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Photographie de Laurette Champigny-Robillard

Le , la première présidente du Conseil du statut de la femme, Laurette Champigny-Robillard, recevait le Prix de la pionnière lors du gala Femmes de mérite. Pionnière. Aucun mot ne pourrait mieux décrire cette femme courageuse et fonceuse qui a influencé la situation de toute une génération de Québécoises. Regard sur une vie remplie de passions, d’actions, de décisions.

À 82 ans, Laurette Champigny- Robillard s’assoit avec des gestes mesurés à la jolie table de bois de sa cuisine raffinée, décorée d’un bleu provençal gai. Une apparente fragilité et une voix douce, mais aussi une surprenante force intérieure et une grande volonté émanent de la dame. Une étincelle d’humour brille dans ses yeux bleu-gris, signe de sa vivacité d’esprit. Seule une légère difficulté d’élocution trahit l’accident cérébro-vasculaire qui l’a frappée il y a cinq ans. Montréalaise amoureuse de sa ville, cette figure de proue de la cause féministe a grandement influencé la vie des Québécoises.

Enfant d’une mère d’origine canadienne- française née à Boston et d’un père québécois, Laurette Champigny-Robillard grandit, malgré l’atmosphère austère de l’avant-guerre, dans un environnement assez libéral. « C’était la grande noirceur au Québec. Mais mon père était politisé; il était donc normal d’avoir des conversations sur l’actualité internationale dans notre foyer. »

Cette jeune fille ouverte sur le monde et désireuse d’apprendre trouve dans sa grand-mère paternelle un véritable modèle : « Ma grand-mère était féministe dans l’âme; elle s’était mariée tard, elle avait des moyens, elle était très politisée et recevait dans son salon des membres de la Société Saint-Jean- Baptiste qui y tenaient des réunions », se souvient Mme Champigny-Robillard avec tendresse. « J’ai appris beaucoup d’elle. Son locataire possédait une bibliothèque considérable et me laissait fouiller dedans ! Ma grand-mère me disait toujours que l’index, ce n’était pas pour nous. Je pouvais lire tout ce que je désirais. »

Toute jeune, Laurette possède déjà les qualités qui feront d’elle une messagère de la cause féministe au Québec. Aînée de deux frères, elle aime prendre les choses en mains. « Mon père m’appelait la mère supérieure », confie-t-elle dans un demi-sourire.

Elle abandonnera ensuite ses études à l’école normale Jacques-Cartier pour les filles. « On n’y apprenait rien du tout, alors j’ai décroché. Puis mon père m’a incitée à suivre un cours de secrétariat, un domaine dans lequel je n’avais aucun talent ! » dit-elle en riant. Cette formation lui ouvrira tout de même bien des portes.

Un parcours de combattante

Son parcours fascine. Autodidacte, elle-même avoue être surprise de la tournure qu’a prise sa vie. « Je m’étonne d’avoir réussi une telle carrière, sans avoir de diplôme. Mais l’on dépend toujours d’un concours de circonstances, et puis du risque que l’on assume ou pas de se casser la gueule. »

Mme Champigny commence sa carrière à 17 ans, comme dactylo. Elle change rapidement d’emploi pour devenir vérificatrice de déclarations fiscales au ministère du Revenu du gouvernement fédéral, puis représentante de service.

En , elle se marie et demeure à la maison pendant huit ans pour s’occuper de sa famille grandissante. « Avant la guerre, à la Ville de Montréal par exemple, si une femme se mariait, on lui montrait la porte. Un homme bénéficiait pour sa part d’une augmentation de salaire, et c’était ainsi dans toutes les institutions. J’ai quitté mon emploi parce que c’était coutume vers cette époque, mais je l’ai regretté, même si je ne me l’avouais pas à moi-même. »

