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Elle porte le hidjab et habite une république islamique où s’applique la charia. Ce qui ne l’empêche pas de défendre l’autonomie des femmes. Contradictoire ? Pour Aïssata Kane, première femme ministre de la Mauritanie, l’islam est l’allié des femmes et non leur ennemi. Entretien avec une féministe atypique qui bouscule nos certitudes occidentales.

On entre chez Aïssata Kane comme on arrive à une fête. Drapée d’un boubou bleu tacheté de soleils, la grand-mère de neuf petits-enfants accueille sa visiteuse d’un large sourire et d’une généreuse accolade. Son grand salon, meublé de tapis, de coussins, d’œuvres d’art africain et de plantes, donne l’impression d’une oasis de fraîcheur qui tranche avec les 40 degrés Celsius étouffant la ville. Sur une table, trois pots de jus d’hibiscus, des dattes, du pain frais.

La maison d’Aïssata Kane, située dans un des quartiers chic de Nouakchott, capitale de la République islamique de Mauritanie, est un passage obligé pour les étrangers qui s’intéressent à la situation des femmes dans ce pays. Aujourd’hui présidente de l’Association internationale des femmes francophones, cette ancienne journaliste féministe a été la première Mauritanienne nommée ministre en 1975.

Pendant plus de 25 ans, Aïssata Kane s’est battue pour que la République islamique, décrétée après l’indépendance en 1960, se dote d’un code du statut personnel en matière de mariage, de divorce et de garde d’enfants. L’objectif : imposer dans toutes les régions du pays une seule lecture, progressiste, de la loi islamique, la charia. Ce n’est qu’à sa retraite que son rêve a été exaucé, en 2001.

Un tour de force pour ce pays à 100 % musulman où la pauvreté extrême et le traditionalisme profond s’ajoutent aux conflits ethniques latents entre les Maures arabophones et les Négro-Africains. Un mélange explosif à manipuler avec précaution. Ce qu’a su faire Aïssata Kane dès le début de sa carrière. Après avoir obtenu un diplôme en droit de l’Université libre de Bruxelles, elle est rentrée au pays en 1960. Plutôt que d’imposer un modèle occidental, cette femme peule, issue d’une grande famille noble de la région de Dar El Barka, a promis de se battre pour plus de justice et d’égalité, tout en respectant les coutumes culturelles et religieuses de son pays.

Quelle est l’étincelle qui a fait de vous une défenderesse de la cause des femmes dans un pays pourtant très traditionnel ?

— J’ai quitté mon village à 8 ans pour rejoindre ma sœur à Saint-Louis (à l’époque centre administratif colonial de la Mauritanie et aujourd’hui ville du Sénégal). C’était à la fin des années 1940, pendant le régime colonial. Je ne pensais même pas à la scolarité. Mais une fois sur place, je suis entrée à l’école. J’ignorais alors ce que cela signifiait. Il y avait un tableau, une craie, des bureaux et j’ai commencé à m’instruire sans savoir à quoi m’attendre.

Mon père, qui a dû cacher à la famille maraboutique [religieuse] de ma mère que je fréquentais l’école, se demandait à quoi tout ça aboutirait. Il savait que les étudiantes étaient des cobayes, une exception. L’administration coloniale française encourageait les membres de l’élite à envoyer leurs garçons à l’école, car elle avait besoin de cadres, mais pas leurs filles. À l’époque, les droits de la femme en France n’étaient pas particulièrement avancés.

Bonne élève, j’ai fini mes études secondaires. J’ai alors fait deux serments : de un, je ferai tout pour que les autres filles s’instruisent, comme moi ; de deux, en menant cette bataille, je ne m’éloignerai pas d’un cheveu de ma tradition et de ma religion. Depuis le début des années 1960, je porte le hidjab (tenue islamique) et une robe qui me couvre jusqu’aux chevilles. Je peux voyager d’Oulan-Bator à Québec, je reste la même. J’ai toujours respecté l’un et l’autre de mes serments.

L’islam est-il compatible avec les droits des femmes ?

