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Photographie de Agnès Varda ainsi que Jackie Buet

En mars 2008, près de Paris, avait lieu le 30e Festival international des films de femmes de Créteil. Un feu roulant : 150 films — dont 49 en compétition –, des forums, le lancement d’un réseau international de 35 festivals de films de femmes. Tremplin pour les unes, ghetto pour les autres, ce monument de la culture féministe doit-il revoir sa mission ? Controverse.

Agnès Varda n’y va pas de main morte. À 80 ans, frange et allure inchangées, la réalisatrice de Sans toit ni loi et des Glaneurs et la Glaneuse a décidé de bousculer Créteil. Dans un débat qui l’oppose à Jackie Buet, cofondatrice et directrice du Festival, devant une salle vite survoltée, Varda suggère que le Festival évolue radicalement et que, dans cet événement jusque-là réservé à des femmes cinéastes, on accepte des œuvres de réalisateurs. Pourquoi ne pas projeter, par exemple, et discuter ensuite, le fi lm d’un Iranien dénonçant l’enfermement des fillettes dans son pays ? La formule actuelle est dépassée, a créé un ghetto ignoré des médias.

Son argumentation est truffée d’extraits visuels retraçant l’évolution du cinéma des femmes. Le premier tétanise la salle : une enfilade de vulves en très gros plan, filmées sans musique ni esthétique ! Dans ce Near the Big Chakra, l’Américaine Anne Severson voulait, en 1971, démythifier le sexe féminin. Varda elle-même, en 1975, faisait rugir avec l’image d’une femme enceinte et nue, dansant. « Les femmes humiliées dans la pub, oui, dit-elle, mais le système pileux, censuré ! » D’où l’agressivité et la juste colère des femmes cinéastes de l’époque, pressées de changer la représentation des choses !

Arrivent 1979 et le premier festival de films de femmes. Très vite, Sceaux — puis Créteil à partir de 1985 — devient la vitrine et le lieu de rassemblement d’une génération de cinéastes plutôt isolées dans leur pays, peu diffusées, oubliées des grands festivals de Cannes ou de Berlin. Même le magnifique Allemagne, mère blafarde de Helma Sanders-Brahms (1980) est peu vu en Europe. Grâce à Créteil, les Liliana Cavani (Portier de nuit), Margarethe von Trotta (Les Années de plomb), Catherine Breillat (36 fillette) accéderont souvent à une distribution internationale, comme les Jane Campion (Un ange à ma table), Safi Faye (Mossane)…

Les hommes sont « dissuadés » d’y entrer, et Varda l’admet : les femmes avaient besoin, au début, d’être entre elles afin d’exprimer une parole opprimée, des sujets aussi tabous que la violence conjugale, des « révoltes contre la société des pères ». « Mais nous n’en sommes plus là, affirmet-elle. En France, il y a des jeunes femmes dans tous les métiers du cinéma, sans discrimination. Aux derniers Césars, plusieurs films gagnants étaient faits par des femmes ! » Et pour elle, cette ségrégation officieuse donne mauvaise réputation à Créteil.

Varda insiste : « Pourquoi ne pas donner la priorité aux sujets et aux angles ? Le propos et le traitement devraient importer plus que le sexe de la cinéaste. Il faut miser sur les hommes complices ! Plusieurs, comme Bergman, Sembène Ousmane avec Mooladé (sur l’excision) ou Cristian Mengiu avec son 4 mois, 3 semaines et 2 jours, savent bien montrer les femmes… » « Mais leurs films sont déjà projetés partout, rétorque une spectatrice, alors que le Dunia de Jocelyne Saab (sur l’excision également) ne circule pas ! »

Deux jours plus tard, une table ronde réunit Jackie Buet, Nicole Fernandez-Ferrer, directrice du Centre audiovisuel Simone de Beauvoir à Paris, ainsi que les cinéastes Helma Sanders-Brahms (Allemagne), Virginie Peignien (France) et Lise Bonenfant (Québec) autour d’une question connexe : Le féminisme a-t-il changé l’image des femmes au cinéma ?

