Aller directement au contenu
Photographie de personnes aînées.

Les aînées ne « tombent » plus à la retraite : elles se dotent d’un projet de vie.

André Lemieux, professeur au Département d’éducation et de pédagogie de l’UQAM, admire la persévérance de ses étudiantes de l’Institut universitaire du troisième âge de Montréal, qu’il a cofondé en 1983. « Prenez pour exemple cette ex-fonctionnaire, aujourd’hui septuagénaire. Après avoir fait baccalauréat et maîtrise, elle a décidé de s’inscrire au doctorat ! » « Vous avez un cerveau : utilisez-le », peut-on lire sur le site Internet de l’Institut, dont la clientèle est à 95 % féminine. C’est excellent pour la santé, assure André Lemieux. « Une étude du Journal médical de la Nouvelle-Angleterre démontre que des activités éducatives soutenues retardent et amoindrissent la sénilité ou la maladie d’alzheimer. »

Les quelque 3 000 étudiantes aux cheveux gris du Québec « fréquentent sur­tout l’université pour le plaisir d’apprendre », constate Lise Ferland, 75 ans, qui enseigne aussi à l’Institut. Ce serait également une façon de se valoriser auprès de leurs enfants et petits-enfants, plus instruits qu’elles. Et de se faire une opinion sur des enjeux comme l’avortement, l’euthanasie ou l’écologie.

Signe des temps, l’UQAM offre un tout nouveau programme de maîtrise : la « gérontagogie », ou l’art d’enseigner aux aînés. Certaines des pupilles du professeur comptent bien s’y inscrire.

Le lobby gris

Le nombre de têtes grises croît, mais en va-t-il de même de leur pouvoir ? « Vous me faites rire?! », lance Irène Belleau, responsable du comité 50+ de la Fédération des femmes du Québec, lorsqu’on lui pose la question. « Le pouvoir gris existe en période électorale alors que les candidats fréquentent beaucoup les personnes âgées. En d’autres temps, nous devenons plutôt quantité négligeable. »

Selon Michèle Charpentier, professeure en gérontologie sociale à l’UQAM, les organismes de gens âgés se sont beaucoup mobilisés autour du soutien aux démunis. « Des groupes d’entraide se sont constitués pour pallier les carences des services publics. Ce qui laisse moins de place à l’action sociale et politique. »

Attention, dit la sociologue Hélène David, les baby-boomers ne sont pas prêts à se laisser mener par le bout du nez. « Cette génération a été très créative en réorganisant une partie de la société pour mener une vie qu’elle voulait différente de celle de ses parents. Parmi les retraités, il y a aussi des personnes qui ont beaucoup milité dans le mouvement syndical et qui sont plus enclines à former des associations pour défendre leurs droits. »

Une chose est sûre, la participation des femmes augmente dans ces associations. À la FADOQ (mouvement québécois qui représente les plus de 50 ans), elles occupent 57 % des postes de gestionnaires de clubs de l’âge d’or, 56 % des présidences de région et 37 % des sièges du conseil d’administration. À l’Association des retraités de l’enseignement du Québec (AREQ), 70 % des présidences régionales sont occupées par des femmes. Et, en 2003, elles étaient 69 élues au conseil régional, contre 50 hommes.

Mariette Gélinas, présidente de l’AREQ, est optimiste. « Les aînés, femmes et hommes, prennent de plus en plus de place, se font entendre sur les soins de santé, l’indexation des pensions, la gestion des caisses de retraite. S’ils faisaient la grève, l’effet se ferait sentir de façon dramatique dans le bénévolat?! »

Retraite « flyée »

S’ouvrir à l’aventure pour mieux repousser les limites de l’âge est aussi la philosophie de Thérèse Michaud-Laperrière, 71 ans, retraitée du milieu de l’éducation. En 1996, elle fondait les Retraités flyés, un réseau de partage d’idées présent à Montréal, à Québec, en Estrie, en Mauricie, en Outaouais, dans le Bas-Saint-Laurent et dans les Laurentides. La formule est souple : pas de liste d’activités déterminées à l’avance, ni de carte de membre pour les quelque 5 000 retraités flyés. « Nous passons plus de 30 ans dans un cadre de travail structuré : la retraite, c’est l’heure de la liberté ! »

Chaque association du réseau organise quatre réunions annuelles. Le but : échanger de l’information ou trouver de la compagnie dans la concrétisation de projets inhabituels?, comme ouvrir une école en Côte d’Ivoire, faire un pèlerinage à Compostelle, visiter la Gaspésie à vélo ou fabriquer des kayaks?!« Les flyés vont au bout de leurs rêves, lance la fondatrice. Au début de la soixantaine, je suis allée dans la brousse africaine enseigner la couture à des jeunes filles afin qu’elles puissent vendre leurs articles au marché. »

Un temps pour soi

Toutes les aînées ne rêvent pas de partir à Tombouctou. Chose certaine, elles tiennent de plus en plus à leur autonomie. Pour Suzanne Minguy, 75 ans, la retraite signifie congé de ménage, de repas à préparer et moins de corvées. « Un temps de liberté, témoigne cette mère de trois enfants et aïeule de sept petits-enfants qui vit à Québec. Les sorties nombreuses sont obligatoires pour moi ! Je m’en vais, je ferme la porte et je reviens quand cela me chante. »

Larmes sexuées

Quand leur compagnon de vie tombe malade, les aînées considèrent qu’il leur appartient d’en prendre soin, confirme Aline Vézina, professeure à l’École de service social de l’Université Laval. « Depuis le virage ambulatoire, on leur en demande davantage. Faire des injections, installer des sondes, administrer des médicaments. Elles se disent nerveuses et inquiètes quant à leur capacité de le faire correctement. »