— Oui. On oublie trop souvent qu’à l’origine, l’islam se voulait une protection pour certaines parties de la population. Avant, lorsque régnait le paganisme, les hommes pouvaient épouser le nombre de femmes qu’ils voulaient. La sourate dit : vous ne pouvez pas épouser votre mère ni votre fille ! Ces choses-là existaient. Par la sourate nikah (extrait du Coran sur le mariage), l’islam dit qu’on peut épouser quatre femmes, mais qu’il est plus juste d’en avoir une seule.

l’islam a aussi entrepris d’arrêter la barbarie. Avant la charia, on pouvait enterrer vivantes les petites filles nouveau-nées parce qu’on les jugeait inutiles.

Aujourd’hui, les femmes prennent conscience de la nature progressiste de l’islam et elles s’approprient l’interprétation des textes, ce qui, il y a moins d’une génération, était réservé aux hommes, cachés dans les mosquées. Maintenant, chacun doit connaître sa religion et Allah est le seul juge. Seulement LUI peut décider si nous avons été de bons ou de mauvais musulmans.

Vous vous opposez donc à l’intégrisme ?

— Les gens ont poussé les hauts cris lorsque je me suis affirmée intégriste lors d’une réunion internationale. Pour moi, l’intégrisme ne s’applique qu’à ma personne. J’essaie de faire le bien et j’évite de faire le mal. L’islam comporte des interdits, je les respecte. Il fait des recommandations, j’essaie de les suivre. Pour moi, voilà l’intégrisme.

Je porte le voile, je ne bois pas, mais je ne juge pas les musulmanes qui décident d’agir autrement. C’est leur affaire. Le port du voile à lui seul ne fait pas de vous une bonne musulmane : les relations filiales, sociales, familiales sont très importantes. Allah est souverain. Ceux qui pensent qu’ils ont hérité du droit de mettre à mort au nom de l’islam ont tort.

Comment avez-vous réagi quand le premier gouvernement de l’indépendance a fait de la mauritanie une république islamique dans laquelle s’applique la charia ?

— Nous nous sommes appelés République islamique parce que nous y voyions notre chance de cimenter notre pays biethnique (négro-africain et maure). Même les trois groupes négro-africains, les Peuls, les Soninkés et les Wolofs, montrent de grandes différences entre eux, chacun ayant sa personnalité, ses coutumes. Le nom de République islamique atteste que l’unité du pays repose sur notre religion et que toute notre organisation se fonde sur la charia. Les coutumes incompatibles avec l’islam sont prohibées.

Les sanctions qu’impose la charia semblent parfois cruelles en matière de droit criminel. Par exemple, on vous coupe une main si vous volez. Ce qui n’arrive presque jamais, car la charia dresse plein de barrières. Ainsi le voleur a-t-il été tenté ? A-t-il l’esprit un peu dérangé ? Le bien volé était-il en sécurité ? Celui qui vole une couverture pendant la saison froide peut faire valoir des circonstances atténuantes.

Comment avez-vous respecté votre serment d’adolescente de promouvoir le droit des femmes tout en restant fidèle à votre religion ?

— J’ai commencé mon action militante par le journalisme. J’ai acquis ma formation sur le tas. Un Occidental était venu en Mauritanie pour former des journalistes ; seule femme du groupe, je me suis imposée à eux. J’ai eu mon attestation et j’ai fondé mon propre magazine trimestriel, le Maryem, le seul nom de femme mentionné dans le Coran. Maryem, Maria, Marie, la mère de Jésus dont le fils est le prophète. Je publiais également un bulletin mensuel, La Militante, qui parlait pour la première fois du droit des femmes en Mauritanie. La publication a duré une dizaine d’années puis, avec le coup d’État de 1978, j’ai dû laisser tomber.

Comment avez-vous fait le pas du journalisme à la vie politique ?

— J’ai fait les deux en même temps. À mon retour de Belgique, je trouvais la nouvelle Mauritanie indépendante trop française. J’ai milité contre le néocolonialisme et pour le syndicalisme en même temps que pour le droit des femmes. Au premier anniversaire de l’indépendance, en 1961, nous avons créé l’Union des femmes de Nouakchott, devenue, en 1963, l’Union nationale des femmes de Mauritanie. Le débat sur le droit des femmes a alors réellement commencé. Je militais avec Maryem Daddah, la femme du président de l’époque, Mokhtar Ould Daddah, ainsi qu’avec des institutrices, des infirmières. Des femmes influentes, pas nécessairement des intellectuelles. Après quelques années, le président a négocié avec nous pour nous inclure dans son parti et, en 1966, nous avons accepté. En participant au pouvoir, nous pensions réussir à faire avancer notre cause.

