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Photographie de Raymonde Provencher. Dossier Le combat pour la vérité.

Caméra au poing, la réalisatrice Raymonde Provencher a choisi d’user du pouvoir des images pour faire la guerre à l’injustice partout dans le monde. Vingt-cinq ans après s’être « enrôlée », elle a mené sa dernière bataille en règle contre les Casques bleus dans un documentaire-choc sorti en novembre dernier. Parcours d’une combattante qui est loin d’avoir déposé les armes.

On peut difficilement imaginer une entrée en matière plus épouvantable pour un film. À Goma, au Congo, des femmes réfugiées sous une tente racontent les viols dont elles ont été victimes. Elles ont 12, 14, 16 ou… 65 ans. L’une d’elles est une petite fille de 7 ans. Plus tard dans le film, on apprendra qu’au Congo, tout ce qui a une arme et des bottes d’armée viole. Même les Casques bleus. Devant ces témoignages horrifiants relayés par le bien nommé documentaire Le Déshonneur des Casques bleus, n’importe qui aurait eu envie de fuir. La réalisatrice Raymonde Provencher, elle, est restée pour les écouter.

Au Kosovo, les plaintes des femmes lors de la mission du maintien de la paix de 1994 lui avaient mis la puce à l’oreille. Pendant le tournage de War Babies… Nés de la haine, un documentaire sur les enfants des femmes violées dans divers pays, elle avait constaté que beaucoup de ces horribles crimes étaient commis par des soldats.

Le nombre croissant de viols que rapportaient les journaux, notamment au Congo – là où était déployée la plus importante mission de paix de l’ONU avec 20 000 hommes –, a été la goutte qui a fait déborder le vase. « Quand j’ai vu le crescendo des actes aboutir à un vaste dérapage, je me suis dit : “On y va.” Il fallait le faire », lance la documentariste à propos de son plus récent long-métrage présenté en grande première aux Rencontres internationales du documentaire en novembre dernier, puis à Radio-Canada.

À travers l’enquête de Mimi Kashira, une avocate congolaise réfugiée au Canada avec qui elle est allée sur le terrain, cette passionnée de sujets inter­nationaux a levé peu à peu le voile sur les abus commis par certains Casques bleus. Fini le temps de l’innocence, le silence a enfin été brisé. Et les derniers héros des temps modernes sont déchus. « Un journaliste doit montrer le pour et le contre, mais comme documentariste, on te demande ta vision des faits. J’ai choisi de ne pas aller voir l’ONU; ils feront un film pour se défendre s’ils le veulent. Moi, j’ai pris le côté des Congolaises victimes des Casques bleus », affirme la réalisatrice quinquagénaire, un brin frondeuse.

Une passion en éveil

Arrivée en retard à l’entrevue, la journaliste n’en est pas moins bien accueillie par son hôtesse, d’ailleurs en plein travail. Flanquée de son assistante, Raymonde Provencher en était à finaliser un plan de montage pour son prochain film dans la cuisinette des bureaux de Macumba International, la maison de production qu’elle a fondée en 1995 avec deux autres documen­taristes chevronnés, Robert Cornellier et Patricio Henriquez. Le sérieux de son visage est aussitôt balayé par un large sourire. Un regard franc, des cheveux gris qui trahissent l’expérience, une poignée de main ferme. C’est ici, le plus simplement du monde, que cette pasionaria de l’information inter­nationale parlera, rira, s’indignera…

« Je me demande souvent quelle mouche m’a piquée », répond-elle lorsqu’on l’interroge sur la provenan­ce de ses sujets toujours « chocs ». « C’est probablement un choix. Quand j’ai commencé à l’émission Nord-Sud, on voulait brasser la cage, dire aux gens : “réveillez-vous” ! » explique celle qui a fait partie, avec Daniel Gourd, de la toute première équipe de cette émission diffusée à Radio-Québec de 1982 à 1994. Ces 13 années de l’aventure Nord-Sud l’ont amenée à participer à près de 100 reportages dans une trentaine de pays. Pas mal pour une ancienne étudiante de « science po » à l’Université d’Ottawa atterrie par hasard dans les bureaux de Radio-Canada pour un job d’été.

