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Photographie d'un coeur gravé dans un arbre

Pas facile de vivre une relation amoureuse quand les valeurs de notre culture d’origine créent des flammèches en se frottant à celles du Québec… Discussion avec de jeunes néo-Québécois.

Fadilla (prénom fictif) a 15 ans. Même si elle rencontre le gars qui la fera craquer, elle ne fera pas l’amour avec lui avant le mariage; sa religion le lui interdit. Cette même religion ne permet pas à Wallid (prénom fictif) d’avoir une blonde avant d’être âgé d’au moins 25 ans, et il devra alors se marier. Le jeune homme de 14 ans s’en moque et il savoure son bonheur avec sa petite amie. Tout comme la majorité de leurs camarades, Fadilla et Wallid chevauchent deux cultures lorsqu’il est question d’amour. Et entre les deux, leur cœur balance… plutôt bien.

Dans la classe de Fadilla, on compte environ trois étudiants d’origine québécoise parmi quelque 30 élèves. L’adolescente libanaise fréquente l’École secondaire La Dauversière, dans le quartier mont­réalais Bordeaux-Cartierville. Wallid est étudiant à l’École Évangéline, dans ce même secteur peuplé d’un grand nombre de familles immigrantes. Être ado dans un tel amalgame culturel n’est pas toujours facile, surtout quand on commence à avoir envie de liens qui vont plus loin que l’amitié avec ses camarades du sexe opposé. « Ces jeunes vivent un tiraillement, un choc entre les valeurs de leur société d’origine et celles de leur société d’accueil », soutient Geneviève Morand, intervenante sociale à la Maison des jeunes de Bordeaux-Cartierville.

Pourtant, après une discussion animée avec une demi-douzaine de jeunes de 13 à 18 ans qui fréquentent ce lieu de rencontre, on retient une chose : côté relations amoureuses, ces nouveaux Québécois ne semblent pas se sentir trop coincés entre les valeurs d’ici et les interdits et permissions de leur famille et de leur culture d’origine.

« Je n’ai pas le droit d’avoir de blonde jusque vers 25 ans parce que je suis musulman, et c’est pareil pour les filles, indique Wallid. Mais je m’en fous, je vis ma vie. Et si je marie un jour une non-musulmane, je ne la forcerai pas à se convertir. Même si mon père me renie… » lance-t-il en soulignant qu’il entretient somme toute une bonne relation avec ses parents.

Wallid dit respecter et mettre en pratique les préceptes de l’islam. Comme lui, un grand nombre d’ados des communautés culturelles vivant ici accordent une grande importance à la religion… malgré les cachotteries à leurs parents. « En ne parlant pas de leur chum ou de leur blonde avec leurs parents, plusieurs jeunes essaient surtout d’éviter les conflits », souligne Josiane Le Gall, anthropologue et chercheuse associée au CLSC Côte-des-Neiges.

Fadilla tient également à respecter les enseignements de sa religion. « Je vis la même interdiction chez nous, mais je ne pense pas que ça m’empêchera d’avoir un chum. Par contre, l’islam interdit aussi de consommer de la drogue et de faire l’amour avant le mariage, et je respecte ces règles. »

Résignés ou raisonnables ?

Malgré cette apparente sérénité par rapport aux interdits familiaux, peut-on demeurer aussi zen lorsqu’on constate que les copains québécois « pure laine » bénéficient de plus de liberté ? « Ces interdits ne me dérangent pas, même si au Québec on est plus permissif, répond Silva (prénom fictif), 18 ans, d’origine arménienne et née au Québec. Pour moi, l’essentiel est la famille. Chez les Québécois, tout est permis à 16 ans. Quand j’entends parler d’une fille de 18 ans qui a un chum de 26 ans et un enfant, ça me terrorise », poursuit la jeune femme.

Ses parents l’ont pourtant contrainte à quitter son petit ami afin qu’elle se consacre pleinement à ses études. Elle leur avait caché sa relation avec lui pendant six mois. Si elle affirme que ces interdits ne la contrarient pas, elle masque difficilement la douleur encore présente à la suite de cette rupture.

Au dire de Geneviève Morand, les jeunes néo-Québécois n’envient pas nécessairement la situation de leurs camarades de souche. Toutefois, ces valeurs culturelles plus strictes sont parfois cause de tourments pour certains d’entre eux, « peut-être plus pour les filles, avec qui les parents sont plus sévères », signale-t-elle.