L’épuisement guette beaucoup de ces femmes déjà septuagénaires, voire octogénaires. « Et l’État accorderait plus volontiers des servi­ces de soutien aux hommes qu’aux femmes », avance la chercheuse, qui effectue une étude sur les fils aidant leurs parents. « Lorsqu’un homme pleure, les intervenants des CLSC ont tendance à conclure qu’il est effectivement au bout du rouleau et lui accordent rapidement des services. S’il s’agit d’une femme, ils tentent plutôt de la consoler et de l’aider à verbaliser ses émotions. »

Depuis deux ans, Mme Minguy, veuve, a un « ami de cœur ». Leur relation est teintée de tendresse et d’affection. « Se sentir aimée réconforte l’ego. Nous partageons loisirs et sorties. Cinéma et concerts sont plus agréables en bonne compagnie. » Une nouvelle façon de vivre le couple, bien éloignée du mariage traditionnel qu’elle a vécu pendant de nombreuses années, car il n’est pas question de cohabitation. « Je veux préserver mon intimité et mon autonomie. Continuer à voir mes amies sans qu’on attende mon retour à la maison, sans avoir de comptes à rendre. »

Portrait idyllique ou tendance généralisée que ces aînées libérées des conventions et bien dans leur peau ? La Révolution tranquille, et celle en général de la jeunesse des années 1960, a eu de l’influence sur les 65 à 80 ans. « Cela a beaucoup affecté leur rapport à la fécondité, à la conjugalité, à la famille. Déjà, elles voulaient vivre de façon plus libre et confortable que leurs mères », énonce la sociologue Hélène David, chercheuse invitée au Département de sociologie de l’Université de Montréal.

« On voit actuellement une mode du bien vieillir. Plusieurs aînées viennent contrecarrer les images négatives du vieillissement », commente de son côté Michèle Charpentier, professeure en gérontologie sociale à l’UQAM.

Les aînées négligées par la recherche?

La recherche sur le vieillissement est… jeune. Et le temps presse. « Il est minuit moins une », estime le Dr Yves Joanette, directeur du Réseau québécois de recherche sur le vieillissement, dans une entrevue accordée au magazine Découvrir (automne 2003). « Les baby-boomers s’apprêtent à prendre leur retraite. Les impacts de leur vieillissement sur notre système de santé et notre société seront énormes. Il est urgent de former les spécialistes qui veilleront sur leur santé et leur bien-être. »

« Le Québec est néanmoins en avance sur plusieurs pays », évalue Catherine Geoffroy, directrice de l’Institut de gérontologie sociale du Québec. Ce qu’elle explique par le fait que nous sommes le deuxième État au monde à vivre un baby-boom aussi marqué. Les dernières années ont d’ailleurs vu naître des centres de recherche spécialisés, comme l’Institut du vieillissement (en 2000), le seul situé dans une université francophone (Sherbrooke), parmi les 13 que compte le Canada. Cependant, il reste encore beaucoup à faire.

Aline Vézina, professeure à l’École de service social de l’Université Laval, déplore que la gérontologie et la gériatrie attirent peu. « La vieillesse n’est pas glamour. On voit la courbe démographique se modifier depuis longtemps, mais on commence tout juste à se poser les grandes questions. Qu’est-ce qu’on va faire d’une population âgée ? On sent un mouvement de panique. Pourtant, les personnes âgées ne sont pas que des malades à soigner. Elles ont un potentiel de temps et d’expérience à offrir, et il faudra apprendre à l’utiliser au maximum. »

Quant aux conséquences du vieillissement sur les femmes, la recherche dans ce domaine demeure embryonnaire. « On manque de données sexuées et les chercheuses féministes n’ont pas encore beaucoup étudié le phénomène », remarque Michèle Charpentier. « En ce qui a trait à la façon dont les aînées sont traitées quand elles se retirent du marché du travail, on tient pour acquis que les données sur les hommes leur conviennent, dénonce la sociologue Hélène David. On s’est beaucoup basé sur le modèle très masculin de l’industrie manufacturière. Mais, maintenant, les trois quarts des emplois sont dans le secteur tertiaire, là où les femmes sont surreprésentées. » Malheureusement, comme il se fait peu d’études dans ce secteur, la réalité des travailleuses retraitées demeure méconnue.

Rester chez soi

Cette mode se traduirait aussi par une nouvelle solidarité féminine quant aux besoins résidentiels, poursuit Michèle Charpentier. « Une femme de 60 ans qui cohabite avec sa mère ; des sœurs ou des veuves qui partagent une maison ; des amies qui deviennent colocataires afin d’unir leurs ressources. » Nos voisines américaines s’y seraient déjà mises. Selon un article du New York Times du 27 février, le phénomène du « vieillissement entre amies » gagne des adeptes parmi les célibataires, veuves ou divorcées de la soixantaine. Sociologues et démographes prédisent d’ailleurs qu’il va prendre de l’ampleur. Il ne s’agit pas uniquement de s’entraider pour les soins requis en cas de maladie, mais également de faire de la vieillesse un moment agréable en bonne compagnie.

Le Québec vivra-t-il semblable phénomène ? « Une chose est sûre : mes collègues et moi, on ne se voit pas aller en centre d’accueil !, lance la sociologue Hélène David. Une grande proportion de femmes qui vivent seules maintenant commencent à penser à des solutions d’habitat intéressantes. Par exemple, acheter une ancienne école et y aménager des pièces communes, tout en ayant chacune ses quartiers privés. » Qui a dit que les aînées n’avaient rien à nous apprendre ?

Qu'en pensez-vous?

Aucune réaction

Inscription à l'infolettre