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Image d'un gâteau de mariage.

« La polygamie est contraire à l’égalité des sexes et peut avoir de si graves conséquences affectives et financières pour la femme et les personnes à sa charge qu’il faudrait décourager et même interdire cette forme de mariage. »

C’est ce que concluait le comité des Nations Unies sur l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes, en 1994.

Douze ans plus tard, au Canada, des professeures de droit féministes recommandent… de décriminaliser la polygamie ! Cela permettrait de protéger les coépouses prisonnières d’un mariage multiple malheureux, disent les unes. Au contraire, cela ne ferait que perpétuer une institution patriarcale, s’écrient les autres. Une chose est sûre, la polygamie se répand au pays. Grand débat à l’horizon.

En complément, un sociologue analyse les impacts de la polygamie sur les hommes. Et des Québécoises racontent pourquoi elles ont accepté de partager leur mari.

Polygamie Polygamie ici aussi!

Les mariages multiples sont en hausse au Canada. Certaines féministes proposent de décriminaliser la polygamie pour protéger les femmes et leurs enfants. Débat houleux à l’horizon.

En 1999, Sanah Kamal divorce d’un mari violent et quitte son pays, le Qatar, afin de ne pas être montrée du doigt par la collectivité. Avec son fils de 5 ans, elle immigre à Mississauga, en Ontario. Elle y trouvera un mari. Il y a un hic toutefois : il a déjà une épouse.

La femme de 44 ans a rencontré son mari l’an dernier dans une compagnie où il s’occupait des comptes à recevoir. L’homme d’origine pakistanaise, de 11 ans son aîné, cherchait une épouse pour prendre soin de lui. Elle, sans emploi convenable depuis son arrivée au Canada, voulait s’appuyer sur un homme et donner un père à son fils. « En moins d’un mois, nous étions mariés », raconte Sanah.

Avant les noces, elle a imposé une condition : Hamid devrait éventuellement divorcer. En effet, il était marié depuis plus de 10 ans à une Pakistanaise et père de sept enfants. Cette situation n’a toutefois pas empêché un imam de Scarborough de célébrer leur union. Si Sanah raconte son histoire aujourd’hui, c’est parce qu’elle espère obtenir de l’aide. « Non seulement Hamid n’a jamais divorcé, mais j’ai été sa servante pendant des mois avant qu’il ne retourne vivre avec sa première femme. Il m’a laissée seule dans notre appartement avec tous les comptes à payer. Je suis flouée », confie-t-elle en ravalant un sanglot.

Les mariages multiples sont pourtant interdits par la loi depuis la rédaction du tout premier Code criminel canadien en 1892. L’article 293 condamne à un maximum de cinq ans de prison quiconque vit en union conjugale avec plus d’une personne à la fois.

Un cas isolé que celui de Sanah ? Difficile de savoir. Les réponses sont profondément enfouies au cœur de communautés où la loi du silence règne en maître.

Comme l’islam autorise explicitement la polygamie, la Gazette des femmes a interrogé les plus importantes organisations musulmanes au pays. La polygamie se pratique-t-elle chez les 700 000 musulmans canadiens ? La question agace. « Je ne connais personne qui pratique la polygamie ! » garantit l’imam Saïd Jaziri de la mosquée Al Qods de Montréal. « Je ne célèbre aucun mariage polygame et tout se fait selon les lois en vigueur au Québec », affirme Abdul Salam Elmenyawi, président du Conseil musulman de Montréal. « Si un imam ne respecte pas les règles, il peut perdre son droit de célébrer des mariages. C’est de notre devoir de vérifier si les individus sont déjà mariés », renchérit Mohamed Elmasri, président du Congrès islamique canadien.

D’autres sons de cloche se font cependant entendre. « Je connais trois ou quatre familles polygames au Québec », atteste Salah Rejeb. Impossible d’obtenir leurs noms : le Tunisien d’origine craint de mettre en péril sa relation d’amitié avec ces couples. « Le mariage entre conjoints de même sexe est bien permis, alors pourquoi ne pas permettre la polygamie ? À chacun de choisir le type de relation qu’il souhaite vivre », fait valoir le musulman établi au Québec depuis 15 ans.

