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La lorgnette des moquettes

par 

Journaliste indépendante et auteure, elle a collaboré à de nombreux médias (et souvent à la Gazette des femmes) et a contribué à une quinzaine de documentaires québécois. Elle a remporté plusieurs prix pour son travail en journalisme ou en cinéma. Elle a été cofondatrice du magazine féministe La Vie en rose (1980-1987). Elle anime, depuis 25 ans, de nombreux débats publics, colloques, congrès sur des enjeux de société (éducation, santé, immigration, disparités sociales…). Elle est membre du conseil d’administration des Amis de Kaléidoscope, une revue publiée en partenariat avec l’INSPQ. Elle a écrit quelques ouvrages dont le dernier, Les Auberges du cœur, L’art de raccrocher les jeunes (Bayard Canada, 2012) sur les jeunes sans abri ou en difficulté (12-30 ans) à qui les Auberges du cœur tendent la main chaque année au Québec.

L’ergonome Karen Messing a consacré sa carrière à améliorer le sort des travailleuses.

« Performeuses », filles de radio et bêtes de scène, Marianne, Evelyne, Valérie, Marie-Hélène et Laurence sont toutes dans la mi-vingtaine. Soudées par l’amitié et leur projet de filles depuis cinq ans, les Moquettes Coquettes forment un cocktail rose fuchsia de charmantes effrontées, sur fond de féministes soft et de croqueuses de musique actuelle. Leur credo n’a que deux dogmes : le droit de tout dire sur la fêêêêmme d’aujourd’hui et un appétit pour le plaisir qui croît impunément.

Les Moquettes collaborent à tous les types de médias (Web, radio, télé, journaux) et constituent un alliage — et une alliance ! — inclassable de jeunes féministes qui revendiquent l’engagement et la superficialité ! Elles ont 25, 26 ans, font de la radio communautaire, montent des spectacles échevelés, endossent des causes, écrivent beaucoup. La musique émergente les passionne toutes les cinq. Elles rêvent aussi à l’unisson d’une vie de famille tricotée serré et d’avoir leur show de télé. Chose certaine, elles sont déterminées à dire avec force dérision combien le monde et les femmes ont encore besoin de changer.

Ces belles délurées chantent, se trémoussent, « sketchent », parodient et rigolent énormément tout au long des dizaines d’heures qu’elles passent ensemble chaque semaine. Elles sont devenues amies et complices à l’UQAM, au temps béni où elles faisaient leur « bac en comm ». « Oui, oui, on est de vraies amies. Et on est tellement tannées de répondre que ben non, on ne se chicane pas sans arrêt ! Si vous saviez comme cette idée a la vie dure, qu’une gang de filles qui bossent ensemble, ça doit être l’enfer ! » ricane Marie-Hélène. C’est d’abord un projet de radio étudiante à CHOQ.FM qui les a soudées et mises au monde en 2002 autour de ce nom hilarant qui dessine des points d’interrogation dans nos yeux. « Moquettes, on l’a piqué dans une chanson de Charlotte Rampling, raconte Marianne. “Je me moquette, je me transate…” pour exprimer la joie de se la couler douce. C’est tout à fait notre genre : tout pour le plaisir ! Et Coquettes parce qu’on est des filles fières de l’être jusqu’au bout de nos ongles d’orteils écarlates ! »

« Un jour, nous aimerions être Moquettes Coquettes à plein temps », ajoute Evelyne. Malgré une grande visibilité et des contrats variés, le groupe n’arrive pas encore à faire vivre confortablement les cinq jeunes femmes — plus une sixième, la Moquette secrète, l’agente-relationniste. Pour tout concilier, les Moquettes ont un agenda digne d’une première ministre ! Entre leurs innombrables séances de brainstorming et l’écriture des textes, elles doivent coincer les répétitions, leurs cours de chant, les entrevues, les tournages des clips pour leur site, en plus d’animer les événements qu’elles soutiennent, de nourrir et de coanimer une émission de radio hebdomadaire (à CIBL) et de se répartir un blogue quotidien (sur le site de Voir). À travers tout ça, elles doivent ménager du temps pour leur vie de couple et leurs activités professionnelles individuelles qui mettent un peu plus de beurre sur leurs épinards.

