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photographie de Gretta Chamber

À 77 ans, l’ex-chancelière de l’Université McGill n’a pas le temps de penser à la retraite.

Greta Chambers n’arrête pas une seconde. Aujourd’hui chancelière émérite de l’Université McGill, cette vieille dame très digne siège dans plusieurs conseils d’administration, préside une commission sur l’enseignement en langue anglaise, écrit des rapports sur la sécurité publique, s’occupe de ses petits-enfants, prononce des discours, pratique la natation et le jardinage. Cette petite-fille de sénateur et sœur du philosophe Charles Taylor a grandi dans Outremont. Mère de cinq enfants, mariée pendant 43 ans au député conservateur Egan Chambers, elle a animé des émissions d’affaires publiques à la radio et à la télévision. Et pendant 25 ans, jusqu’en 2002, elle a signé une chronique hebdomadaire au journal The Gazette. À 77 ans, elle n’a pas le temps de penser à la retraite.

Êtes-vous fière de la vie que vous avez menée ?

— Je ne me pose jamais cette question. Si je ne peux pas réparer ou changer les choses, il me semble que c’est une perte de temps de regarder en arrière. Bien sûr, tout le monde a des regrets, mais, comme il me reste de moins en moins de temps, je n’en ai pas à perdre à m’interroger sur mon passé. Je me dis souvent que j’y penserai plus tard… quand je serai moins occupée.

Mon but a toujours été d’agir de façon positive. Et, plus je vieillis, plus je ressens le besoin d’être utile. Cela me terrifie de penser qu’un jour je serai non seulement inutile, mais dépendante.

Vieillir rend-il la vie plus difficile ?

— Oh ! non, au contraire?! J’ai beaucoup plus de courage qu’avant, et les autres vous pardonnent presque tout. À 77 ans, on peut dire des choses qu’on ne disait pas à 35 ans, car personne ne vous craint plus. Il n’y a plus aucune concurrence, ni de la part des hommes ni de la part des femmes. Cela ne veut pas dire que les gens se fichent de ce que vous racontez. Au contraire, je sens un profond respect pour la vieille dame aux cheveux blancs que je suis devenue. Bien sûr, je me sens plus fragile physiquement, je ne peux plus faire autant de sport ; ma mémoire fait parfois défaut, et cela me terrifie, parce que j’ai toujours été très active. Mais, psychologiquement, je me sens presque invulnérable. À mon âge « vénérable », on commence à être bien plus conscient de l’inéluctable finalité de la vie. Et l’on sait que physiquement et mentalement, ça ne s’améliorera pas. C’est un sentiment inquiétant qui donne toutefois une lucidité que l’on ne peut avoir à 35 ou même à 55 ans.

On dit qu’il est difficile pour une femme d’accepter les changements dans son apparence physique.

— Je mentirais si je disais que j’aime voir la peau de mon menton s’affaisser, mais je ne peux rien y faire. Par ailleurs, je n’ai jamais eu beaucoup le loisir de me maquiller, de me pomponner. De temps à autre, je me croise dans le miroir et je me dis que j’ai pris un sacré coup de vieux. Alors, je me regarde le moins possible.

Mais je pense qu’il est plus facile de vieillir pour une femme que pour un homme, parce que les femmes se débrouillent toujours. Les hommes, eux, sont plus dépourvus. Souvent, il leur faut une femme pour s’organiser. Et puis les femmes ont moins d’orgueil. Nous n’avons pas été habituées à nous considérer comme le nombril du monde, alors c’est plus facile d’accepter de se sentir moins en forme.

Êtes-vous un modèle pour vos petits-enfants ?

— Je ne crois pas. Je pense que je suis la grand-mère fiable. Je les garde souvent. Il y a quelques règles sur lesquelles je n’ai jamais transigé, comme la politesse, mais je n’ai jamais été sévère, même avec mes propres enfants, car ce n’est pas dans ma nature, et je sais très bien que l’on ne devrait jamais imposer des règles qu’on n’a pas toutes les intentions du monde de tenir. Cela dit, je m’entends très bien avec mes huit petits-enfants [qui ont entre 2 et 18 ans]. Ils me respectent beaucoup, mais je ne me vois pas comme un modèle.

Transmettre l’expérience des aînés aux jeunes générations est-il important, selon vous ?