Haroon Salamat, du TARIC Islamic Centre de Toronto, estime que moins de 1 % des musulmans canadiens pratiquent la polygamie. « Le coût de la vie est tellement cher ici qu’il est difficile d’entretenir plus d’une femme. » Mais il avoue du même souffle connaître personnellement des familles polygames très heureuses. Sont-elles toutes venues de l’étranger ? « Il y a probablement des endroits où les mariages multiples sont célébrés au Canada », dit-il.

Son intuition est juste. Joint à sa résidence de Scarborough en Ontario, l’imam conservateur Aly Hindi admet d’emblée célébrer plusieurs mariages polygames chaque année, sans être embêté par la police. C’est d’ailleurs lui qui a célébré le mariage de Sanah Kamal, faisant d’elle la seconde épouse d’Hamid. Le guide spirituel affirme que la polygamie est impossible à contrôler. « Dans l’islam, l’homme propose le mariage, la femme accepte et le couple annonce publiquement son union à la communauté : il n’en faut pas plus pour que le mariage soit contracté », explique le porte-parole du Salaheddin Islamic Center.

« En fait, je ne suis là que pour leur expliquer leurs droits, leurs obligations et prodiguer quelques conseils. De toute façon, pourquoi interdire la polygamie ? Contrairement à l’adultère, les femmes ne sont plus de simples maîtresses cachées et les enfants sont reconnus. Les féministes devraient toutes être pour la polygamie », persifle-t-il. Et une femme pourrait-elle se marier à plus d’un homme ? L’imam laisse échapper un rire tonitruant : « Ça n’arrivera jamais ! Dieu a créé les femmes différentes des hommes, elles l’acceptent. D’ailleurs, si l’épouse est enceinte, comment savoir qui est le père ? »

Des arguments qui font bondir Louise Langevin, professeure à la Faculté de droit de l’Université Laval et titulaire de la Chaire d’étude Claire-Bonenfant sur la condition des femmes. « Ce que vous raconte cet imam, c’est l’exploitation des femmes ! La polygamie va à l’encontre des valeurs d’égalité de notre société. On est ouverts à bien des types de famille, mais à celle-là, non ! » Dans les organismes d’aide aux immigrantes, la plupart des intervenantes affirment n’avoir jamais entendu parler de cas de polygamie au sein de leur clientèle. « Ce n’est pas le genre de questions qu’on pose », explique brièvement Jo-Ann Laporte, une bénévole de La Maisonnée, un organisme de liaison auprès des immigrants de Montréal.

Seule une répondante africaine nous confirme que la polygamie est une réalité incontestable au Canada. Semeni (nom fictif) exige l’anonymat. « C’est un sujet tabou. Si les femmes savent que l’information provient de moi, cela risque de briser le lien de confiance que j’ai avec elles. Il me sera impossible de faire mon travail par la suite », explique-t-elle.

Semeni dénonce le quotidien caché de plusieurs familles de Montréal. Dans sa communauté d’Afrique centrale, non pas musulmane mais animiste et chrétienne, la polygamie « s’exporte » dans le pays d’accueil. Sauf qu’ici, elle se vit encore plus difficilement, car les femmes n’ont pas le même réseau d’entraide. Une mère s’occupe souvent seule des enfants et des repas, en plus de travailler parfois à l’extérieur. Cela laisse peu de temps pour l’époux… qui se sent délaissé. Ce qui le motiverait à développer, ici aussi, des relations polygames malgré leur illégalité, soutient Semeni. « Au fil du temps, il fonde une nouvelle famille et passe plusieurs mois sans aller voir sa première femme et ses enfants. Ensuite, il fait la navette entre les maisons. J’ai plusieurs proches qui vivent ça. »