Dès 1967 naît le projet du Code de la famille. Nous voulions changer le divorce arbitraire et la répudiation, tellement choquants. L’homme pouvait dire à sa femme : « Je ne veux plus de toi, va-t’en », et la pauvre se retrouvait à la rue. L’abandon des familles constituait l’autre grand problème. Un homme marié qui rencontrait une autre belle femme, plus à son goût, pouvait déserter sa famille sans obligation.

Les militantes du parti et moi pensions, dans les années 1960, que nous ferions accepter notre code facilement, qu’il suffisait de rencontrer le ministre de la Justice. On a vite compris que ce n’était pas si simple.

Qu’est-ce qui a freiné le processus ?

— Le président Ould Daddah était très gentil, mais aussi très respectueux des barbus, les leaders islamiques. Il ne voulait pas les choquer. Lui-même marabout, il ne poussait pas le dossier très fort. En 1975, Année internationale de la femme, où j’ai été nommée ministre de la Protection de la famille et des Affaires sociales, nous avons cru à nouveau que nous aurions notre code. Mais non. Quelques années plus tard, en 1978, un coup d’État renverse Ould Daddah. Nous avons perdu tout espoir. Les ministères s’occupant de la condition féminine ont disparu. En 1984, Maaouyia Ould Taya arrive au pouvoir. Après plusieurs années, il a rétabli le ministère de la Condition féminine. Il aura fallu attendre jusqu’en 1999 pour que le Parlement vote en faveur du code, et jusqu’en 2001 pour sa mise en application. J’étais alors retraitée après m’être battue pour ça pendant 25 ans. Le code actuel traite notamment des questions de mariage, de divorce, de répudiation, de pension alimentaire et de garde d’enfants.

Pourquoi ce code était-il si important pour vous ?

— Très jeune, cela me dérangeait déjà de ne pas avoir de code du statut personnel. On réglait nos problèmes avec la charia islamique, interprétée n’importe comment. L’Arabie Saoudite, le Maroc, l’Irak, qui appliquent la charia, ont aussi un texte écrit, le Code de la famille, auquel se référer. En Mauritanie, avec nos grandes régions diversifiées, d’avoir un seul Code de la famille contribue à l’unité du pays. On juge un problème de famille de la même manière, de Dar El Barka à Nouakchott.

Coup d’œil

  • 71 % des femmes subissent des mutilations génitales
  • Taux de fertilité: 6,1 enfants par femme
  • Mortalité infantile: 74 pour 1 000
  • Espérance de vie: 50,2 ans pour les hommes; 54,6 pour les femmes
  • Populations sous le seuil de la pauvreté : 50 %
  • Population: 2 998 563 habitants
  • Revenu par personne: 1 800 $
  • Composition: Maures arabophones (noirs 40 % et blanc 30 %) et Négro-Africains (Wolofs, Peuls, Soninkés) 30 %
  • Sahara: il recouvre plus de 80 % du territoire

Qu’est-ce que la promulgation du code a changé dans la vie des femmes ?

— Avant même sa promulgation, nous avons obtenu notre première victoire : une compensation dans les cas de répudiation ou d’abandon de la famille. Avant, les femmes répudiées se ramassaient à la rue avec leurs enfants. Aujourd’hui, la loi dit que l’homme peut divorcer, mais qu’il doit une compensation de trois mois, qui se poursuit jusqu’à la fin de la grossesse ou pendant l’allaitement. S’il abandonne sa famille, il doit la loger et la nourrir.

Le Code a confirmé ce gain et a changé beaucoup de choses. Notamment, il a majoré l’âge du mariage à 18 ans. Une véritable révolution, car avant, on mariait les filles à partir de 9 ans. Quand ma sœur s’est mariée, nous disions à la blague que nous totalisions ensemble 20 ans : elle en avait 15, et moi 5. Une fille qui se mariait à 20 ans était qualifiée de vieille; aujourd’hui, avec la scolarité, ça devient la norme.

Selon le Code, la femme doit consentir au mariage. Elle a le droit d’exercer un métier et la garde des enfants lui revient en cas de divorce. Le Code clarifie les conditions selon lesquelles une femme peut demander le divorce.