Chouette quintette

Quand on interviewe les Moquettes, la réponse de l’une est régulièrement achevée par celle de deux ou trois autres, comme si la même idée coulait dans leurs neurones. Malgré un sens de la répartie à géométrie variable, les MC se complètent à plus d’un titre. Sans s’afficher comme des sexe-symboles, elles sont sexy chacune à leur manière, heureuses de projeter une image multiforme de filles de 20 ans. « Les Moquettes offrent un bel échantillon de corps de femmes bien dans leur peau, crâne Laurence. C’est sûr que, personnellement, j’aimerais mieux mon corps s’il “fittait” sur un poteau de danseuse… » ironise-t-elle. « Je me suis beaucoup féminisée au contact de mes amies. Je me suis réconciliée avec mon grand corps élancé, j’ai appris à dévoiler ma poitrine », raconte Evelyne, ses 5 pieds 8 pouces et son décolleté plongeant assumés.

« Dans nos sketchs, l’autodérision prime, poursuit Valérie. On projette en photos nos looks de jeunesse pas toujours flatteurs, on tourne à l’envers nos angoisses de ne jamais se sentir correctes, on ironise sur le maudit tabou de la cellulite, bref, sur cette maladie mentale qui nous travaille parce qu’on est obnubilées par le body, inadéquat, dont on a hérité… » En spectacle, Valérie donne une inoubliable leçon d’aérobie, véritable séance de torture qui fait crouler la salle de rire.

Les Moquettes sont des filles de leur génération, branchées, pro-environnement, favorables aux femmes en politique, mais avec la valeur famille en tête de leurs prio­rités. Elles ne bafouillent pas en se déclarant féministes : leurs mères l’étaient — parfois de manière flamboyante — et leurs pères étaient plus roses que la moyenne. « Pendant toute ma jeunesse, j’ai cru que la vaisselle, c’était un job de gars ! lance Laurence. Inutile de dire que ça a été clair rapidement que je n’allais torcher personne dans ma vie ! » Pour elles, le grand acquis des femmes reste la liberté de choix, de tous les choix de vie possibles. Y compris celui de rentrer chez elles pendant quelques années pour s’occuper de leur famille.

Elles réprouvent en chœur les propos « anti-maternité » de Simone de Beauvoir, qui affirmait que les femmes devaient accorder la priorité à leur autonomie financière et à leur épanouissement professionnel. « Encore aujourd’hui, le discours sur la maternité est ambigu, renchérit Valérie. Les mères sont toujours critiquées, quoi qu’elles fassent ! Si l’une décide de mettre son enfant en garderie alors qu’il est encore tout jeune, c’est presque vu comme de la négligence; si l’autre se retire du milieu du travail pour un moment, elle a perdu toute ambition et va passer à côté de sa vie ! » « Nous, on pense qu’on peut s’épanouir en restant à la maison avec des enfants, dans la mesure où on ne sombre pas dans la pauvreté, poursuit Marianne. C’est sûr que l’autonomie financière, on y tient ! Mon mari et moi, on est pigistes (spécialisés tous les deux dans les approches Web) et on songe à établir notre bureau à la maison, de manière à pouvoir veiller sur nos futurs enfants. » Si les cinq Moquettes veulent des enfants et une vie de famille, elles ne sont pas toutes pressées de faire le grand saut. Marie-Hélène semble pressentir avec le plus d’acuité qu’il y a un prix à payer pour être mère.

Délire sur scène

Les Moquettes Coquettes refusent l’étiquette d’humoristes, « trop connotée macho, rire facile, une ligne-un punch ». En spectacle, elles tournent en dérision les travers des femmes de toutes les générations… ainsi que leur propre — et indéfectible — désir de perfection. « On a plein de choses à regarder dans notre propre cour ! Et des tabous, il en reste encore à sortir des placards », rappelle Laurence. Elles apprêtent à la sauce Moquettes les questions d’égalité, de religion, de mariage lesbien, d’hypersexualisation, de croissance personnelle, de garde d’enfant, et croquent dans tous les tabous disponibles.

