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Le 13 avril, Louise Harel fêtait ses 25 ans de vie politique. Un record de longévité pour une femme à l’Assemblée nationale. La députée péquiste d’Hochelaga-Maisonneuve, aujourd’hui chef de l’opposition officielle, a piloté des projets aussi importants que la réforme municipale et l’équité salariale. À 60 ans, elle s’exprime avec franchise sur le métier et sur l’avenir des femmes en politique.

Lorsque vous avez débuté comme politicienne, pensiez-vous que la représentation des femmes serait encore un problème 25 ans plus tard ?

Bien sûr. En 1981, nous n’étions que 8 élues sur 122. Claire Kirkland, la première députée, est restée plus de 11 ans toute seule [de décembre 1961 à février 1973] ! En fait, le vrai défi pour moi a été de refuser d’incarner « le meilleur homme de l’équipe » et d’assumer ma différence. Il y a une façon féminine de faire de la politique. Les politiciennes cherchent plus à convaincre qu’à imposer. Elles perdent moins d’énergie dans les envolées déclamatoires et créent des alliances au-delà des frontières partisanes. Au fil des ans, les députées libérales et péquistes ont travaillé de concert pour faire progresser la cause des femmes, en faisant voter des lois sur le partage du patrimoine familial, sur la perception des pensions alimentaires ou sur l’équité salariale.

De quelle réalisation êtes-vous le plus fière ?

Le rapatriement des programmes de développement de la main-d’œuvre, en 1997. Après avoir négocié avec Ottawa, j’ai pu faire adopter la loi qui a créé Emploi-Québec, puis mettre en place les centres locaux d’emploi pour accompagner les hommes et les femmes en difficulté. Je suis aussi très fière des lois sur l’équité salariale et la réforme municipale, qui nous ont fait progresser vers une société plus équitable, même si elles ont pris place dans un beau tollé. J’ai un don pour les dossiers chauds !

Pourquoi les femmes hésitent-elles encore à briguer les suffrages ?

Souvent, elles ont le sentiment profond que la confrontation va les détruire, qu’elles ne pourront plus se relever. On fait encore des princesses de nos filles. Elles ne sont pas habituées à se battre. Or, le pouvoir est un exercice cruel : on peut avoir raison et perdre ou avoir tort et gagner. Cela va à l’encontre de l’héritage culturel féminin, où une personne est récompensée lorsqu’elle agit bien et inversement.

La famille constitue-t-elle encore un obstacle à la vie politique ?

Il faut beaucoup de soutien, en particulier si on a de jeunes enfants. La nature même de la fonction politique exige une présence prioritaire à toute autre responsabilité. Les votes de lois spéciales sous le bâillon ont parfois lieu la nuit; nous siégeons durant les anniversaires des enfants et les fêtes de fin d’année. Le recrutement se fait donc davantage chez les femmes de plus de 40 ans. Lorsque j’ai été élue, je me disais que les choses changeraient vraiment lorsqu’il y aurait une garderie à l’Assemblée nationale et que de jeunes candidates, avec ou sans enfants, seraient élues. Il n’y a toujours pas de garderie et peu de jeunes députées.

Que pensez-vous des quotas pour élire plus de femmes ?

Je suis de la génération qui n’aurait jamais souhaité être le produit d’un quota. La politique est un sport extrême, un rapport de force. Si vous y entrez sans avoir eu à livrer combat, vous risquez d’y rester comme une plante verte ! Croire qu’un système politique est garant d’une plus juste représentation relève de la pensée magique. Aucun exemple dans le monde ne nous indique que le simple fait de passer d’un système électoral uninominal à un tour à un système proportionnel, comme le suggèrent certains groupes, améliorerait la représentation des femmes.

Personnellement, j’ai toujours été certaine que le fait de m’appeler Louise plutôt que Louis m’a favorisée. La population est prête à élire des femmes et les militantes se déplacent pour les appuyer dans les assemblées d’investiture. À mon avis, l’égalité politique ne sera possible que si les candidates investissent les partis.

Alors comment les inciter à se lancer en politique ?