En plus du cas de Silva, l’intervenante évoque l’exemple de cette jeune Haïtienne à qui les parents ont interdit de fréquenter la Maison des jeunes. « Son futur époux est déjà choisi… Elle semble se résigner. D’un autre côté, elle m’a dit qu’elle préférait continuer à aller à l’école et avoir la possibilité de travailler. En Haïti, on pourrait l’enfermer à la maison, alors qu’ici, elle est obligée d’aller à l’école. Pour elle, il s’agit d’une petite victoire, d’une semi-liberté. »

En fait, les règles plus strictes des familles des communautés culturelles constituent souvent un moyen de défense contre les « assauts » de la société nord-américaine : drogue, hypersexualisation, cyberviolence, cybersexe, instabilité des jeunes hommes dans les relations amoureuses. « Ce n’est pas nécessairement lié à la religion, c’est plutôt une question de valeurs », soutient Maysoun Faouri, directrice de l’organisme Concertation Femme à Montréal et vice-présidente de la Table de concertation jeunesse de Bordeaux-Cartierville. « Les parents craignent tout ce qui peut éloigner les jeunes de leurs études. Après tout, ces familles ont émigré dans le but d’améliorer le sort de leurs enfants. Je crois qu’elles seraient peut-être moins sévères si elles étaient dans leur pays d’origine, où tous ces “dangers” ne sont pas aussi présents », poursuit-elle.

Non au culte de la beauté…

L’hypersexualisation des jeunes, sur­exposée dans les médias, compte parmi ces « perversions » de notre société contre lesquelles les parents issus des communautés culturelles veulent protéger leur progéniture… et plus particulièrement leurs filles.

« C’est vrai que les gars choisissent les filles pour leur apparence, leur corps mince… » croit Silva. Saia (prénom fictif), d’origine roumaine, perçoit déjà cette pression sur les jeunes femmes « qui doivent être sexy ». Pourtant, elle n’a que 13 ans et réside au Québec avec sa famille depuis seulement deux ans. Selon elle, ce culte de la minceur et de la beauté est loin d’être aussi fort dans son pays. Fadilla partage cet avis : « La vision de la beauté est différente, du moins chez nous au Liban; ce n’est pas nécessairement le corps qui domine. »

Même si les jeunes immigrantes de Bordeaux-Cartierville semblent s’opposer à cette domination des apparences, les adolescents des deux sexes se conforment habituellement aux valeurs et aux habitudes adoptées par leurs pairs, croit pour sa part la directrice de Concertation Femme, « et ce, peu importe leur culture ».

mais oui au mariage

Il y a cependant une tendance québécoise que ne suivront peut-être pas les jeunes immigrants. Alors que le mariage est en chute libre au Québec, les ados — filles et garçons — interrogés par la Gazette des femmes ont affirmé à l’unanimité qu’ils souhaitaient se marier et avoir des enfants. « Mais pas dès l’âge de 18 ans, précise l’anthropologue Josiane Le Gall. Ils et elles veulent d’abord préparer leur avenir, avoir une carrière. La cohabitation hors mariage est toutefois exclue pour la plupart d’entre eux et ils cherchent également un conjoint de la même religion et de la même origine, bien qu’ils accordent moins d’importance à ces deux critères. »

Les ados seront fort probablement confrontés aux exigences de leurs parents lorsque l’heure des choix aura sonné en ce qui a trait aux épousailles, soutient l’intervenante sociale Geneviève Morand. Saia, chrétienne orthodoxe, admet que son père s’oppose au fait qu’elle épouse éventuellement un Noir ou un musulman. « Mais ça ne m’empêche pas d’avoir un chum, alors ça ne me dérange pas trop », ajoute-t-elle. Ses camarades mentionnent qu’ils ne ressentent pas de pressions parentales de cet ordre. Ils avouent cependant qu’ils risquent d’être montrés du doigt par les membres de leur famille élargie s’ils s’écartent du chemin que leurs parents avaient imaginé pour eux.

Et l’égalité des sexes, dont les Québécois d’origine décrient souvent l’absence dans certains pays ? Pour Geneviève Morand, « c’est important de jaser avec les filles des luttes que les femmes ont faites chez nous pour que nous en arrivions là où nous sommes ».

Wallid affirme sans hésiter qu’il compte bien prendre la cuisine en charge et partager le reste des tâches ménagères avec sa tendre moitié. Les autres ados de Bordeaux-Cartierville abondent dans le même sens et soulignent l’importance du respect mutuel et de la confiance dans la relation de couple.

Déchirés par leur double culture, les ados néo-québécois en quête du grand amour ? Probablement pas. Tout en adoptant de nombreuses valeurs québécoises, « beaucoup de ces jeunes ont encore des contacts avec leur pays d’origine, par exemple en s’y rendant pendant l’été. Ils épousent même parfois une personne de leur origine. Ils ne vivent pas nécessairement une crise d’identité », estime Mme Le Gall.

Malgré les chagrins que peuvent parfois causer les étincelles entre les cultures, un grand nombre de ces jeunes s’approprient le meilleur des deux univers pour façonner leur petit bonheur…

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