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Le Mythe Émilie Bordeleau

par 

Journaliste et historienne, Sophie Doucet s'intéresse à l'être humain d'hier et d'aujourd'hui, d'ici et d'ailleurs. Marquée par la rencontre avec le peuple chinois, son article La Chine cherche ses filles, paru en 2005 dans L'actualité, lui a valu une médaille d'or aux Prix du magazine canadien. Sophie Doucet poursuit des études doctorales en histoire sur les relations mère-fille vues à travers les écrits personnels de Marie-Louise Globensky (1849-1919).

Quand on pense à la famille québécoise d’antan, on imagine une grande tablée de 10 ou 12 enfants où la plus vieille a l’âge de se marier et où le petit dernier boit au biberon. Mais il ne faut pas croire que c’était la norme. Un récent ouvrage fait le point sur la fécondité de nos ancêtres.

La Québécoise à l’abondante progéniture a existé, bien sûr. Elle a d’ailleurs inspiré bon nombre d’auteurs et de cinéastes, qu’on pense à Arlette Cousture et ses Filles de Caleb ou à Marie-Claire Blais avec Une saison dans la vie d’Emmanuel. Mais ce « modèle » était loin de représenter la majorité des familles. « En , moins de 10 % des familles comptaient 10 enfants ou plus. La moyenne était de 3,5 enfants par femme », indique la démographe Danielle Gauvreau, coauteure du livre La Fécondité des Québécoises, . D’une exception à l’autre.

Cet ouvrage universitaire, également signé par l’historien Peter Gossage et l’anthropologue Diane Gervais, remet les pendules à l’heure. Il montre qu’en matière de reproduction, le Québec n’a pas été une nation d’exception autant qu’on le croit. Et que la famille québécoise n’est pas soudainement passée de 10 enfants à 1,5 le lendemain de l’élection de Jean Lesage en . « Le terrain a été préparé longtemps d’avance pour qu’on en arrive aux familles réduites d’aujourd’hui », dit Danielle Gauvreau.

Pour déterminer l’évolution de la fécondité, les auteurs ont examiné les recensements et ont analysé les discours des élites cléricales et politiques sur la famille. Ils ont remarqué qu’à la fin du 19e siècle et au début du 20e, alors que le nombre d’enfants moyen par femme tournait autour de 5,5, les discours célébraient la famille nombreuse avec optimisme. On la valorisait, on l’encourageait, c’était une fierté nationale ! Le gouvernement d’Honoré Mercier offrait même aux familles de « 12 enfants vivants » 100 acres de terre pour les récompenser de leurs efforts.

Mais avec la Première Guerre mondiale, le ton change. À une époque où de jeunes soldats sont envoyés au front, où plusieurs familles canadiennes-françaises émigrent en Nouvelle-Angleterre pour travailler dans les manufactures, où des vagues d’immigrants non francophones d’Europe arrivent à Montréal, le discours se teinte d’angoisse. Une autre menace, encore plus sérieuse, plane sur la nation? les gens font moins d’enfants. « On observe une baisse significative de la fécondité chez les Canadiens français à partir des années  », selon Mme Gauvreau.

Mais comment les gens parviennent-ils à avoir moins d’enfants dans une société où la contraception est vue comme immorale et où les moyens mécaniques comme le condom sont illégaux ? Depuis , la loi canadienne interdit la vente et la promotion de matériel contraceptif. L’Église tolère seulement les techniques naturelles comme l’abstinence et la méthode du calendrier. Malheureusement, cette dernière n’est pas précise pour les femmes qui ont un cycle menstruel irrégulier et n’est pas efficace à 100 % chez les autres.

Il faut donc s’organiser avec les informations que l’on possède… et avec sa conscience. Les plus libéraux d’esprit se concoctent une morale à eux, qui cohabite plus ou moins harmonieu­sement avec leur religion. Ils changent de quartier pour se procurer subtilement, à la pharmacie, les condoms interdits. Mais les personnes très attachées aux préceptes de l’Église vivent de grands conflits intérieurs. Le livre de Gauvreau, Gervais et Gossage présente des témoignages de femmes et d’hommes qui ont été déchirés entre leur conscience catholique et les réalités pratiques de la vie qui leur commandaient de limiter la famille. Pas de doute que leur vie sexuelle et amoureuse a écopé.

Les couples n’étaient pas les seuls à connaître des tiraillements moraux liés à la question de la famille. Certains prêtres confient avoir été tourmentés. « Ils voyaient la misère de leurs paroissiens, pris avec un trop grand nombre d’enfants à nourrir, et ne se sentaient pas toujours à l’aise avec le message de l’Église qu’ils devaient relayer? », rapporte Danielle Gauvreau. Les femmes le sentaient sûrement puisqu’elles s’échangeaient les noms des « bons confesseurs », c’est-à-dire les curés compréhensifs à l’égard de la contraception…

Au tournant des années , le carcan des valeurs morales et religieuses d’antan, qui craquait de partout, vole en éclats. La pilule contraceptive apparaît au début de la décennie. L’Église met du temps à se prononcer sur le droit des fidèles à l’utiliser. C’est en , avec l’encyclique Humanæ Vitæ, que le pape Paul VI dit non. Mais il est trop tard. « Beaucoup de femmes avaient commencé à la prendre. Il n’y avait plus de retour en arrière possible? », affirme la démographe. Le nombre d’enfants par femme descend alors en flèche, passant à 3 en , à 2 en et à 1,5 en .

Danielle Gauvreau, Diane Gervais et Peter Gossage, La Fécondité des Québécoises . D’une exception à l’autre, Boréal, , 346 p.

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