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Photographie d'une famille Pygmée

Aspirant au mode de vie des Bantous, chez qui les femmes participent aux prises de décisions et les enfants ont accès à l’école, des femmes pygmées du Cameroun ont mis sur pied une association afin d’améliorer leurs conditions.

éunies dans la grande case au fond du village, les femmes de Nyamabandé réfléchissent à la question de Mme Eboto : « À quoi aspirez-vous en tant que communauté pygmée bagyeli ? » Jeannette, désignée pour prendre la parole au nom du groupe, jette un regard sur ses sœurs rassemblées, puis répond, comme s’il s’agissait d’une évidence : « Nous voulons vivre comme vous, les Bantoues ! »

Dans la forêt tropicale de Campo Ma’an au Cameroun, les femmes bagyeli n’échappent pas à la crise identitaire qui secoue l’ensemble des peuples pygmées de l’Afrique équatoriale. Depuis une quarantaine d’années, l’exploitation forestière intensive et les lois interdisant la chasse les obligent à abandonner leur existence traditionnelle en forêt, à construire des campements près des routes et à s’adonner tant bien que mal à l’agriculture sur brûlis. Vivant depuis toujours en symbiose avec la forêt, les Bagyeli doivent désormais en brûler des parcelles pour y planter leurs champs.

Après quelques millénaires de bon voisinage, Bagyeli et Bantous — famille linguistique qui englobe diverses ethnies — doivent réapprendre à vivre ensemble. Jadis, leur bonne relation se fondait sur la complémentarité de leurs activités : les Bantous, pour la plupart agriculteurs, troquaient les produits de leurs terres contre le gibier et le miel des Pygmées nomades. Aujourd’hui, les 36 000 Bantous répartis en 125 villages et les 1 000 Bagyeli éparpillés dans 25 campements doivent se partager la terre et tenter de former une société juste et solidaire dans la lutte contre la pauvreté qui sévit de part et d’autre.

Bien que les efforts de rapprochement se multiplient entre les deux groupes ethniques, d’importantes iniquités persistent. Les Bagyeli n’ont pas de papiers d’identité, ce qui rend la défense de leurs droits difficile. L’accès à la propriété leur est interdit et très peu fréquentent le système scolaire. Tandis que les femmes bantoues s’émancipent et jouent un rôle clé dans le développement de la région, les femmes de Nyamabandé sont exclues des prises de décisions dans leur propre communauté. En affirmant qu’elles veulent vivre comme les Bantoues, ces Pygmées expriment leur désir de devenir des Camerounaises à part entière.

En ce matin du 7 mai 2007, Hélène Eboto rend visite aux femmes de Nyamabandé pour les encourager à former leur propre association et à se joindre à la plateforme des femmes de Campo Ma’an, dont elle est la présidente. Elle veut les amener à entrer dans la mouvance féministe qui anime la région et à sortir de la marginalisation qui afflige les peuples pygmées.

Peu habituées à recevoir de la visite, intriguées, les femmes entrent dans la grande case, une à une, suivies de leurs nombreux enfants. Petites, les traits fins, le regard franc, elles s’assoient sur le sol ou sur les bancs qui longent le mur en boue séchée. Elles conversent doucement, quelques rires s’échappent, le sanglot d’un bambin se fait entendre. Puis c’est le silence. Mme Eboto prend la parole.

« L’association constitue une force. Nous sommes toutes égales », dit-elle aux femmes attentives en s’exprimant dans leur patois. Elle leur explique le fonctionnement d’une association : les réunions hebdomadaires entre femmes bagyeli dans le campement, puis les rencontres mensuelles avec les femmes bantoues de la commune de Nyete.

« Que voulez-vous changer dans vos conditions de vie ? » demande la présidente. D’abord timides, les femmes s’expriment peu à peu. « Nous voulons que nos enfants aillent à l’école, mais les hommes ne veulent pas, ils ne savent pas à quoi ça sert », dit l’une, entourée de sa marmaille et donnant le sein à son nouveau-né. « Nous cultivons le maïs, le manioc, l’igname, le plantain. Nous cueillons les plantes médicinales et le miel. Nous pêchons, nous chassons. Nous nous occupons de la maison. Les hommes, eux, boivent le vin de palme toute la journée ! déclare une autre, provoquant un rire généralisé. Nous voulons vivre comme les Bantoues, avec toutes leurs activités et leurs associations, mais les hommes ne veulent pas de mélange avec ces ethnies. »

Mme Eboto sort son crayon et ouvre son cahier. À tour de rôle, les femmes bagyeli se nomment : Andela Majolie, Avomo Antoinette, Esso Caroline, Wong Monique, Bian Rosette, Meubiassé Nadine, Esso Jeanne, Abomo Pauline, Meli Émilienne, Mendimba Julienne, Memende Marie, Ndo Jeannette, Ze Sabine, Ayimba Lucie. Les noms sont écrits.

Monique, l’intellectuelle du village qui a obtenu un diplôme du cours primaire, occupera les fonctions de présidente et de trésorière. Sabine, 13 ans, présentement inscrite à l’école, sera la secrétaire. La séance est levée. Joyeuses, les femmes vont chercher les percussions. S’élève d’abord un rythme énergique, puis les chants se font entendre. L’Association Entre nous des femmes bagyeli de Nyamabandé est née.

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