Les MC décochent parfois une baffe aux gars, mais rien de systématique. « Tout le monde fait ça… Et sincèrement, on doit l’avouer, les gars de notre génération vont en s’améliorant ! » (Détail paradoxal, leurs chéris respectifs — sauf celui de Valérie — ont tous entre 30 et 40 ans.)

Leur public est bigarré : des jeunes, fous de musique comme elles, jusqu’aux “baby-boomeuses” qui viennent les féliciter en coulisse d’être aussi franches et impertinentes. Et des hommes de tous âges qui leur lancent régulièrement : « Franchement, pour des filles, vous êtes vraiment drôles ! »

La joyeuse bande de Coquettes met actuellement la dernière main à un spectacle tout neuf créé pour le 8 mars, dans lequel elles scruteront de leur lorgnette la situation économique des femmes. Ce show de tournée se promènera dans une dizaine de villes dont Québec, Thetford Mines, Montréal, Gatineau et Valleyfield. En fait, elles récidivent ! L’an dernier, les Moquettes avaient sévi sur le thème de l’égalité (12 spectacles en deux semaines !), en collaboration étroite avec le Syndicat des professionnels du gouvernement du Québec (SPGQ) et plusieurs grands regroupements féministes, comme la Table des groupes de femmes de Montréal. Malheureusement, leur five women show de mars 2008 restera d’abord offert aux membres des associations, une sorte de « spectacle corpo façonné sur mesure ». Mais la bonne nouvelle, c’est qu’une partie de ce nouveau matériel se retrouvera dans le grand spectacle qu’elles mijotent pour l’automne 2008.

Une nouvelle génération de baveuses ?

Pendant trois ans, au temps des Fêtes, le public de Québec a savouré l’humour décapant de la douzaine de filles qui y ont présenté leur Show d’vaches au Bitch Club Paradise. En décembre 2007, le grand cabaret des Vaches a pris fin. J’en aurais pleuré qu’elles n’aient jamais mis les pieds à Montréal, mais au moins, je les ai vues et me suis bidonnée. Les Moquettes les ont ratées et sont inconsolables. Mais des espionnes leur ont dit que les Vaches et elles avaient beaucoup d’atomes crochus. Y aurait-il une éclosion de nouvelles baveuses — pensons aussi aux délectables apparitions des Anne Dorval, Chantal Lamarre et Lise Dion ? « On doit être plus nombreuses à monter sur scène ou à prendre tous les micros pour dire : “Attention, y a bien des niaiseries qu’on colporte, bien des tabous qu’on envoie sous le tapis” », dit Marianne. « C’est important, renchérit Evelyne, que plus de jeunes femmes affirment ce qu’elles ont à dire et dénoncent, entre autres, la compétition féroce qui sévit entre nous, les filles. »

« Moi, je reviendrais sur le maudit double standard, relance Valérie. L’audace des “performeuses” est vite décriée comme déplacée, cochonne, etc. Pourtant, les humoristes gars sont applaudis de balancer tout ce qui leur passe par la tête. Notre passage mémorable à Tout le monde en parle (en 2005) nous a valu bien des bêtises et pas mal de courriels furieux… mais aussi tellement d’encouragements à ne pas garder notre langue dans notre poche ! C’est le message qu’on lance à toutes celles qui ont envie de nous faire réfléchir en nous faisant tordre de rire. »

Qui sont-elles ?

Marie-Hélène Taschereau

Elle fut conçue dans une commune où les substances illicites embaumaient l’air, favorisant la créativité. Fondatrice des MC avec deux copines rencontrées aux initiations de l’UQAM, c’est elle qui a eu l’idée de ce nom rigolo en écoutant les frêles volutes de Charlotte Rampling. En spectacle, elle est la maîtresse de cérémonie attitrée. Au civil, elle vit depuis longtemps avec un chéri de 10 ans son aîné qui, ces jours-ci, lui susurre à l’oreille les mots bébé et maison, des sirènes qu’elle souhaite repousser encore un peu. Recherchiste, elle anime aussi une émission de radio sur l’économie sociale à CIBL et donne des cours d’aquaforme… pour les futures mères.