Ces hommes tiennent aussi souvent pour acquis que leurs femmes recevront des allocations familiales. « Pour eux, c’est le Canada, le mari de la femme ! » Une attitude qui mène plusieurs immigrantes tout droit à la pauvreté. Semeni s’indigne. « Il faut qu’elles dénoncent ces situations. La polygamie ne doit surtout pas être décriminalisée : il y aurait encore plus d’hommes qui se sentiraient autorisés à avoir plusieurs femmes. »

Un phénomène propre aux communautés musulmanes et africaines, la polygamie au Canada ? Loin de là. Située dans le territoire montagneux de la Colombie-Britannique, près de la frontière américaine, la communauté de Bountiful vit en marge de la société. Près de 1 000 membres de l’Église fondamentaliste de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours y pratiquent ouvertement la polygamie… depuis près de 60 ans ! Ces mormons dissidents croient que les esprits des humains à venir existent dans l’éther et qu’ils ne peuvent atteindre le salut que s’ils prennent une enveloppe charnelle. Un homme qui épouse plusieurs femmes multiplie les procréations et accélère ainsi la venue d’un règne messianique.

L’Église mormone a renié cette doctrine en 1890 afin que l’Utah, où se trouve son centre mondial, puisse être admis au sein des États-Unis, juridiquement monogames. « Les mormons qui pratiquent la polygamie sont maintenant passibles d’excommunication », précise Paula Wright, porte-parole du Temple mormon de l’Utah. Les dissidents ont donc établi des peuplements isolés à plusieurs endroits en Amérique du Nord.

Debbie Palmer a passé 30 ans dans la secte de Bountiful. « C’est horrible d’être effrayée tout le temps. On enseigne aux jeunes filles que c’est leur devoir de se marier, qu’elles perdront la vie si elles ne le font pas », relate cette mère de huit enfants, jointe à sa résidence de Prince Albert en Saskatchewan. Ses parents ont adhéré à l’Église fondamentaliste lorsqu’elle avait 2 ans. À 15 ans, elle est mariée à un chef du groupe, un homme de 42 ans son aîné qui compte déjà 5 épouses et 30 enfants. Certaines des filles de son époux sont d’ailleurs mariées au père de Debbie. Du coup, l’adolescente se retrouve à la fois belle-mère et belle-fille de ces femmes !

À l’école, les filles apprennent à devenir des épouses dominées par leur mari et par l’Église. « On te fait croire que Dieu souhaite que tu vives ainsi. Je serais morte pour protéger mon mari. » Après le décès de son époux, Debbie Palmer est désignée consécutivement à deux autres hommes plus âgés. Ne supportant plus les agressions sexuelles et physiques, elle rassemble tout son courage et quitte la secte avec ses huit enfants en 1988. « L’évadée » trouve refuge chez une tante. Elle n’a pas d’argent et aucun bien : les avoirs et les propriétés de tous les fidèles sont consolidés dans une fiducie appelée United Effort Plan, appartenant aux plus hauts dirigeants mâles de la secte.

La pratique de la polygamie serait en augmentation, selon un rapport de Condition féminine Canada publié en janvier dernier (La polygamie au Canada : conséquences juridiques et sociales pour les femmes et les enfants). Les mariages pluraux étant de nature criminelle, donc cachés, il est difficile d’évaluer l’ampleur du phénomène. Mais leur existence est indiscutable.

Le Canada reçoit de nombreux immigrants originaires de pays où la polygamie est acceptée. En théorie, les autorités fédérales rejettent l’immigration de familles polygames. « Un homme marié à plusieurs femmes ne peut immigrer au pays qu’avec sa première épouse », précise Mélanie Carkner, porte-parole d’Immigration Canada. Toutefois, il arrive que certaines familles soient réunies. Le rapport de Condition féminine Canada relève un cas de jurisprudence où deux épouses d’un même homme ont été autorisées à entrer au Canada à titre de réfugiées, tandis qu’une troisième s’est vu refuser le parrainage en raison de la nature polygame du mariage.

Les familles de polygames ont également un taux de natalité élevé. Ayant grandi dans cet environnement, les enfants deviennent souvent des adeptes du mariage multiple, estime Nicholas Bala, professeur à la Faculté de droit de l’Université Queen’s, à Kingston, en Ontario, qui a collaboré au rapport.

