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Photographie des enfants de Justine.

Les enfants de Justine

par 

Journaliste et historienne, Sophie Doucet s'intéresse à l'être humain d'hier et d'aujourd'hui, d'ici et d'ailleurs. Marquée par la rencontre avec le peuple chinois, son article La Chine cherche ses filles, paru en 2005 dans L'actualité, lui a valu une médaille d'or aux Prix du magazine canadien. Sophie Doucet poursuit des études doctorales en histoire sur les relations mère-fille vues à travers les écrits personnels de Marie-Louise Globensky (1849-1919).

Au début du 20e siècle, Montréal était une véritable « nécropole des bébés ». Pour renverser la vapeur, Justine Lacoste-Beaubien a cofondé l’Hôpital Sainte-Justine, qu’elle a dirigé d’une poigne de fer pendant 60 ans.

Denyse Baillargeon émerge à peine des archives de l’institution qui célèbre son centenaire. Elle nous livre les faits saillants d’une épopée qu’elle racontera dans un ouvrage à paraître ce printemps chez Boréal : Histoire du Centre hospitalier universitaire de Sainte-Justine (1907-2007). L’auteure est professeure d’histoire des femmes et de la famille à l’Université de Montréal.

Certains ont qualifié le Canada français du début du siècle de « nécropole des bébés ». Pourquoi ?

À Montréal, au tout début du 20e siècle, un bébé sur quatre mourait avant d’avoir atteint l’âge d’un an. À l’époque, c’était la ville qui avait le taux de mortalité infantile le plus élevé après Calcutta, parmi celles dont on connaît les statistiques. Par comparaison, dans les grandes villes occidentales et les autres villes canadiennes, le taux se maintenait à 1 sur 10 environ.

Et c’est chez les franco-catholiques que les enfants mouraient le plus. Comment explique-t-on cela ?

La plupart des bébés mouraient de diarrhées et d’entérites. À l’époque, le lait n’était pas pasteurisé et était transporté de la campagne à la ville dans des conditions abominables. C’est ce lait contaminé que buvaient les enfants des Canadiens français, car les mères de cette communauté allaitaient peu.

Pourquoi ?

Il y a plusieurs raisons. Notamment une certaine pudeur alimentée par le discours que l’Église catholique tenait sur le corps, un discours peut-être plus prégnant qu’ailleurs. Il n’était pas question de donner le sein devant des membres de la famille. Et plus la famille s’agrandissait, plus c’était difficile de s’isoler. Surtout lorsque l’on cohabitait avec ses parents ou ses beaux-parents dans un logement urbain exigu, comme ça arrivait souvent. Par ailleurs, les statistiques sur la mortalité infantile étaient gonflées par la mortalité dans les crèches, où aboutissaient les enfants nés de filles-mères. Là, c’étaient 8 bébés sur 10 qui mouraient ! Les religieuses qui tenaient ces crèches avaient rarement les moyens financiers suffisants pour bien prendre soin des nouveau-nés.

C’est pour contrer la mortalité infantile qu’on a fondé l’Hôpital Sainte-Justine ?

La mortalité des enfants scandalisait toute la communauté bien-pensante canadienne-française : les curés, les médecins, les bourgeois. À l’époque, pour tous ces gens-là, ça voulait dire que l’avenir de la race était en danger. Il y avait une question nationale derrière ça. On ne voulait pas sauver chaque bébé pour lui-même, mais parce qu’il représentait l’avenir de la nation.

L’idée de fonder un hôpital pour enfants est d’Irma LeVasseur, la première femme médecin canadienne-française. Parlez-nous d’elle.