— Oui, mais c’est aussi de plus en plus difficile. Les choses changent si vite qu’il devient très compliqué d’assimiler la culture des jeunes et de transmettre les valeurs que nous trouvons importantes dans des termes qui ont une résonance pour eux.

Les jeunes, bien souvent, ne veulent rien savoir des plus vieux. À leurs yeux, le passé ne représente pas forcément une grande réussite. Et nous ne leur avons pas transmis la conviction que l’histoire est garante de l’avenir. En fait, l’histoire et le patrimoine ne sont pas valorisés, notamment à l’école. C’est pourtant ce qui définit ce que nous sommes.

J’ai été élevée dans une maison où cohabitaient trois générations. C’était une éducation en soi, car nous profitions tous du savoir et de l’expérience non seulement de nos parents, mais aussi de nos grands-parents. Or, une grande partie des enfants ne grandissent plus en présence de leurs grands-parents. Et, vous savez, quand les liens affectifs entre les générations sont rompus, c’est très difficile d’en tisser de nouveaux. Si les jeunes n’ont plus forcément besoin des repères familiaux pour fonctionner dans la vie, je pense cependant qu’ils en ont encore besoin pour être heureux, pour se réaliser. Il y a une grande différence entre gagner sa vie et la réussir, et la modernité n’aide pas toujours à la réussir.

Cela dit, je suis persuadée qu’ils vont trouver leur voie sans nous. Les jeunes sont en général plus instruits que leurs aînés. Même ceux qui ne vont pas à l’université sont plus éduqués qu’aucune génération avant la leur. Avec Internet et les nouvelles technologies, ils sont branchés sur le monde. C’est la première fois depuis la naissance de l’humanité que l’on a accès à un si grand terrain de jeu. Et ils vont se frayer un chemin par le savoir, même si ce n’est pas le savoir que nous, les plus vieux, aurions voulu leur transmettre.

L’éducation était importante pour vos parents. Pourtant, en tant que fille, il vous a fallu vous battre pour aller à l’école.

— C’est vrai. Quand j’étais enfant, une institutrice à la retraite venait tous les jours nous faire la classe. Nous lisions tous à 5 ans, mais, comme j’étais une fille, on ne m’envoyait pas à l’école. Quand mon frère aîné a été en âge d’aller en classe, j’ai fait une terrible scène et j’ai contaminé toutes mes cousines. Alors nous sommes toutes entrées à l’école en même temps. Nous étions huit filles. J’avais 10 ans. Cela dit, l’éducation a toujours été primordiale dans ma famille. Mes parents me refilaient les patins et les vêtements de mes frères, mais ils ont fait des sacrifices pour que nous allions dans les meilleures écoles.

D’ailleurs, j’ai toujours pensé qu’il était plus important d’instruire les filles que les garçons, car, à mon époque, elles passaient de longues années à la maison à s’occuper des enfants. L’éducation était un moyen de s’évader et de transformer ces moments en une expérience intellectuelle enrichissante. Mon mari avait accroché mon diplôme [un bac en sciences économiques] dans la cuisine et disait à mes enfants : « Avec le niveau d’études de votre mère, il me semble qu’elle est au moins en droit de savoir combien il y aura de personnes à table. »

Vous savez, on peut perdre son argent, ses amis, sa beauté. L’éducation est la seule chose que l’on ne peut pas nous enlever.

La mort de votre mari a laissé un grand vide dans votre vie. Comment passe-t-on à travers un tel deuil?

— Ça a été extrêmement difficile. Il était très malade, alors sa mort n’a pas été une surprise. Mais tout de même, c’est tellement final qu’on n’arrive pas à imaginer que cela peut vous arriver. Quand mon mari est mort, je me suis sentie très vulnérable, démunie, même si mes enfants m’ont beaucoup aidée. Pourtant, l’idée de tout abandonner ne m’a jamais effleurée. Je voulais continuer à être un facteur positif dans la vie de mes enfants. Puis, en tant que chancelière de McGill, j’avais aussi de grosses responsabilités. Et mon mari n’aurait pas aimé que je baisse les bras?: il avait un grand sens du devoir. Je n’ai pas de difficultés à vivre seule, mais il me manque terriblement.

Peut-on se préparer à sa propre mort?

— J’y pense, mais je trouve ça terriblement déprimant. Alors, je me dis que je m’y préparerai plus tard… ?

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