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Retour en enfance

par 

Arrivée de France en 1999. Titulaire d’un doctorat en études littéraires de l’UQAM, Helen a toujours été passionnée par le cinéma. Ancienne rédactrice en chef de la section cinéma de l'hebdomadaire ICI et présidente de l'Association québécoise des critiques de cinéma, elle est rédactrice en chef de 24 Images, le webzine hebdomadaire de la revue 24 Images en plus de collaborer à différents médias.

Avec son nouveau film Maman est chez le coiffeur, Léa Pool revient à l’un de ses thèmes de prédilection : l’enfance. Les femmes, elles, demeurent toujours au cœur de l’œuvre.

Depuis , Léa Pool a construit un cinéma intimiste et poétique. Sans relâche ni souci du qu’en-dira-t-on, elle a échafaudé une œuvre forte où les femmes ont bien souvent eu la place d’honneur. La Femme de l’hôtel, Anne Trister, Emporte-moi… : chacun de ses films a contribué à donner au cinéma québécois un visage plus sensible, plus audacieux. Après un détour par deux œuvres en anglais plus grand public (Lost and Delirious et Le Papillon bleu), la voilà revenue à un « cinéma plus personnel et plus signé », comme elle le souligne, avec son 12e film, Maman est chez le coiffeur. Issu d’un scénario d’Isabelle Hébert, le film évoque l’été où la jeune Élise verra sa famille bouleversée par le départ de sa mère. Une occasion en or de nous entretenir avec une cinéaste plus sereine, mais toujours aussi passionnée par la cause des femmes.

Après Emporte-moi et Le Papillon bleu, vous retrouvez encore une fois le monde de l’enfance. Qu’est-ce qui vous attire dans cet univers?

L’enfance est une période que j’aime beaucoup, où l’on glisse progressivement de l’innocence vers le monde des adultes. Dans Maman est chez le coiffeur, je voulais ne jamais quitter le point de vue des enfants pour essayer de comprendre les ravages d’une séparation sur eux. Autour de Marianne Fortier (Élise), on retrouve ainsi beaucoup d’enfants dont les joies et les chagrins forment un kaléi­doscope d’émotions qui se répondent. Et j’adore travailler avec des enfants, même si c’est parfois un défi ! J’ai l’impression de revenir à mes premières amours, l’enseignement. Je réalise que depuis Strass Café [son premier film], l’enfance est un thème qui parcourt mon travail, même si ce n’est pas entièrement conscient. C’est peut-être de la nostalgie… J’ai parfois le sentiment d’avoir été volée de mon enfance et de pouvoir ainsi la revivre et l’apprécier.

Pourquoi avez-vous décidé de mettre en images ce scénario d’Isabelle Hébert?

Sa tendresse me plaisait beaucoup. Son humour, son sens des émotions contenues et de la résilience, sa poésie à la Jacques Prévert, aussi. Je me sentais très proche de cet univers lumineux malgré la souffrance. Quand j’ai commencé à faire des films à 30 ans, j’étais plus sombre, j’avais une souffrance plus immédiate que j’avais besoin d’exprimer. Aujourd’hui, je cherche davantage à partager des émotions. Tout ce qui était dans le scénario d’Isabelle résonnait en moi. Même si c’est un projet qui m’a été proposé, j’ai vraiment eu plaisir à visiter cet univers.

Le personnage de la mère est peut-être le plus fort du film. Elle décide d’abandonner le foyer. Pouvez-vous comprendre ce geste?

Difficilement. Plusieurs de mes amies proches ont vécu ce départ de leur mère, comme Nancy Houston qui en a abondamment parlé dans son œuvre. Moi, je sais que je ne pourrais jamais abandonner mes enfants. Je n’y survivrais pas. Dans le cas du film, il faut bien sûr se remettre dans le contexte des années pour comprendre pourquoi la mère part. J’ai essayé de ne pas la juger, même si c’est un geste très brutal.