Irma LeVasseur a fait son cours de médecine aux États-Unis. Lorsqu’elle est revenue au Québec en 1903, le Collège des médecins n’a pas voulu lui accorder le droit de pratiquer. Elle l’a obtenu du Parlement. Après être allée se perfectionner en Europe, elle est rentrée avec cette idée de fonder un hôpital pour enfants à Montréal. Elle en a fait part à madame Alfred Thibodeau, une bourgeoise montréalaise, qui lui a présenté Justine Lacoste-Beaubien. De la rencontre entre ces femmes est né Sainte-Justine. Irma LeVasseur quittera toutefois l’institution assez vite. Ce n’est que dans les années 1940 qu’on verra réapparaître des femmes médecins dans l’hôpital.

Justine Lacoste-Beaubien a tout de suite accepté de participer à l’aventure ?

Oui. Justine Lacoste-Beaubien n’avait pas d’enfants. Selon certains auteurs, cela explique en partie son engagement : l’hôpital lui a permis de jeter son dévolu sur des milliers de bambins. Elle venait d’une famille bourgeoise de Montréal, son père était sénateur. Elle était mariée à Louis de Gaspé-Beaubien, de la famille Beaubien d’Outremont, un riche homme d’affaires qui a fondé une des premières maisons de courtage canadiennes-françaises. Pour les bourgeoises de l’époque, s’occuper de bonnes œuvres faisait partie de leur rôle social. Et cela leur enlevait peut-être un sentiment de culpabilité d’être si bien nanties, alors que la société urbaine et industrielle faisait tant de misérables. D’autre part, je pense qu’il y avait dans leur engagement une idée de maintenir l’ordre social. Parce que s’il y a trop de pauvres, il peut y avoir de la révolte populaire, de la criminalité…

Où et quand a été fondé l’Hôpital Sainte-Justine ?

Il a été créé dans une maison privée sur la rue Saint-Denis, près de Roy, en novembre 1907. Le premier patient était un petit garçon très malade qu’Irma LeVasseur gardait déjà chez elle. En 1907-1908, on a mis en place toute la structure de l’hôpital, en faisant appel à des médecins qui s’intéressaient à la mortalité infantile. L’Hôpital Sainte-Justine déménagera plusieurs fois avant de s’installer, en 1957, dans l’immeuble qu’il occupe présentement dans la côte Sainte-Catherine.

Quel rôle y a joué Justine Lacoste-Beaubien ?

Elle a été la présidente du conseil d’administration pendant près de 60 ans, de 1907 à 1966, l’année précédant son décès ! C’était son hôpital. Elle avait une autorité absolue, même sur les médecins, qui n’avaient pas trop le choix de faire comme elle disait. C’était une femme tenace, têtue. D’ailleurs, une chose m’a frappée chez elle. On l’associe beaucoup, avec raison, à la philanthropie et au bénévolat. Mais en même temps, c’était une femme férue de modernité et de progrès scientifique. Elle souhaitait faire de son hôpital une institution de pointe. Elle voulait les meilleurs appareils, les meilleures techniques chirurgicales, les plus grands spécialistes. Pour cela, elle n’hésitait pas à envoyer ses médecins en congrès aux États-Unis ou en Europe. Elle a elle-même beaucoup voyagé, et on dit que partout où elle allait, elle aimait visiter les hôpitaux.

Les employés de Sainte-Justine étaient-ils bien traités ?

Dans l’esprit de Justine Lacoste-Beaubien, tous les employés de l’hôpital auraient dû être des bénévoles. Elle les payait très mal ! Sainte-Justine est un des hôpitaux qui payaient le plus mal à Montréal. Ce n’est pas pour rien que la première grève des infirmières y a eu lieu, en 1963. Cette grève, c’est un symbole. Pour la première fois, des infirmières, que l’on considérait comme ayant « l’instinct » de prendre soin des autres, refusaient de s’occuper des patients. Et pas de n’importe quels patients, mais d’enfants. Jusqu’à un certain point, ça leur a attiré la sympathie du public, qui s’est dit : pour qu’elles aillent jusqu’à renier leur nature, il faut vraiment qu’elles soient mal traitées. Et elles ont eu gain de cause.

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