Valérie Caron

Élevée à Saint-Mathieu-de-Belœil sur une ferme « dépourvue de quatre roues » par des parents encore ensemble après plus de 30 ans. Sa mère, Mariette, féministe convaincue, assure le ravitaillement en tartes et autres produits de l’érable aux MC qui la vénèrent. Serveuse dans un café à ses heures, Valérie est chauffeuse de van pendant les tournées, une habileté qu’elle a héritée de sa mère, gratifiée du gène du tracteur obéissant. Valérie est la persifleuse du groupe, la plus crue, celle qui donne mauvaise (!) réputation aux MC (« la bad ass qui dit tout ce que les autres n’osent pas dire », précise-t-elle). En spectacle, elle joue la célèbre revendicatrice des droits « inassumables » : se soûler, rester vierge, être infidèle, être cheap, péter les plombs, voler son dû, etc.

Marianne Prairie

Née à Saint-Jean-sur-Richelieu, également en 1982. C’est la nerd en informatique (elle a suivi le profil Multimédia en communication) et la geek féministe du groupe, deux passions qu’elle aime croiser, façon cyberféminisme. Dans son autre vie, elle est coordonnatrice Web. Élevée dans un milieu assez traditionaliste, elle a eu un choc quand ses parents se sont séparés après 25 ans de mariage. Sur le site des MC et en spectacle, c’est la présentatrice très fifties de la chronique « Être une femme au féminin ». Seule Moquette mariée, elle avoue s’appliquer ferme, depuis quelque temps, afin de contribuer au mini-boum des naissances au Québec.

Evelyne Morin-Uhl

26 ans, de Sherbrooke. S’est installée à Montréal en 2001 pour s’inscrire au bac en communication de l’UQAM, profil Télévision. Ex-timide maladive, elle s’est vautrée dans la lecture toute son enfance, jusqu’à ce que la musique fasse irruption dans sa vie et qu’elle en devienne passionnée dingue. En spectacle, elle incarne avec une aisance ahurissante une Claire Lamarche trash qui réussit à faire chanter et danser le public, à mettre la salle sens dessus dessous. Elle est aussi recherchiste à l’émission Mange ta ville (ARTV) et pour la chaîne Espace musique (Radio-Canada).

Laurence C. Desrosiers

Laurence est née à Montréal en septembre 1982. Conçue hors mariage, elle fut nourrie au biberon des arts par son père Réal, qui sévissait comme batteur de Beau Dommage. Adolescente, la politique internationale la passionne autant que la scène l’attire. Finalement, elle oblique vers les communications et devient assistante réalisatrice pour des documentaires. Également douée pour les chiffres, Laurence veille à la comptabilité de l’empire financier des MC. Au micro, elle est préposée aux tranches de vie impertinentes et chante délicieusement en pastichant les Dobacaracol (avec Valérie) ou Carla Bruni. Courez sur MySpace écouter sa Carla Brunette roucouler à propos de sa collection d’hommes…

Sophie Goyette

Comme les trois Mousquetaires qui étaient quatre, le quintette des Moquettes est… un sextuor. La dernière membre est couramment nommée la Moquette secrète, et pour cause. Peu de choses circulent à son sujet, sinon une origine polonaise un peu floue, mais elle y tient. Montréalaise depuis toujours, Sophie a étudié en sciences et en cinéma. Son premier court métrage, En parallèle, vient d’être lancé. À l’occasion de la Longue Nuit du court de l’ONF, elle est devenue la première femme à avoir obtenu l’insigne honneur de voir son film diffusé dans 18 villes canadiennes la nuit du 1er mars dernier. Rien ne la préparait à devenir la relationniste redoutablement efficace qu’elle est depuis trois ans au sein de la pimpante formation d’iconoclastes.

Bref, il y a une Moquette pour tous les goûts !

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