Ce qui n’a pas changé non plus, c’est la forte présence féminine dans votre cinéma. Quel genre de femmes aimez-vous filmer?

J’ai toujours montré des femmes en mouvement, qui sont dans une période de crise ou de changement. Toutes mes héroïnes se trouvent à un moment décisif de leur vie. Elles sont fortes mais extrêmement sensibles en même temps. Je veux montrer qu’on a le droit de vivre sa peine, sa souffrance, même en étant une femme de carrière.

Vous considérez-vous comme une cinéaste féministe?

Si on entend le féminisme comme une démarche revendicatrice, je dirai que non. Je ne fais pas un cinéma politique, je n’ai pas de contenu féministe. Par contre, si c’est dans le sens d’une parole donnée à une femme dans son expression la plus totale, oui. Le fait qu’on soit représentées de façon équitable dans le cinéma national et international a pour moi une importance capitale. Je suis féministe dans le sens où j’affirme une identité créatrice féminine.

Parlez-nous du mouvement Réalisatrices équitables.

C’est un mouvement de sensibilisation créé en que je soutiens. Ce groupe a compilé des chiffres très parlants. Par exemple, on compte environ 50 % de femmes dans les programmes de formation en cinéma. Mais en bout de ligne, il n’en reste que 10 à 15 %. Comment ça se fait On a souvent blâmé les institutions gouvernementales, mais le décalage a lieu plus tôt. Les producteurs et les distributeurs pensent souvent que les projets présentés par des femmes n’ont pas de valeur commerciale suffisante pour être financés. C’est une sélection très sournoise puisque les réalisatrices se mettent à croire que c’est peine perdue. Elles se découragent ou se retrouvent dans le créneau documentaire ou dans celui des films à petit budget. Je n’ai pas de réponse qui expliquerait tout cela, mais c’est évident qu’il faut en parler.

Vous avez commencé en . Les choses ont-elles changé depuis?

Malheureusement non. Il y avait Anne-Claire Poirier, Mireille Dansereau, Paule Baillargeon et Micheline Lanctôt. On n’était pas nombreuses et c’est encore la même chose. De temps en temps, une réalisatrice émerge, comme Lyne Charlebois avec Borderline récemment, mais celles qui font une carrière de 25 ans sont rares. Quand je donne des formations à Banff et à l’Institut national de l’image et du son de Montréal (INIS), je vois beaucoup de femmes talentueuses ne pas réussir à réaliser un court métrage, alors que d’autres ont six millions pour un premier film. C’est dérangeant.

Vous êtes-vous parfois découragée?

Au début de ma carrière, je ne me posais pas la question. Pour moi, il n’y avait aucune différence dans le fait d’être une femme. Je bougonnais même contre le festival de Créteil [un festival de films de femmes] en me disant que c’était frustrant de devoir faire des ghettos pour exister. Puis, j’ai réalisé que ce festival avait donné la parole à beaucoup de femmes qui ne l’auraient peut-être pas eue autrement. N’en reste pas moins qu’il faut aussi que les femmes arrivent à entrer dans les festivals de Cannes, Venise ou Berlin pour ne pas rester catégorisées. Chaque année, on y voit en général 2 films de femmes pour 22 d’hommes. Ce n’est pas normal. Je ne suis pas découragée, mais parfois je trouve ça pénible.

Quels sont vos projets?

Je suis en train de finaliser l’adaptation d’Une belle mort de Gil Courtemanche, cette fois sur la vieillesse et la mort. J’ai aussi un projet d’adaptation du Cantique des plaines de Nancy Houston, mais obtenir du financement n’est pas facile. Ce n’est pas une histoire traditionnelle. Elle est plus basée sur une émotion, une poésie, et les décideurs partent du principe que ce genre d’histoire ne marchera pas. L’univers féminin semble moins rentable pour eux. Pourtant, on dit que ce sont les femmes qui amènent les hommes au cinéma… J’ai renoncé à essayer de com­prendre. Mais pas à essayer de faire changer les choses !

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