Sur un ton déterminé, une étincelle dans le regard, Raymonde Provencher ne parle pas : elle convainc. « Je ne suis pas reposante », dit-elle d’emblée, un sourire en coin. De la même façon qu’elle s’emploie avec énergie à dénoncer les injustices partout sur le globe, elle s’émerveille soudainement de la fine neige qui a commencé à tomber au début de l’entrevue. Curieuse, elle admet dévorer deux, trois bulletins de nouvelles internationales par jour, surtout celui de la BBC à 18 h, son « grand bonheur de la journée ». Une worka­holic ? Non. Une passionnée de son travail, c’est tout.

L’injustice comme carburant

« Tout part d’une indignation. Que ce soient les viols des femmes, l’immigration clandestine… On n’arrête pas de dire que les gens meurent, coulent dans des rafiots ou passent sous les trains. Il faut faire quelque chose. On est vraiment hypocrites dans ces débats », se désole celle qui a été pendant deux ans présidente de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec. « Imaginez, c’est terrible pour un individu de penser que quelqu’un peut venir le torturer, le violer et le tuer, donc qu’il n’est pas reconnu comme une personne qui a des droits et une dignité. Ça me préoccupe beaucoup. Je trouve que cette notion de justice est très importante », poursuit Raymonde Provencher dans un cri du cœur.

N’empêche, s’attaquer à l’injustice a un prix. Celui de devoir survivre à l’horreur. Et surtout de souvent devoir accepter son impuissance. Le tournage de War Babies… Nés de la haine, qui a remporté de nombreux prix Gémeaux et internationaux, a été particulièrement difficile pour la documentariste, aussi mère de deux enfants. Au Rwanda, des « femmes zombies » au regard vide « mises enceintes par l’ennemi » lui ont raconté les pires atrocités. Certaines battaient leurs rejetons, d’autres s’en occupaient à peine. « Je me suis demandé si j’allais être capable. Ma fille était assez jeune, j’étais loin d’elle. Aller couvrir des famines, voir mourir le monde… Est-ce que je voulais vraiment continuer là-dedans ? » s’est-elle demandé à maintes reprises sans pourtant jamais abandonner.

Avec le temps, Raymonde Provencher s’est aperçue que les femmes voulaient parler. Elle n’avait qu’à les écouter. « C’est important cette notion de justice pour les femmes. Dans War Babies, le problème était plutôt de les arrêter de parler », reconnaît celle qui a aussi été à l’origine du documentaire maintes fois primé Des marelles et des petites filles, réalisé par Marquise Lepage. En Bosnie, où elle a interviewé des victimes de viols des milices ennemies, elle pouvait passer des heures à recueillir les témoignages de ces femmes blessées qui se vidaient le cœur. Une véritable thérapie. « Quand tu entends ce que ces femmes ont vécu, tu comprends pourquoi elles ont envie de crier. »

Être femme ici… et ailleurs

Ayant grandi sur une modeste ferme à Saint-Louis-de-Blandford, dans le Centre-du-Québec, Raymonde Provencher se dit un « pur produit de la Révolution tranquille ». Si cela n’avait été de sa mère, qui a poussé pour « instruire » ses six filles et son seul garçon, mais aussi des problèmes de santé de son père qui lui ont fait vendre la terre, elle aurait probablement connu un tout autre sort. « Je suis arrivée au moment où le Québec commençait à s’interroger sur son avenir et où l’école est devenue gratuite », souligne-t-elle en se disant très sensible à l’apport de l’État « qui fait la différence dans des vies ».

Même si la documentariste se considère aujourd’hui privilégiée de pouvoir exercer ce métier, se frayer un chemin dans ce « monde d’hommes » n’aura pas été une mince tâche. « Comme femmes, on devait faire nos classes. Personne ne nous a aidées », se souvient celle qui a été de l’émission Femmes d’aujourd’hui (1973-1976) en Outaouais, à ses débuts comme reporter. C’était avant que la journaliste Andréanne Lafond ne lui tende la main pour qu’elle poursuive sa carrière à Montréal. Après quelques passages remarqués à la télé, notamment à la quotidienne d’information Ce soir, animée par Bernard Derome sur les ondes de Radio-Canada, l’appel du large s’est fait entendre.

