Aller directement au contenu
Photographie d’un père qui parle à son adolescent

La génération sandwich

par 

Pratique le métier de rédactrice et de recherchiste depuis 2006. Elle a collaboré aux publications du Centre d’études et de coopération internationale (CECI), au cahier Air du temps du journal ICI. Diplômée en histoire de l’art, elle œuvre également à titre de rédactrice et éditrice de contenu Web pour le compte d’organismes voués à la diffusion de la culture et du patrimoine.

« Société cherche femmes capables de travailler à l’extérieur, récurer, cuisiner, éduquer des enfants et prodiguer des soins à des parents âgés de 65 ans et plus. Aptitudes requises : capacité de gérer son stress ainsi que plusieurs dossiers en même temps. Sens de l’organisation un atout. Une bonne entente avec le conjoint serait souhaitable. »

Même si elle est un brin farfelue, cette offre d’emploi fictive illustre bien la situation dans laquelle de plus en plus de femmes de la « génération sandwich » se retrouvent. Prises entre leurs préados ou ados et leurs parents qui vieillissent, elles ne savent parfois plus où donner de la tête.

Au Québec, l’âge moyen des femmes lors de la naissance de leur premier enfant ne cesse d’augmenter. En 2005, 33 932 bébés sur 76 346 (44 %) ont été mis au monde par une femme de 30 ans et plus. Ce qui signifie que lorsque ces mères entameront la quarantaine, leurs enfants auront emprunté le chemin tortueux de l’âge dit « ingrat », tandis que leurs parents auront atteint l’âge d’or. Bref, il va y avoir du sport.

« La période de l’adolescence implique de nouveaux défis pour les parents, croit Viviane (nom fictif), consultante en marketing et mère d’une fille de 10 ans et d’un garçon de 13 ans. Il faut prendre le temps de discuter avec nos ados, de les stimuler. Pas question de les laisser se promener entre les “électros” pour un trio télé-Internet-console de jeux. Sans parler des vacances d’été ! Les camps de jour municipaux sont souvent pour les 6 à 13 ans. Après, qu’est-ce qu’on fait ? On les laisse traîner toute la journée ? On n’a plus besoin de leur prodiguer des soins de base, mais il faut faire un suivi, être présents. »

Mais voilà que quand l’ado commence à devenir plus indépendant, c’est au tour des grands-parents de perdre de l’autonomie. Et hop ! il faut recommencer. Judite, 46 ans, le sait : elle a vécu un hiver particulièrement difficile. « En décembre 2007, ma belle-mère était à l’hôpital. Mon fils avait une vilaine grippe. Mon père était malade. Même le chien avait des allergies ! Il y avait des tempêtes de neige à répétition, c’était l’enfer pour se déplacer. À un certain moment, j’ai cru que j’allais devenir folle ! » dit cette mère d’un garçon de 10 ans et d’une fille de 8 ans.

Pour elle, c’est la course au quotidien. Au retour de son travail dans un salon de coiffure, elle doit aller voir son père, lui préparer des repas, revenir à temps pour faire les devoirs avec les enfants, puis les amener à leur cours de danse ou de soccer, une tâche qu’elle partage avec son mari. « À la naissance de ma fille, j’ai décidé de travailler trois jours par semaine seulement. Je ne pourrais pas faire plus, je n’ai pas le temps. J’utilise entre autres mes jours de congé pour amener mon père à ses rendez-vous », explique Judite.

Selon Statistique Canada, 25 % des personnes âgées de 65 ans et plus ont besoin d’aide pour les travaux ménagers, les courses, le transport ou les soins personnels. Et qui, en dehors du système de santé, leur fournit cette aide ? Les femmes, qui représentent 70 % des sources non officielles (dans le jargon gouvernemental : les membres de la famille, les amis et les voisins) offrant du soutien aux personnes âgées.

Pour Marlène (nom fictif), qui doit elle aussi s’occuper de ses parents qui vieillissent, la situation est plus facile à gérer, car son mari est à la retraite. « J’ai eu mes enfants tard, explique l’enseignante au primaire. Donc, à 59 ans, j’ai un fils de 15 ans. » En 2007, ses parents sont tombés malades. Elle les a invités à demeurer chez elle une semaine; ils y sont restés deux mois. Toutefois, comme son mari était là pour prendre soin d’eux, ça s’est bien passé. À son retour du travail, Marlène trouvait la maison propre et le repas prêt. « Ceux qui disent que les hommes ne se ramassent pas, eh bien, ce n’est pas vrai dans mon cas ! » Paul, son fils, rendait service aussi. Il déneigeait la maison de ses grands-parents et divertissait son grand-père en jouant aux cartes avec lui. Résultat : cette cohabitation temporaire a rapproché les membres de la famille. « Bien sûr, ça dépend de la nature des liens familiaux. » Selon Marlène, ces deux mois ont été une réussite grâce à la bonne chimie entre les membres de sa famille, à la collaboration de son enfant et à la très grande présence de son conjoint.

