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Le 4 février 2006 s’éteignait la féministe américaine Betty Friedan. L’écrivaine Madeleine Gagnon lui rend hommage.

Betty Friedan n’est plus, mais elle demeure. Elle est là, par toutes les luttes qui ont émaillé sa vie. Elle a fondé et longtemps présidé l’organisation NOW (National Organization for Women), mais elle demeure surtout en raison de son premier livre sur la cause des femmes, éblouissant de lucidité. Publié en 1963 aux États-Unis, The Feminine Mystique atteindra le lectorat francophone en 1964, sous le titre La Femme mystifiée.

Mystifiée et mythifiée, c’est là où j’en étais en 1963. Nous étions toutes et tous dans ce même bain d’innocence quant à notre destin sexué.

Avec La Femme mystifiée, un séisme parcourait la planète des consciences. La maison dans laquelle vivaient les femmes et les hommes était ébranlée. Dès 1949, avec Le deuxième sexe, Simone de Beauvoir avait tracé des chemins conceptuels pour mieux penser les domaines du féminin et du masculin. Betty Friedan vint, elle, disséquer le comment de notre aliénation et montrer les issues vers l’affranchissement. En affirmant que les femmes avaient droit de quitter la domesticité pour travailler à l’extérieur sur une base équitable.

En 1963, j’étais inscrite au doctorat de littérature et philosophie. Je venais aussi de me marier et de mettre au monde mon premier enfant. Comme toutes mes amies, ma propre mère, mes cinq sœurs et mes belles-sœurs, j’étais déchirée entre mes aspirations et ce que me disaient les porte-parole de la société, de vive voix ou dans les livres. Des mâles, sauf exception.

J’avais bien un père qui, féministe avant l’heure, déclarait qu’il ferait instruire ses filles avant ses garçons si jamais ses moyens financiers ne pouvaient offrir à tous des études supérieures. « Les femmes sont meilleures que les hommes », disait-il. C’est bien beau, un tel père, mais ça ne fait pas à lui seul une société.

Au collège, je n’avais que des enseignantes. Excellentes certes, mais aliénées au pouvoir de la hiérarchie patriarcale religieuse. À l’université, au contraire, je n’eus que des professeurs mâles. Savants, pour la plupart, intelligents, affables. Ils n’avaient qu’un seul grand défaut, ils étaient macho mais ne le savaient pas.

À l’Université de Montréal, en 1960, au programme de maîtrise en philo, l’un de nos professeurs nous avertit, dès le premier cours, qu’il ne donnerait jamais plus de 70 % aux travaux des filles, fussent-ils brillantissimes. Pourquoi ? osions-nous balbutier. Réponse : « Parce qu’une fille, c’est bien connu, ne vient pas à l’université pour étudier mais pour se trouver un mari. » Point à la ligne. De telles évidences ne se discutaient pas.

En 1963, les contraceptifs étaient interdits. Des prêtres parmi les plus ouverts acceptaient de rédiger des dispenses remises par la suite aux pharmaciens les plus libéraux. Les filles-mères étaient encore bannies (mais pas les fils-pères). La honte pour elles ! On les répudiait et on leur arrachait les rejetons du péché en vue de l’adoption.

Être mère de famille et exercer une profession était une aberration. Être mère de famille et écrivaine était une contradiction dans les termes. On n’a qu’à penser aux écrivaines d’avant la révolution féministe, les Laure Conan, Gabrielle Roy, Anne Hébert et d’autres, qui n’eurent pas d’enfants.

En 1963, il n’y avait pas de système public de garderies. Seules les privilégiées pouvaient se permettre une vie que les autres, majoritaires, se contentaient de rêver. Ou de pleurer.

Vint Betty Friedan. Avec La Femme mystifiée, elle mit des mots sur ces absurdités. Elle proposa des changements : l’accès des femmes aux études supérieures et à la contraception, la liberté de choisir leurs partenaires matrimoniaux ou amoureux, l’instauration de garderies publiques.

Merveilleux séisme que fut celui-là.

J’aurai connu deux vies. Celle d’avant et celle d’après notre révolution. Bonheur !

À Betty Friedan et à ses semblables, aînées qui ont permis notre affranchissement, je formule un grand remerciement posthume.

Un sujet lauréat

« Assez bizarrement, beaucoup de mères qui aimaient leurs filles — et c’était le cas de la mienne — ne voulaient pas non plus que leur fille leur ressemblât plus tard. Elles savaient que nous avions besoin d’autre chose. Mais, quand elles nous poussaient, insistaient, se battaient pour nous permettre d’acquérir une culture, même quand elles parlaient avec amertume des carrières qui leur étaient fermées, elles ne pouvaient pas non plus présenter un modèle dont nous aurions pu nous inspirer. »

La Femme mystifiée, Denoël/Gonthier, 1964.

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