Certes, la situation des Québécoises a beaucoup changé. « Il faut rester vigilantes, mais de ma mère à moi à ma fille, on a quand même acquis énormément de choses ! Pas juste une sécurité physique, une indépendance de tête aussi », se réjouit la globe-trotter. Pour les femmes d’ailleurs, rien n’est moins sûr. « De plus en plus de femmes se battent et repoussent les frontières, mais les carcans sont énormes. Ils s’appellent la religion, la tradition, l’autorité parentale et mâle. Ce sont de gros pouvoirs. C’est ça le drame des femmes : se battre contre des pouvoirs tout le temps », fait-elle remarquer. La condition des femmes s’améliore-t-elle ? « Je dirais que oui, mais seulement dans certains pays. À Johannesburg, par exemple, on continue de violer des filles à la seconde », poursuit-elle du même souffle.

Devant ce lourd constat, pas question de baisser les bras. « Aujourd’hui, j’aurais plus de mal à rentrer chez moi et à passer à autre chose », soutient-elle. La réalisatrice a déjà sur le feu un documentaire sur les Latino-Américains courtisés par l’armée américaine, à qui l’on promet la nationalité s’ils vont combattre en Irak, et elle en mijote un autre sur les petites filles soldates. « Je me dis que si je pouvais ne serait-ce que donner la parole… même si je n’aide qu’une, deux ou trois personnes… C’est à ça que je m’accroche », dit-elle avant de poursuivre avec humilité en paraphrasant Pauline Marois : « Je voulais changer le monde; je pense l’avoir changé un tout petit peu. »

Les dessous des Casques bleus

S’il n’a pas généré de coups de cœur – un effet rare pour un film aussi dur –, Raymonde Provencher admet que son documentaire sur les viols commis par des Casques bleus a dérangé. Elle l’a appris à ses dépens lorsqu’elle s’est attiré les foudres d’un ancien militaire présent à l’avant-première, à Québec. « Il était très fâché. Pour lui, c’était remettre en cause une institution », explique la réalisatrice du Déshonneur des Casques bleus.

Elle sait ce qu’elle a fait : elle a « asséné une vérité ». Envers et contre tous. « Il ne faut pas se taire. Il faut dire la vérité pour améliorer les missions de paix, l’inégalité entre les salaires des Casques bleus et ceux de la population, la relation d’autorité morale… Ces militaires représentent le monde, c’est quand même pas banal ! » insiste la réalisatrice en reconnaissant qu’à cause de son film, les « héros » ont maintenant du plomb dans l’aile.

Étonnamment, s’attaquer à ce géant supranational que sont les Nations Unies ne lui a pas fait peur. « C’étaient plutôt les assurances de production qui m’inquiétaient, plaisante-t-elle. Je devais surtout m’assurer de trouver des témoignages crédibles pour protéger mes arrières. »

Heureux coup du hasard, ses recherches l’ont menée tout droit vers deux policières de Lévis qui avaient été chargées d’enquêter sur les exactions commises par les Casques bleus au Congo. Elles ont corroboré les faits. C’est ainsi que Raymonde Provencher a pu tisser solidement la trame de son documentaire.

Parallèlement, l’ONUcontinuait à mener sa propre enquête. Depuis 2004, une centaine de Casques bleus ont été rapatriés et bannis des missions de paix. Seulement 13 d’entre eux auraient fait face à la justice.

En montrant des images qui allaient « déshumaniser » les Casques bleus, la réalisatrice était consciente du piège qu’elle se tendait. « Certains m’accuseront peut-être de racisme, mais les contingents envoyés sont formés de soldats provenant de pays en développement, où les droits des femmes ne sont pas toujours respectés », soutient-elle comme pour indiquer qu’il y a là une bonne piste de réflexion.

Lors de la présentation du film en Outaouais – à la demande de la communauté congolaise –, l’effet a été mobilisateur. La mine ahurie devant tant d’atrocités, des Congolais ont demandé ce qu’ils pouvaient faire pour aider. C’était déjà un pas en avant. « Il faut donner des petites clés pour que les gens voient ce qu’ils peuvent faire pour que ça change », note la réalisatrice avec espoir.