Mais ce qui a surtout dérangé dans le document de Condition féminine Canada, c’est la conclusion de quatre féministes de la Faculté de droit de l’Université Queen’s. Bita Amani, Martha Bailey, Beverly Baines et Amy Kaufman suggèrent de décriminaliser la polygamie pour protéger les femmes et les enfants ! Leur position a été débattue sur de nombreux sites Internet et analysée dans des médias tels que Newsweek, le Washington Times et Le Monde.

Bita Amani n’en démord pas : il faut décriminaliser. « Les femmes pourraient être accusées de polygamie et être passibles d’emprisonnement. Ce n’est rien pour encourager les victimes d’agressions à déposer une plainte et à aller chercher de l’aide », avance-t-elle.

Les féministes de l’Université Queen’s souhaitent également que les mariages polygames contractés à l’étranger soient reconnus afin que les épouses puissent bénéficier de droits importants, tels que les droits successoraux, le partage des biens patrimoniaux et le droit au versement d’une pension alimentaire. « Ce problème ne devrait pas être réglé en refusant aux “victimes” des mariages polygames contractés à l’étranger la protection juridique du mariage », soutient Bita Amani. Cette protection ne s’étendrait pas aux femmes comme Sanah ou Debbie, qui ont contracté un mariage illégal en sol canadien : il s’agit de décriminaliser, pas de légaliser.

Déjà, certaines provinces et territoires comme l’Ontario, le Yukon, l’Île-du-Prince-Édouard et les Territoires du Nord-Ouest accordent des droits aux femmes de polygames mariées à l’étranger. Malgré la loi canadienne. « Bien que l’article 293 du Code criminel interdise la polygamie, le Droit de la famille en Ontario protège les femmes et les enfants qui vivent dans ce genre de relation. La définition légale de conjoint inclut le mariage polygame s’il a été célébré dans un pays où la polygamie est reconnue juridiquement », explique le bureau du procureur général de l’Ontario. Mais impossible de connaître le nombre de femmes qui se seraient prévalues de ces droits. « On vit dans une situation juridique complètement paradoxale à laquelle il faut remédier », tranche Bita Amani.

« Ça ne me choque pas que l’on suggère de décriminaliser la polygamie », fait valoir Pascale Fournier. La candidate au doctorat à l’Université Harvard, spécialiste en droit islamique, s’objecte toutefois à la recommandation de modifier le Droit de la famille. « Je suis d’accord avec le fait qu’on protège les femmes d’accusations au criminel qui peuvent avoir des conséquences désastreuses, comme perdre la garde des enfants si les femmes se retrouvent en prison. Par contre, reconnaître ces unions en vertu du Droit de la famille, c’est un terrain dangereux. Il s’agirait en somme de rendre légitime un système qui est discriminatoire ! » Pascale Fournier croit plutôt que les autorités devraient opter pour la sensibilisation et l’éducation. « Il faut travailler de concert avec les femmes de la communauté qui font valoir des principes d’égalité avec leurs propres points de référence. Quand ça vient de l’interne, la pratique a plus de chances d’être enrayée. » Ce qu’on ne peut pas faire quand on criminalise, soutient-elle.

Julius Grey, avocat montréalais de renom, y va d’une contre-proposition. « Pour protéger les femmes, on pourrait amender la loi afin que seules les personnes déjà mariées qui s’engagent dans une deuxième relation maritale commettent un crime. Ainsi vous faites la distinction entre les femmes, qui ne sont mariées qu’à un seul époux, et les hommes, qui ont plusieurs épouses. » Il est temps que le Canada abandonne l’idée du multiculturalisme, plaide celui qui a pourtant défendu le jeune sikh Gurbaj Singh Multani dans la célèbre cause du port du kirpan à l’école. « Les gens qui viennent d’ailleurs sont les bienvenus, mais ils doivent respecter la culture occidentale, qui doit demeurer. »

Polygamie version Hollywood

Toutes les semaines, depuis mars dernier, près de 4 millions d’Américains suivent les péripéties du pauvre Bill Henrickson, un mormon de l’Utah qui doit répondre aux besoins sexuels, affectifs et matériels de ses trois superbes épouses.

