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Photographie de Michelle Bachelet.

Le 15 janvier 2006, la socialiste Michelle Bachelet devenait la première femme élue chef d’État en Amérique du Sud. Dans un pays, le Chili, où le divorce n’a été légalisé qu’en 2004 et où l’avortement est toujours illégal…

Médecin pédiatre maîtrisant cinq langues, la Señora Presidente, 54 ans, ébranle les colonnes du temple au Chili, pays traditionaliste et majoritairement catholique. « Je suis une femme, socialiste, victime de la dictature, séparée et agnostique. Autrement dit, cinq péchés capitaux pour vous », ironisait la politicienne devant les responsables de l’armée chilienne, en 2002, peu après avoir été nommée ministre de la Défense.

« Lors de la campagne électorale, de nombreuses personnes m’ont dit que Bachelet ne pourrait pas faire le travail uniquement parce qu’elle est une femme », déplore la politicologue féministe Alicia Frohmann, jointe à son bureau de Santiago, la capitale du Chili. Malgré les commentaires machistes, la candidate de centre-gauche de la Coalition des partis pour la démocratie, groupe au pouvoir depuis la chute de la dictature en 1990, a récolté au second tour des élections de 2005 53,5 % des voix, contre 46,5 % pour son opposant de droite. Bachelet a battu le milliardaire Sebastian Piñera dans toutes les régions du pays sauf celle d’Araucania, au sud.

Pour la première fois en 196 ans d’histoire, une femme se retrouve à la Moneda, le palais présidentiel. « C’est un triomphe pour les femmes ! Au cours des dernières années, elles ont pris de plus en plus de place en politique. Il y a un an et demi, deux des plus brillants ministres du cabinet du président sortant Ricardo Lagos se sont affrontés pour la direction de la coalition démocratique : Bachelet et la ministre des Relations extérieures Soledad Alvear. C’était une course au leadership essentiellement féminine », précise Alicia Frohmann.

L’appui pour la socialiste était composé en parts presque égales d’hommes et de femmes, fait remarquer Micheline de Sève, professeure en science politique à l’Université du Québec à Montréal et auteure d’une étude sur le genre et la politique au Chili. « Ce qu’il est intéressant de constater cependant, c’est que de 4 à 5 % des femmes qui avaient appuyé la droite aux dernières élections ont donné leur vote à Bachelet au second tour. Tout ça s’est joué sur la personnalité de Bachelet », avance la politicologue, qui connaît bien le pays pour en avoir épousé un ressortissant.

« La Bachelet », comme on l’appelle au pays du poète Pablo Neruda, se présente comme la présidente de tous les citoyens. Femme d’action disciplinée et organisée, elle sait aussi s’attirer l’affection du peuple. Le 6 décembre, juste avant la fin de la course présidentielle, un autobus bondé tombe dans un ravin dans le village de Buin, où la candidate fait campagne. La pédiatre n’hésite pas à enfiler sa blouse de médecin pour aller soigner les blessés à l’hôpital. Pas étonnant qu’elle attire autant de sympathie. « Cette femme-là a un charisme tout à fait extraordinaire. Vous la mettez dans une foule et tout le monde l’aime au bout d’une heure. C’est une politicienne-née », estime Micheline de Sève.

En effet, celle qui a été la première femme ministre de la Défense en Amérique latine (de 2002 à 2004) patauge dans l’univers politique depuis l’enfance. Son père, un général de l’armée de l’air resté fidèle au président socialiste Salvador Allende après le coup d’État de 1973, est accusé de trahison par le régime du général putschiste Augusto Pinochet. Alberto Bachelet est alors arrêté et tué par ses propres compagnons d’armes. Membre des Jeunesses socialistes, Michelle est également arrêtée avec sa mère. Les deux femmes sont incarcérées à la Villa Grimaldi, l’un des principaux centres de détention de la dictature. Après leur libération en 1975, la jeune femme s’exile en Australie, puis en Allemagne de l’Est où elle poursuit ses études médicales et rencontre le père de ses deux premiers enfants.

De retour au Chili en 1979, Michelle termine une spécialisation en chirurgie, milite pour le rétablissement de la démocratie et vient en aide aux enfants de personnes torturées et disparues. Après la fin de la dictature, en 1990, la chirurgienne travaille pour l’Organisation mondiale de la santé et le ministère de la Santé.

Pense-t-elle déjà à son avenir politique ? La médecin décide de poursuivre des études pour obtenir un diplôme en stratégie militaire à l’Académie nationale des études politiques et stratégiques du Chili. Première de sa promotion, elle obtient une bourse et part étudier aux États-Unis, à l’Inter-American Defense College. En 1998, elle revient dans son pays natal et travaille comme conseillère auprès du ministre de la Défense. La machine à gagner est lancée.

Sur les 120 sièges que compte la Chambre basse, seulement 18 vont à des femmes députées lors du suffrage de janvier 2006, ce qui classe le Chili au 70e rang mondial en termes de représentation féminine. Cela n’empêche pas la nouvelle numéro un du gouvernement de poser un geste audacieux en formant un cabinet des ministres paritaire composé de 10 personnes de chaque sexe. « C’est un grand changement. Pensez au monde des affaires ou au milieu de l’éducation, où la discrimination persiste. Voir la parité au niveau le plus élevé de l’appareil gouvernemental provoque bien des bouleversements. Mes propres collègues masculins en sont bouche bée », souligne la politicologue Alicia Frohmann.

Dans ce pays de 15 millions et demi d’habitants, appelé le « tigre de l’Amérique latine » en raison de ses bons résultats économiques, les inégalités entre les sexes demeurent importantes : les femmes ne constituent que 37 % de la main-d’œuvre, gagnent à tâche égale de 20 à 30 % de moins que les hommes et n’occupent que 20 % des postes de direction. Pour améliorer ce triste bilan, Michelle Bachelet a promis d’instaurer dans les 100 jours suivant son entrée en fonction un code du travail « de bonne conduite et de non-discrimination » dans le secteur public et d’imposer des quotas pour augmenter la représentation politique des femmes à tous les scrutins électoraux. Reste à déterminer comment elle s’y prendra pour concrétiser ces bonnes résolutions.

« Ceux qui pensent qu’il n’y a pas assez de Chiliennes capables d’assumer le défi de gouverner, même aux plus hauts postes de responsabilité de l’État, font non seulement preuve d’un manque de respect mais aussi d’ignorance, car il y a de nombreuses femmes d’excellence qui feront changer la politique », écrit la nouvelle présidente sur son site Internet.

« C’est fascinant de suivre ce qui se passe là-bas. Cette société arrive au 21e siècle à une vitesse faramineuse. En fait, c’est assez amusant de constater que le Chili, que l’on considère comme un pays machiste, est en train de nous dépasser », conclut, non sans un brin d’ironie, la professeure Micheline de Sève.

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1 Réaction

  1. Laurent Sirois

    Le chili un pays d’Amérique du Sud qui nous surprendra toujours.

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