L’horreur sans fin

« Une étude au Nigeria a révélé en 1988 que 15 % des patientes atteintes de maladies sexuellement transmissibles (MST) étaient âgées de moins de 5 ans. »

Une horreur parmi d’autres qui figure dans Les Femmes dans un monde d’insécurité, un ouvrage de plus de 300 pages qui donne envie de hurler devant tant de cruauté. Mais aussi une référence indispensable pour que « nous puissions ne serait-ce que commencer à comprendre ce qui se passe » et ainsi aider à « changer la communauté internationale, l’humanité, chacun de nous tous », écrit dans la préface Theodor H. Winkler, directeur du Centre pour le contrôle démocratique des forces armées de Genève. Sous la direction de Marie Vlachova et Lea Biason, le livre regroupe des textes d’universitaires, de journalistes et de bénévoles sur le terrain qui font état de drames partout dans le monde, mais aussi d’initiatives pour contrer cette barbarie.

Les Femmes dans un monde d’insécurité présente également des réalités moins connues comme le syndrome de stress post-traumatique vécu par les femmes et leur fuite quand leur sécurité et celle de leurs enfants sont menacées. Un chapitre interroge aussi les racines de la violence sexiste.

Peu à peu, au fil de la lecture, la colère cède la place au désir de s’engager et, en ce sens, de répondre à l’appel lancé par Winkler : « Nous ne pouvons vivre dans un tel monde. Nous ne pouvons fermer les yeux. Nous ne pouvons pas nous contenter d’espérer que cela cesse. Nous devons agir maintenant. »

War Babies… Nés de la haine Macumba International, 2002, 92 min

« Je me disais que ce ne serait pas un enfant normal, ce serait un enfant de l’ennemi. » Ce témoignage d’une jeune mère rwandaise exprime à lui seul tout le drame des enfants issus du viol lors de conflits armés. Une mère peut-elle aimer son enfant et oublier qu’il vient de son assaillant ? Comment un enfant peut-il prendre sa place dans le monde, se sachant issu d’un tel crime ? Sorti en 2002, War Babies… Nés de la haine a été tourné sur quatre continents, dans divers pays qui ont connu la guerre. Lauréat de quatre prix Gémeaux, le film a également remporté le prix du public et celui du meilleur documentaire aux Hot Docs de Toronto, un grand rendez-vous du documentaire au Canada.

Une nouvelle vie pour Ramon Mercedes Macumba International, 2007, 52 min

Au beau milieu d’une tragédie, il y a parfois des événements heureux qui ravivent l’espoir. L’histoire de Ramon Mercedes, un Dominicain d’origine qui avait tenté d’entrer clandestinement au Canada en 1998, en est un bon exemple. Partir ou mourir, un documentaire de Raymonde Provencher sur l’immigration clandestine, avait d’abord révélé au grand jour le drame de ce jeune homme à qui on avait dû amputer les deux pieds complètement gelés à son arrivée au Saguenay par bateau. À peine remis de l’opération, il avait été expulsé du pays. Devant le nombre d’appels de télé­spectateurs touchés par le film, le Carrefour d’aide aux nouveaux arrivants (CANA) a lancé une campagne afin d’amasser les 30 000 $ que coûtaient les prothèses qui permettraient à Ramon de marcher de nouveau. L’idée a ravi la cofondatrice de Macumba International qui a décidé de tourner la suite : Une nouvelle vie pour Ramon Mercedes.

Des marelles et des petites filles ONF et les Productions Virage, 1999, 52 min

Dix petites filles, sept pays et un jeu : la marelle. Quoi de mieux que l’un des plus anciens jeux de l’histoire de l’humanité pour illustrer une réalité vieille comme le monde : le combat quotidien des fillettes pour leur survie. Alors journaliste à l’émission Nord-Sud, c’est en épluchant des rapports de l’Unicef sur la condition de l’enfance que Raymonde Provencher a eu l’idée originale du documentaire gagnant de quatre prix Gémeaux Des marelles et des petites filles, réalisé par Marquise Lepage et produit par Virage. « On parlait des enfants partout sur la planète comme un tout, garçons et filles ensemble. Je me disais que la situation devait être très différente pour les petites filles », raconte la réalisatrice en soulignant que l’analyse des genres est aujourd’hui devenue un incontournable.

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