Coincé entre la gestion de ses lucratives quincailleries et ses sept enfants qui le réclament dans trois maisons adjacentes, dont il paie les hypothèques, Bill ne sait plus où donner de la tête. Heureusement que Barb, Niki et Margene, ses coépouses, lui ont conçu un horaire strict afin qu’il partage également son temps… et son corps entre toutes. Dans ce spectacle hollywoodien, la polygamie prend un visage sympathique et séduisant qui, de toute évidence, plaît. La télésérie Big Love a récolté trois nominations aux Emmy Awards, prix remis par l’Académie américaine de la télévision !

Alia Hogben, présidente du Conseil canadien des femmes musulmanes, s’oppose avec vigueur à la décriminalisation : « Nous ne sommes pas au Pakistan ou en Somalie. Les gens qui viennent s’établir au Canada doivent savoir qu’ici le mariage est monogame. Où est l’égalité, d’ailleurs, quand un homme peut être polygame mais que la femme se doit d’être monogame ? Et la jalousie ? Ça fait mal de partager un mari. Les enfants partagent aussi leur père avec une autre famille dans une autre maison. Pensez-vous que ces familles sont heureuses ? »

Sherifa Ayari, Tunisienne de 50 ans établie à Montréal, serait aussi outrée si le Canada décriminalisait la polygamie. « La polygamie est inhumaine et n’existe que pour satisfaire les désirs sexuels des hommes ! » s’insurge cette musulmane, nouvelle propriétaire d’un magasin de produits naturels.

Nicholas Bala s’élève contre toute tentative de décriminalisation. Le professeur de droit a analysé des dizaines de recherches sur le mariage multiple, en vigueur dans 850 communautés à travers le monde. Il juge que cette coutume constitue une source substantielle d’inégalités entre les femmes et les hommes. « Les relations polygames semblent beaucoup plus susceptibles que les relations monogames d’entraîner de la violence physique et psychologique à l’égard des femmes. Beaucoup d’entre elles ont une estime de soi diminuée et souffrent de la compétition qui existe entre les épouses. Les enfants risquent davantage d’avoir une relation distante avec leur père et de connaître des difficultés d’apprentissage à l’école », énumère-t-il.

À la suite de la publication du rapport de Condition féminine Canada, le chercheur allègue avoir reçu plusieurs messages de citoyennes de pays reconnaissant la polygamie qui exhortaient le Canada à ne pas suivre cet exemple. « Si on le faisait, on irait à l’encontre de la tendance mondiale, qui restreint de plus en plus cette pratique. Cela enverrait un message décourageant aux femmes qui se battent contre cette forme d’inégalité sociale. »

Le mariage multiple a aussi des effets pervers sur les hommes, poursuit Nicholas Bala. « Des jeunes hommes sont chassés de leur communauté pendant l’adolescence pour ne pas faire concurrence aux hommes plus âgés qui veulent prendre d’autres épouses. » L’actualité récente lui a donné raison. Deux sectes dissidentes mormones, basées respectivement en Arizona et en Utah, auraient jeté à la rue des centaines d’adolescents, selon un reportage paru dans Libération en juin dernier.

En août, l’Église fondamentaliste de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours faisait la manchette pour une autre raison. Warren Steed Jeffs, un gourou du mouvement dans l’Utah, a été arrêté par le FBI à Las Vegas. L’individu de 50 ans, surnommé « l’homme de 80 femmes », était sur la liste des 10 criminels les plus recherchés aux États-Unis. Les autorités américaines l’accusent notamment de complicité pour viol et d’agression sexuelle sur des mineures.