On n’a pas encore tout gagné. Notre code montre des retards. Les générations futures pourront le modifier.

Des retards ?

— La dissolution du mariage demeure un irritant majeur. Le Code reconnaît toujours la répudiation de la femme, arbitraire, unilatérale, même s’il accorde une compensation à la pauvre. Le mari va payer ceci et cela, mais après, le Code ne prévoit aucun secours ni recours.

Y a-t-il d’autres pratiques, non reliées à la charia, contre lesquelles vous vous êtes battue au cours de votre carrière ?

— Les premières campagnes féministes que j’ai menées dans les années 1960 visaient la scolarisation des filles et la fin du gavage, deux sujets qui me tenaient particulièrement à cœur.

Je suis moi-même la seule de cinq sœurs à avoir échappé au gavage. Dès l’âge de 10 ans, les filles étaient sélectionnées afin d’être suralimentées en vue du mariage. Devenues grosses à 12 ans, elles en paraissaient 18. Leur embonpoint était signe de prestige. On disait des filles minces que le père devait être pingre.

Pour le gavage, on faisait appel à des spécialistes venant de grandes villes. Elles-mêmes grosses, ces femmes avaient beaucoup d’autorité. Elles gavaient les fillettes avec du lait, des dattes, de la bouillie, des céréales et du couscous, les nourrissant sans arrêt. Même si les fillettes vomissaient, on leur enjoignait de recommencer tout de suite à manger. « Si tu veux avoir la paix, garde ça dans ton estomac ! » leur ordonnait-on. On les menaçait même de leur faire avaler leur vomi.

Quel a été l’impact du gavage sur vos sœurs ?

— l’une d’elles est morte très jeune d’une maladie infectieuse. Les autres, obèses, ont des problèmes hépatiques, de genoux, de jambes, d’articulations et souffrent d’hypertension. Elles n’ont pas changé leurs habitudes alimentaires pour autant et continuent à manger leur bouillie le matin pour entretenir leur poids. Elles ont vécu normalement, sans traumatisme. À long terme, elles n’ont même pas gardé de mauvais souvenirs et elles aiment bien celle qui les a gavées. Si les canons de la beauté changeaient, ça serait probablement différent.

La situation s’est-elle améliorée depuis ?

— Aujourd’hui, le gavage se pratique toujours, mais pas de façon systématique. Des accidents surviennent souvent : l’estomac peut exploser, se déchirer, les fillettes peuvent s’étouffer, certaines rendent par le nez le lait qu’on leur fait ingurgiter. Le gavage chimique existe maintenant : vous prenez des comprimés et vous grossissez. Nous continuons à nous opposer au gavage, qu’il soit chimique ou traditionnel.

Quel travail reste-t-il à faire en mauritanie ?

— Premièrement, la femme doit s’affirmer. Les lois, les décrets, c’est bien, mais ils ne suffisent pas. La femme doit se dire : « Je veux aller à l’école, je veux que ma fille s’instruise, qu’elle trouve un emploi, et j’en fais une priorité sur le mariage. » Scolarité, emploi, PUIS mariage doit devenir la devise des Mauritaniennes. Aujourd’hui, dès le berceau, leur premier souci est de trouver le bon mari. La scolarité, tant pis, si tu as un bon mari, tu n’as pas à te fatiguer. Il faut combattre cette mentalité.

Deuxièmement, on n’a pas à se marier à n’importe quel prix. Le mariage, c’est un bonheur, un épanouissement, un plaisir. Il faut accepter le célibat féminin quand les bonnes conditions pour être en ménage ne sont pas réunies.

Troisièmement, il faudrait que la femme sache qu’elle n’est pas lapine, que nous ne servons pas qu’à la reproduction de la race humaine. Je donne toujours en exemple Aïcha, l’épouse choyée du prophète Mohammed : elle n’a jamais eu d’enfants. Si cela constituait le seul but de la vie, Allah aurait fait un miracle pour Mohammed. Aïcha n’a pas laissé de descendants et elle a été nommée la mère des croyants. Les femmes doivent comprendre qu’il n’y a pas que la marmaille et la marmite. Êtres humains à part entière, elles ont des devoirs, des obligations, mais aussi des droits, dont celui de pouvoir vivre leur vie comme elles l’entendent.

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