Dans son mémoire présenté à la commission parlementaire sur les institutions démocratiques, le Conseil du statut de la femme proposait de majorer le remboursement des dépenses électorales aux partis politiques qui présenteraient plus de candidates. C’est une excellente proposition. Faut-il établir le seuil à 30 ou 35 % de candidatures féminines ? Ça reste à voir. L’important, c’est de donner une prime au parti politique et un avantage pécuniaire aux candidates, en prévoyant une reddition de comptes annuelle. Ce genre de mesure aiderait les aspirantes politiciennes, qui ont moins accès aux sources de financement que les hommes. Elles évoluent beaucoup dans le milieu communautaire ou éducatif, contrairement aux politiciens, qui proviennent plus souvent des conseils d’administration des entreprises et du milieu des affaires.

Quel genre de relation les élues entretiennent-elles avec les groupes de femmes ?

Le mouvement féministe revendique une présence accrue des femmes en politique… mais une fois que certaines d’entre elles sont élues, il ne les reconnaît plus comme siennes. Je me souviens qu’en 1983, le Conseil du statut de la femme avait organisé un immense rassemblement. Comme Pauline Marois, alors ministre de la Condition féminine, venait d’accoucher 10 jours auparavant, elle m’a demandé de la remplacer. Son absence a provoqué un tollé général. J’ai trouvé ça très cruel. On réclamait des congés de maternité, mais on n’était pas prêt à les accorder à celles qui exerçaient le pouvoir.

Doit-on interpréter le départ de Pauline Marois comme un rejet des femmes en politique ?

Non. C’est plutôt une occasion manquée. Le fait que Pauline soit une femme n’est pas le facteur déterminant pour expliquer qu’elle ne dirige pas le parti. La relation qu’elle a entretenue avec Bernard Landry après lui avoir demandé une course à la direction l’a fait mal paraître aux yeux des militants. Et puis, il y a une prime à la jeunesse actuellement.

Pourquoi n’êtes-vous pas entrée dans la course à la chefferie du Parti québécois ?

Pour de bonnes et de mauvaises raisons. Le 4 juin 2005, M. Landry venait de quitter, tout le monde était sous le choc. Deux jours plus tard, mes collègues m’élisaient chef de l’opposition; le lendemain, je faisais face à Jean Charest à l’Assemblée nationale. À ce moment, tant le Parti québécois que l’aile parlementaire traversaient un moment difficile. Ils avaient besoin de moi. J’étais sur autre chose, tout simplement… Et puis il y avait Pauline. Depuis 20 ans, elle attendait cette occasion. Je l’avais appuyée en 1984, je ne voulais pas lui nuire.

Quels sont vos projets d’avenir professionnel ?

Je m’ausculte et je me torture avant chaque nouveau mandat ! Le prochain sera le septième. Dois-je continuer ? En politique, ce n’est pas ce qu’on a accompli qui compte, mais ce qu’on peut encore accomplir. J’adore ce métier. Bien sûr, il faut avoir le goût du combat. Mais on y trouve aussi du plaisir : celui d’exercer le pouvoir, avec d’autres personnes, pour faire progresser la société. Ce n’est pas par masochisme qu’on va en politique. Écrivez-le. Je voudrais tant que des jeunes femmes aient le goût d’exercer ce métier.

Pensez-vous qu’un jour le Québec aura une femme à sa tête ?

Ce sera possible lorsqu’un parti politique le décidera. Cependant, entre un homme progressiste et une femme réactionnaire, je choisirai l’homme. Je suis aussi souverainiste que féministe.

Louise Harel en quelques dates

  • 1979 à 1981 — vice-présidente du Parti québécois
  • 1981 — élue députée de la circonscription de Maisonneuve (aujourd’hui Hochelaga-Maisonneuve)
  • 1984 — ministre des Communautés culturelles et de l’Immigration
  • 1989 à 1993 — porte-parole de l’opposition en matière de justice, de main-d’œuvre et de sécurité du revenu
  • 1994 à 1996 — ministre d’État à la Concertation et ministre de l’Emploi
  • 1996 à 1998 — ministre d’État de l’Emploi et de la Solidarité
  • 1998 à 2002 — ministre d’État aux Affaires municipales et à la Métropole
  • 2003 à 2004 — porte-parole de l’opposition en matière de santé.

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