Debbie Palmer sait à quel point les mineures sont vulnérables dans ce genre de secte. Au tournant des années 2000, elle a contacté la GRC, les services de protection de la jeunesse et les services de l’immigration pour dénoncer un trafic de jeunes filles en provenance des États-Unis vers la secte de Bountiful. « Avec l’aide de gens qui ont fui la secte aux États-Unis, j’ai dressé une liste des filles de 14, 15 et 16 ans que nous savions là-bas pour être mariées », se rappelle-t-elle amèrement. Sa démarche est restée lettre morte. Elle travaille maintenant à mettre sur pied un refuge pour les adolescents chassés de la communauté.

La situation inquiète jusqu’à la Fédération des professeurs de la Colombie-Britannique. Son comité de femmes fait circuler une pétition qui sera remise aux ministres de l’Éducation et de la Famille ainsi qu’au procureur général de la province. Préoccupées par le mauvais enseignement que reçoivent les enfants et par les allégations de trafic de jeunes filles, elles exigent la fin du financement public des deux écoles de Bountiful et demandent de l’aide gouvernementale pour les enfants exclus de la communauté. Jusqu’à maintenant, 4 000 signatures ont été recueillies. « Nous sommes les représentants de l’éducation publique. Si quoi que ce soit nous fait croire que ces enfants ont des ennuis, nous devons bouger », affirme Jane Turner, assistante directrice des Services professionnels et sociaux de la Fédération des professeurs de la Colombie-Britannique.

La GRC confirme à la Gazette des femmes qu’une enquête est présentement en cours sur les dissidents mormons. « Deux policiers ont été mandatés en 2005 pour investiguer. Après Bountiful, ils se sont rendus jusqu’en Utah et en Arizona pour étoffer le dossier », atteste John Ward, porte-parole de la GRC en Colombie-Britannique. C’est le procureur de la Couronne qui décidera de déposer ou non des accusations.

Scène de déjà-vu. En 1990, la GRC avait enquêté à Bountiful, à la suite d’allégations de violence sexuelle. Elle avait recommandé aux autorités judiciaires de poursuivre deux membres de la secte pour polygamie. Mais le procureur général de la Colombie-Britannique, s’appuyant sur un avis juridique, n’avait pas cru bon d’aller plus loin. Il craignait que la liberté religieuse garantie par la Charte des droits et libertés soustraie les prévenus à la justice. « L’avis émettait un doute sur la constitutionnalité de l’article 293 du Code criminel interdisant la polygamie », explique Stan Low, du bureau du procureur général de la Colombie-Britannique.

Voici le polyamour

Lors des audiences publiques sur le mariage entre conjoints de même sexe, en 2003, deux Montréalaises ont demandé que le polyamour soit inclus dans la nouvelle définition du mariage. « Il s’agit simplement de la capacité d’aimer plusieurs personnes en même temps. On ne parle pas de “polybaiseurs”, qui ne visent que le plaisir sexuel. Les polyamoureux vivent des relations stables et honnêtes, avec plus d’une personne à la fois. Ils partagent également les responsabilités familiales », explique Myriam Brunel, une bisexuelle assumée de 43 ans. Cette inspectrice de pièces d’avion fait valoir que le polyamour, contrairement au modèle polygame religieux, se vit sur une base égalitaire.

Sans toutefois être en mesure de quantifier le phénomène, Nancy Leclerc, 33 ans, est persuadée que les polyamoureux seraient beaucoup plus nombreux qu’on ne l’imagine. « Je connais beaucoup de gens qui ne croient pas au mariage monogame et qui veulent vivre à trois », affirme cette étudiante à la maîtrise en anthropologie à l’Université Concordia.

Myriam et Nancy, toutes deux membres de l’organisation Bi Unité Montréal, ont fait valoir leur point de vue en avril 2003 devant le Comité permanent de la justice et des droits de la personne du Canada, mandaté pour entendre l’opinion du public sur le mariage gai. Selon elles, les personnes qui conjuguent l’amour au pluriel devraient être protégées, notamment en ce qui concerne les enfants. « Le troisième partenaire n’a aucun droit et pourrait perdre la garde des enfants, en cas de décès des parents biologiques, par exemple », argumente l’anthropologue.

