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Photographie de Pierrette Verlaan

En , Reena Virk, une adolescente de Victoria, a été battue à mort par un groupe de jeunes filles. La tragédie, très médiatisée, a inspiré une pièce de théâtre et un livre. « Les gens se disent : “Si les filles font ça, notre société a perdu toutes ses barrières” », explique Nadine Lanctôt, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur la délinquance des adolescents et des adolescentes à l’Université de Sherbrooke.

Au cours de la dernière décennie, le taux d’adolescentes accusées d’infractions avec violence a augmenté deux fois plus rapidement que celui des adolescents (127 % contre 65 % d’après Statistique Canada). Une hausse inquiétante, même si les garçons restent trois fois plus nombreux à commettre des crimes graves.

Le comportement des adolescentes a-t-il tant changé ? « Les chiffres laissent croire que les filles sont un peu plus violentes que dans les années . Mais ils nous renseignent plus sur les pratiques policières que sur la réelle propension à la violence », nuance Nadine Lanctôt. Les policiers sont souvent appelés pour de petites bagarres, qui étaient jadis réglées autrement; ils judiciarisent plus pour prévenir la délinquance. De plus, les délits commis au sein de la famille — fugues, conflits — sont maintenant étiquetés « voies de fait simples », ce qui gonfle les statistiques.

N’empêche que la violence des filles est bien réelle. À tel point que plusieurs éducateurs et travailleurs sociaux en maison de jeunes se plaignent d’être mal équipés pour y réagir. « Beaucoup d’intervenants ne veulent pas travailler auprès des filles, qu’ils trouvent trop compliquées et hypocrites. Si on n’a jamais été informé sur les facteurs de la violence indirecte, on arrive démuni dans la fosse aux lions. Il faut plus de formation pour les gens sur le terrain », indique Nadine Lanctôt.

Car les adolescentes expriment souvent leur violence de façon sournoise. Elles ignorent et excluent des camarades, les manipulent psychologiquement ou détruisent leur statut social. « Un matin, je suis arrivée et toutes les filles de ma gang parlaient dans mon dos… Elles faisaient semblant de m’ignorer… Mes autres amies n’osaient pas régler la chicane parce qu’elles avaient peur de vivre la même chose que moi », raconte Mélanie, 12 ans, dans une vidéo éducative sur la violence indirecte.

Cette vidéo fait partie d’une recherche-action sur la violence des filles à l’école, financée par le ministère de l’Éducation et pilotée par des chercheurs de l’Université de Sherbrooke. « La majorité des recherches confirment que les filles s’adonnent plus à la violence relationnelle que les garçons, note Pierrette Verlaan, professeure au Département de psychoéducation. Les filles ont recours à des agressions indirectes comme la médisance, l’intimidation et l’ostracisme car elles savent que c’est efficace. Un enfant isolé dans la cour d’école pendant plusieurs années aura des blessures importantes. »

C’est là, dans les cours d’école, qu’on trouve le plus de violence relationnelle. Malheureusement, peu d’enseignants sont formés pour la dépister. « Des directeurs d’école nous disent : “On ne sait pas quoi faire contre ce fléau.” Ils n’ont pas les outils pour faire cesser ce type de comportement », affirme Pierrette Verlaan. C’est pourquoi son équipe a élaboré un programme de sensibilisation pour le milieu scolaire, comprenant une vidéo et des ateliers.

Les programmes de prévention de la violence ne sont pas toujours adaptés aux filles, déplore Claudine Laurin, coordonnatrice du Bureau de consultation jeunesse de Verdun, un organisme qui intervient directement auprès des jeunes de 14 à 25 ans. « Beaucoup ne font pas d’analyse différenciée. Si on ne fait pas la distinction entre les comportements de riposte et ceux de domination, comment conscientiser les jeunes femmes à la violence subie ? » Une adolescente qui s’était fait mettre la main aux fesses a répondu en donnant une claque à son agresseur. Les deux jeunes ont été suspendus de l’école pour trois jours. « On les a traités de la même façon, mais les deux gestes ne sont pas d’égale valeur. L’application de la tolérance zéro, sans analyse, mène à des situations comme celle-là. » Le Bureau, lui, s’est doté d’un modèle d’intervention féministe, qui prend en compte les dynamiques de séduction et de domination.

Les jeunes vivent aussi beaucoup d’agressivité dans leur couple. Jennifer Connolly, professeure au Département de psychologie de l’Université York, dirige une recherche sur la violence dans les relations amoureuses à l’adolescence. « Bien que les niveaux de violence physique soient bas, pas moins de 80 % des jeunes affirment qu’ils ont été verbalement agressifs et qu’ils ont subi diverses formes de violence », révèle-t-elle.

Curieusement, les jeunes ne perçoivent pas ces comportements comme une agression. « On leur a appris que la violence physique n’est pas permise, mais on ne leur a pas dit que les autres types de violence étaient tout aussi inacceptables. Dans les écoles où on sensibilise les jeunes, on constate une baisse de ces comportements », ajoute Jennifer Connolly.

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