Si la production des femmes a offert, depuis 30 ans, un contrepoids bienvenu aux stéréotypes du cinéma de masse, en montrant « plus de femmes fortes et d’hommes sensibles », Hollywood n’a pas été « contaminé » par le féminisme ! Le cinéma français non plus, selon Virginie Peignien : « Je suis aussi comédienne et, à 40 ans, les rôles se font rares, comme si ça ne vendait plus ! Alors qu’en 2010, plus de la moitié de la population aura 60 ans ! » « Ce qui a changé en France, ajoute Nicole Ferrer, c’est que les filles ont envahi les écoles de cinéma. Influencent-elles l’image donnée des femmes ? Dans le cinéma documentaire et militant, oui. Dans le cinéma de fiction, c’est plus difficile. »

La grande question demeure la possibilité de produire, de livrer une vision du monde de plus en plus éclatée, multiple. Des « films d’urgence sur des sujets tabous », selon l’expression de Jackie Buet, les femmes cinéastes sont passées à des thèmes fort variés, à des approches parfois très formelles, à des préoccupations aussi souvent politiques qu’intimes. La compétition de 2008 l’illustre bien. Dans le domaine du documentaire, le sort de la Tchétchénie côtoie celui de prisonnières françaises, de transsexuelles américaines, d’une divorcée palestinienne. Même du côté de la fiction, on passe de la crise identitaire d’une jeune Coréo-méricaine à la désintoxication d’une étudiante iranienne et à la résistance du peuple tibétain en Inde.

Le cinéma coûte cher : comment toutes ces réalisatrices, occidentales ou asiatiques, y arrivent-elles ? Les expériences semblent varier. L’Allemande Helma Sanders-Brahms précise : « Chez nous, après la grande vague des années 1980, les réalisatrices qui restent se réfugient à la télévision, par manque d’appui et d’argent. On finance plutôt des films de combat, des policiers, etc., qu’on dit plus populaires, plus rentables au box-office que les histoires de relations humaines. » Elle-même vient de lutter pendant 12 années pour tourner un fi lm sur la musicienne Clara Schumann.

Même Josiane Balasko, célèbre comédienne et cinéaste, invitée d’honneur et vedette du Festival, en arrache. Malgré ses succès de réalisatrice (dont Gazon maudit), elle a mis cinq ans à financer Cliente, en salle à l’automne 2008. « Les producteurs refusaient parce que c’est l’histoire d’une femme qui achète les services sexuels d’un jeune homme. Un homme, ce serait OK. Mais une femme, non ! En plus, on trouvait que le sujet allait à l’encontre de mon image d’actrice comique. J’ai dû écrire le livre, devenu un bestseller, pour que les financiers embarquent ! Alors oui, il y a parfois une censure financière contre les films de femmes. » Pourtant, peut-être parce qu’elle a enrôlé des comédiennes et des comédiens connus, Virginie Peignien a pu réaliser son premier court métrage, Juste une heure, où elle raconte l’histoire d’une femme qui aborde un inconnu dans la rue pour lui proposer de faire l’amour.

Aux États-Unis, où les fonds publics sont rares, Joy Dietrich a eu la chance d’en obtenir pour sa première fiction, Tiea Yellow Ribbon : « Je suis arrivée au bon moment avec le bon projet. » Une autre Américaine, Jennifer Fox, projette à Créteil les six heures de son fascinant documentaire Confessions of a Flying Woman, tourné caméra à l’épaule en Europe, en Asie et en Afrique du Sud, pour « montrer que les dilemmes de la femme moderne sont partout les mêmes : avoir des enfants ou pas ? Trouver la passion et conserver sa liberté ? Tout avoir ? Que sacrifier ? » Cette série, financée par un consortium international de sept télévisions, diffusée en Scandinavie et à la BBC, projetée un peu partout, a été boudée par PBS — la télé publique des États-Unis — parce que, dit Fox, « j’y montre des femmes blanches et noires sur un pied d’égalité ».

