mois après le discours royal, en , le projet était adopté par le Parlement.

La nouvelle Moudawana brise la tutelle du père sur sa fille lorsque celle-ci atteint la majorité, en plus d’élever à 18 ans l’âge minimum pour se marier, ce qui rend plus difficile l’imposition du mariage arrangé. Elle restreint aussi la polygamie; dorénavant, une femme peut inclure dans son contrat de mariage qu’elle s’oppose à la pratique. La loi n’abolit pas la répudiation, qui permet à un mari de chasser sa femme sans aucune raison, mais elle la soumet à l’examen de la cour et accorde une plus grande protection à la répudiée ou à la divorcée, notamment en exigeant pour elle une pension alimentaire.

En revanche, les femmes qui demandent le divorce doivent se contenter d’un pouvoir encore grandement inférieur à celui des hommes. Le partage de l’héritage est toujours discriminatoire, les filles obtenant la moitié de ce que leurs frères récoltent à la mort du père.

« Nous sommes loin de l’égalité entre les sexes, mais la réforme du code de la famille est un bon premier pas. Maintenant que la Moudawana appartient au Parlement, elle n’est plus sacrée comme avant. Il sera possible d’y apporter d’autres changements », explique Mina Tafnout, de l’Association démocratique des femmes du Maroc, une des organisations qui a le plus contribué à la réforme de ce code du statut personnel. Le plus grand souci des organisations féminines est cependant la mise en œuvre de la Moudawana nouveau genre. Les juges des tribunaux familiaux sont la plupart du temps des hommes conservateurs et religieux. Dans un pays qui compte plus de 50 % d’illettrés, il n’est pas facile non plus d’informer la population des changements apportés à la loi. Bonne nouvelle : l’organisation canadienne Droits et Démocratie, basée à Montréal, compte collaborer avec des associations marocaines pour promouvoir la Moudawana, notamment en formant des magistrats locaux.

Qu'en pensez-vous?

Aucune réaction

Inscription à l'infolettre