À son retour sur le marché du travail en , elle occupe la fonction de représentante de commerce, une expérience difficile mais riche d’enseignements. « Je donnais, à Toronto, descours en anglais à tous les vendeurs de la compagnie… à un salaire moindre que le leur et sans avoir le même titre. Les femmes qui retournaient au travail, dans ce temps-là, devaient le faire sous le couvert de l’épanouissement personnel, dans des emplois qui, somme toute, n’étaient pas des plus épanouissants… Le vrai motif de ces femmes était selon moi l’affranchissement, l’indépendance, même si elles devaient camoufler ce besoin sous le désir de donner plus de confort à leur famille. »

L’appel du destin

Mme Champigny-Robillard est mère de cinq enfants, dont deux fi lles nées après son retour sur le marché du travail. À une époque où les congés parentaux n’étaient pas monnaie courante, concilier les rôles de femme de carrière et de mère relevait du défi . « Ma belle-mère gardait les enfants lorsque je travaillais », explique-t-elle. Cela ne l’a pas empêchée d’être membre de la Chambre de commerce de Montréal et de siéger au conseil d’administration de la Fédération des femmes du Québec. Ses valeurs, ses expériences de travail et de bénévolat : tout la conduisait naturellement à embrasser la cause féministe.

Au début des années , un comité de la Fédération demande au gouvernement du Québec la constitution d’un « office de la femme ». Fin , Claire Kirkland-Casgrain, ministre des Affaires culturelles, dépose à l’Assemblée nationale le projet de loi créant le Conseil du statut de la femme, le CSF. La Fédération, soucieuse que les orientations du nouvel organisme demeurent dans l’esprit de sa réflexion, présente au gouvernement trois candidatures pour la présidence du Conseil.

Pour Mme Champigny-Robillard, il s’agit d’un véritable appel du destin. « Je voulais vraiment avoir ce poste et j’ai fait valoir mes références, avoue-telle, un sourire dans la voix. Je savais que le poste était à Québec. Même si je venais de m’acheter une maison à Saint-Laurent et que je ne savais pas du tout comment j’allais m’organiser avec les enfants, je voulais vraiment participer à ce nouvel élan donné au mouvement des femmes. » C’est ainsi qu’elle devient la toute première présidente du Conseil du statut de la femme, en .

Cinq années au Conseil

Durant ses cinq années à la tête du Conseil, Mme Champigny-Robillard apprend à maîtriser les rouages de l’administration publique. « Il m’a fallu près de trois ans pour comprendre tout le système, les jeux de pouvoir, la négociation avec les organismes gouvernementaux et, surtout, arriver à faire changer les choses en apprenant à se conformer aux règles administratives d’un gouvernement auquel il faut se confronter et obéir. Et devant lequel on doit quelquefois être un tout petit peu délinquant… » affirme-t-elle, les yeux pleins de défi .

En tant que première présidente, Mme Champigny-Robillard a dû établir les priorités du CSF et mettre en place ses comités directeurs. Elle est très fière d’avoir contribué à la mise sur pied du centre de documentation, qui a « outillé les femmes du Québec en les informant sur des sujets qui n’étaient auparavant que peu documentés, ou même tabous ».

Dans bien des domaines, notamment celui des relations publiques, il lui fallait ouvrir la voie. Elle se souvient, par exemple, d’une controverse créée par un discours sur la violence conjugale, prononcé lors du Congrès de la magistrature en , Année internationale des femmes. « Je pensais avoir préparé un bon discours, mais j’ai reçu un accueil glacial. Je crois que c’était la première fois que l’on parlait publiquement de ce sujet tabou. J’ai été citée dans tous les journaux jaunes, j’étais abasourdie ! »

Égalité et indépendance

Fonceuse et déterminée, Laurette Champigny-Robillard imprime son erre d’aller au jeune Conseil du statut de la femme. Plusieurs groupes réclament de lui qu’il prenne position sur des sujets brûlants. Avec fierté, l’ex présidente rappelle aujourd’hui que le CSF a été le seul organisme-conseil à se prononcer unanimement en faveur de l’avortement au Canada. « Nous avons longuement mûri la question et j’ai subi beaucoup de pressions. Je tenais à ce que ce vote du conseil d’administration soit unanime, pour lancer un message politique fort et clair. Nous y sommes parvenues, et je pense que c’est une des plus grandes réalisations du Conseil, puisque les femmes siégeant au conseil d’administration représentaient toutes les classes de la société. »