L’Australienne Kim Farrant a voulu explorer, avec Naked from the Inside, le rapport au corps et à l’identité. Un budget de 650 000 $, cinq années de travail. « Malgré le succès des Gillian Armstrong et Jane Campion (la seule femme à avoir obtenu une Palme d’or à Cannes pour La Leçon de piano en 1993), le cinéma australien demeure une industrie mâle. Il y a cependant des opportunités pour les femmes. Moi-même, j’ai été aidée par des femmes au pouvoir dans les institutions de financement. »

La Suédoise Christina Olofson, auteure du remarquable Dirigenterna/Elles sont cheffes d’orchestre (1987), déplore que les institutions scandinaves aient diminué leur financement des films de femmes. Et Lise Bonenfant rappelle les constats du groupe de pression Réalisatrices équitables : au Québec, les filles représentent presque 50 % de la population étudiante en cinéma mais, plus tard, leurs projets sont moins acceptés et moins financés par les institutions — moins de 15 % des budgets ! — que ceux de leurs collègues masculins.

Sur le terrain, les Québécoises travaillent pourtant avec des gars, la mixité allant de soi. La question de Créteil s’est posée à Vidéo Femmes, cette boîte de production de Québec qui fête en 2008 ses 35 années d’existence, un record. Lise Bonenfant raconte : « Est-ce qu’on fait rentrer des gars ? “Pourquoi pas, disaient certaines de nos jeunes, Vidéo Femmes a l’air d’un ghetto…” Je leur ai répondu : “Pendant que la productrice Pauline Voisard travaillera pour le film d’un gars, elle ne travaillera pas pour vous.” Le débat a été clos. Même chose pour Créteil : le film d’un homme déplacerait forcément le film d’une femme… »

Pour Lise Bonenfant, comme pour la majorité des participantes, Créteil demeure un festival nécessaire, tel quel. Pour promouvoir les jeunes réalisatrices. Et pour éviter d’oublier les pionnières. « Où trouver ailleurs des rétrospectives de ces Alice Guy, von Trotta, Varda, aussi importantes qu’un Visconti ou un Fassbinder ? » lance une spectatrice. Il faut avouer que voir une cinquantaine de femmes cinéastes venues du monde entier monter sur scène à l’appel de leur nom, à la cérémonie d’ouverture, la Québécoise Helen Doyle coude à coude avec l ’Indienne Chitra Palekar et la Sénégalaise Safi Faye, avait quelque chose de profondément réjouissant.

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Créteil, c’est aussi 30 années de présence québécoise et, en particulier, de collaboration avec Vidéo Femmes. En 2008, on célébrait les 30 ans de métier de Lise Bonenfant, jumelée à la Suissesse Carole Roussopoulos dans une rétrospective croisée de leurs formidables filmographies. Bonenfant, cette « écorchée de la vie, touchée par l’humain dans toute sa complexité », aura montré la violence des hommes… et des femmes comme la pauvreté des enfants, donné la parole à des toxicomanes ou à des itinérantes et signé de nombreux portraits, des infirmières aux femmes de Refus global. En partie grâce à Créteil, ses films vivent encore. Sous la peur et De l’ombre à la lumière se retrouvaient même — traduits ! — dans un festival à Séoul, en mai 2008. « Et c’est à Créteil que nous avons rencontré ces Coréennes, confirme Martine Beaurivage, directrice générale de Vidéo Femmes. Nous y avons aussi signé des ententes de coproduction et de distribution avec des compagnies françaises. » Pendant ce temps, Léa Pool commentait la projection de son Anne Trister (1986) dans la section Rétrospective. Et Helen Doyle voyait son Birlyant, une histoire tchétchène (2008), rater de peu le premier prix de la compétition documentaire !

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