Femme à tout faire

Annette, comédienne, est mère monoparentale d’une fille de 11 ans. Elle a donc moins d’« effectifs » pour s’occuper de sa fille et de son père de 83 ans. « Cela dit, nous sommes trois sœurs dans la famille, donc on se relaie pour prendre soin de notre père. » Après le décès de sa femme, le père d’Annette est déménagé en résidence. Un mois plus tard, il reprenait son logement. En résidence, il avait l’impression d’attendre la mort. « Je vais le voir régulièrement chez lui, je l’appelle souvent. Bien sûr, je pourrais toujours faire plus, mais il faut que je me garde du temps pour moi. Je ne veux pas devenir aigrie », expose Annette.

Pour prendre soin de sa fille, Annette a dû renoncer à des contrats dans le passé. « Mon horaire était dur à gérer. Comme je rentrais tard, la gardienne devait coucher à la maison plusieurs soirs d’affilée. Le lendemain matin, je devais aller la reconduire. C’est normal de faire des choix dans la vie. Mais pourquoi est-ce que ce sont souvent les femmes qui doivent les faire ? » demande la comédienne. Ainsi, elle prépare sa fille à user de discernement lorsque viendra le temps pour elle de prendre ses propres décisions. « Je veux qu’elle comprenne bien les réalités de la société et qu’elle soit à même de remettre en question certaines valeurs qui ne lui conviennent pas. » Une société qui exige des femmes d’exceller dans le multitâche tout en gardant le sourire… et qu’Annette trouve parfois un peu cruelle.

Selon Annette, il faut avoir le temps de réfléchir, de voir venir les choses, de les apprivoiser. « Dans deux ans, alors que ma fille entrera dans l’adolescence, je serai en plein dans ma ménopause. Je veux prévoir le coup pour vivre cette période de manière sereine. » Pour se préparer, elle fait actuellement des recherches sur les médecines naturelles, question de trouver un moyen de minimiser les désagréments physiologiques et psychologiques qui accompagnent la ménopause… et les prises de bec avec sa future ado ! Elle mise également sur le soutien de ses sœurs, avec lesquelles elle échange régulièrement au téléphone. Elles discutent de leur vie au quotidien, de leur réalité professionnelle, de femme et de mère.

La comédienne a l’impression que de nos jours, on s’attend à ce que la femme soit capable de« se revirer sur un 30 sous à tout moment ». « On doit s’impliquer à l’école de ses enfants, dire le bon mot en réunion, être parfaite lors d’un rendez-vous galant, s’occuper de ses parents. Avec des attentes pareilles, il est facile d’entrer dans l’engrenage de la culpabilité. Il faut que cette culture de la performance cesse. » Elle considère qu’il est temps de repenser le rôle de la femme au sein de la société québécoise et de cesser de percevoir la famille comme une contrainte. « Un enfant, ce n’est pas un obstacle, c’est un enfant ! » Selon Annette, l’individu, le couple, les employeurs et le gouvernement doivent travailler ensemble pour en arriver à une meilleure articulation de la famille et du travail.

Qu'en pensez-vous?

1 Réaction

  1. Roseline Brien

    Les femmes n’ont pas à tout faire elles-mêmes. Elles peuvent partager la tâche avec leurs frères et leur mari. Et si elles ne le font pas, mea culpa.

    Pour ce qui est des enfants, on n’est pas obligées de les animer continuellement. Les enfants peuvent très bien jouer tout seuls, aller jouer dehors, aller chez leurs amis sans être constamment surveillés, etc. On n’est pas obligées non plus de céduler des cours de danse, judo, musique, sport, gymnastique, etc. et de faire constamment le taxi pour nos petits chéris. Ils peuvent souvent marcher ou faire de la bicyclette ou prendre le bus. Ils peuvent aussi très bien faire leurs devoirs seuls, dans la majorité des cas.

    On n’est pas obligées non plus d’aller chez le coiffeur à tout bout de champ pour teinture, style différent, etc. etc. On n’est pas obligées non plus d’être sur le comité d’école, d’avoir les ongles et le maquillage parfaits, de suivre la mode et de la faire suivre à nos petits chéris.

    Bref, je n’ai pas beaucoup de sympathie pour les femmes qui se sentent obligées de tout faire, et de tout faire parfaitement. Il y a bien de façons de s’organiser et de vivre sa vie de façon tout à fait satisfaisante sans tout s’accaparer. Vivre et laisser vivre. Et se débarrasser d’une grande partie du poids matérialiste et décoratif pour vivre plus légèrement.

Inscription à l'infolettre