La position des deux femmes n’a pas plu à certains défenseurs du mariage gai, qui les ont vertement critiquées. « Ils disaient que je nuisais à leur cause », raconte Nancy Leclerc. Le gouvernement fédéral n’a finalement pas donné suite à leur demande. Le 28 juin 2005, seuls les mariages entre conjoints de même sexe ont été légalisés.

La confusion juridique est d’ailleurs l’argument clé de la professeure Bita Amani. Selon elle, l’article criminalisant la polygamie échouerait le test de la contestation juridique en vertu de l’article 2a de la Charte des droits et libertés garantissant la liberté de conscience et de religion. « Si on analyse les raisons qui ont poussé le Canada à criminaliser la polygamie, il y a plus de 100 ans, on réalise que l’objectif était purement religieux. C’était pour préserver une définition chrétienne du mariage et non par souci d’égalité entre les sexes », soutient la chercheuse.

Mais la polygamie est clairement discriminatoire envers les femmes, dont le droit à l’égalité est pourtant garanti par l’article 15 de la Charte des droits et libertés. « Des femmes musulmanes, érudites du Coran, concluent que la polygamie est illégale et contre l’islam. Beaucoup militent pour son abolition. Selon elles, il est impossible pour un homme d’être économiquement et émotionnellement égal envers chacune des femmes. Je n’ai jamais rencontré de femmes musulmanes éduquées en faveur de la polygamie. Lorsqu’on parle du voile, il y a toujours une division, mais pour la polygamie, c’est unanimement contre ! » réplique Pascale Fournier.

Les poursuites pour polygamie sont très rares dans l’histoire judiciaire canadienne. Seuls deux cas d’autochtones pratiquant les mariages multiples ont été relatés au tournant du 20e siècle. En 1937, un Ontarien ayant abandonné son épouse pour aller vivre une relation adultère a été blanchi des accusations de polygamie qui pesaient contre lui. Depuis, plus rien.

L’inaction des autorités tire peut-être à sa fin. Depuis mai dernier, Immigration Canada menace de déportation trois femmes, toutes mariées au beau-frère de Debbie Palmer. Entrées au pays comme visiteuses en provenance des États-Unis, elles ont réclamé le statut de résidentes permanentes. Refus catégorique : le mariage multiple est illégal. Masha Chatwin, Zelpha Chatwin et Edith Barlow devront donc abandonner leurs 16 enfants au Canada. De plus, l’Agence du revenu du Canada a coupé, depuis juillet, les prestations fiscales pour les enfants dont le nom du père apparaît comme époux sur plus d’une demande. « Les personnes touchées par le changement ont reçu une lettre leur expliquant la situation. Nous ne reconnaissons qu’une seule personne et non plusieurs comme époux ou conjoint de fait d’une autre personne », explique la porte-parole Ariane Boyer.

Le gouvernement Harper laisse le processus judiciaire suivre son cours. Toutefois, il adopte une position sans équivoque. « Nous n’avons pas l’intention de décriminaliser la polygamie », affirme Mark Quinlan, attaché de presse du ministre de la Justice, Vic Tœws. Un engagement qui a de quoi réconforter l’opinion publique. Un sondage de l’Institut Vanier de la famille, publié en 2005, démontre que 80 % des Canadiennes et des Canadiens désapprouvent la polygamie et n’accepteraient pas qu’elle soit pratiquée. « Et nous pensons de notre côté que l’article 293 du Code criminel est tout à fait compatible avec la Charte des droits et libertés », complète l’attaché de presse.

Le débat est loin d’être clos. Il ressurgira lorsque des polygames feront valoir leurs droits devant les tribunaux, défie Bita Amani. « Ça arrivera bien assez vite, faisant de la polygamie le prochain enjeu social », conclut la professeure. Déjà, lors des audiences publiques entourant le mariage gai, la question de la polygamie avait été soulevée. Une autre polémique entourant la sacro-sainte institution du mariage serait-elle imminente ?

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