Un autre de ses accomplissements est sans contredit la sortie du rapport Pour les Québécoises : égalité et indépendance, qui a connu un immense succès en librairie. « Lorsque le rapport a été rendu public, ma fille, qui était au cégep, est arrivée à la maison et m’a dit que son enseignante avait demandé à sa classe d’étudier le document, et de s’y référer. Je me suis alors rendu compte que ce que je faisais, avec l’aide précieuse du conseil d’administration du CSF et la motivation exemplaire du personnel, servait vraiment à quelque chose et avait un impact direct sur la population québécoise. »

Pour les Québécoises : égalité et indépendance, c’est aussi un appel à l’autonomie financière des femmes. Un sujet que Mme Champigny-Robillard a particulièrement à cœur. « Il n’existe aucune indépendance sans une certaine autonomie financière; si un individu dépend d’un autre pour assurer sa vie, à ce moment-là, c’est de l’esclavage », pense-t-elle.

Prête à passer à autre chose, Mme Champigny-Robillard quitte ses fonctions en , au moment où le rapport, contenant plus de 300 recommandations, est déposé au gouvernement. Elle laisse en héritage cette pierre angulaire du Conseil, qui en guidera la plupart des actions et orientations durant les décennies suivantes.

Pionnière encore une fois, elle poursuit sa carrière à titre de première présidente de l’Office des personnes handicapées du Québec, avant de devenir sous-ministre adjointe au ministère de l’Immigration et des Communautés culturelles pendant trois ans. En fin de carrière, elle préside la Commission d’examen des cas psychiatriques.

Elle prend sa retraite en , en laissant aux femmes du Québec un rêve d’égalité et d’indépendance en voie de se concrétiser.

Le féminisme en

Mme Champigny-Robillard porte un regard lucide sur le féminisme d’aujourd’hui. « Je pense que le mouvement est dans une situation difficile; les féministes d’aujourd’hui sont nos filles, et je crois qu’il y a plusieurs problèmes que nous n’avions pas prévus lorsque nous avons rédigé notre politique d’ensemble. Par exemple, on ne parlait pas beaucoup des femmes âgées — nous étions jeunes à l’époque –, ni des immigrantes, qui sont beaucoup plus nombreuses aujourd’hui et qui connaissent des difficultés propres à leur situation. »

Pour Mme Champigny-Robillard, le féminisme se doit, devant ces changements sociaux considérables, de fournir une réponse et un soutien adéquats. Mais pas nécessairement avec les idées ou les moyens connus. Il lui importe surtout que le flambeau de la première génération de féministes brille dans la main de la seconde et que celle-ci aille de l’avant, avec un petit regard en arrière.

Selon elle, la lutte est loin d’être terminée, même si les femmes du Québec ont « fait un grand bout de chemin », par leurs actions et leur combativité. « Il faut que ça continue ! Encore aujourd’hui, les inégalités sociales et la pauvreté touchent plus de femmes que d’hommes, surtout chez les personnes âgées. »

Mais que de chemin parcouru en quelques décennies ! « Je suis heureuse qu’il n’y ait plus, dans les structures, de barrières pour les femmes, même s’il reste encore peut-être quelques obstacles dans la mentalité de certaines personnes… Peut-être suis-je optimiste en me réjouissant du chemin accompli. Si ma grand-mère vivait aujourd’hui, elle trouverait que c’est bien, l’égalité des chances pour tous, les hommes et les femmes sur un même pied… » Parions que sa grand-mère serait aussi remplie de fierté devant la vie passionnée et engagée de sa petite-fille, qui a si bien suivi ses traces.

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