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Photographie d'une grand-mère accompagné de sa petite fille

Comment mieux vieillir au Québec en Entre la détresse et l’enchantement, l’auteure tire les leçons de sa tournée d’un continent négligé.

Québec, . Hier matin, en pleine tempête de neige, la ministre Marguerite Blais, accompagnée de ses deux coprésidents, Sheila Goldbloom et le Dr Réjean Hébert, présentait aux journalistes le rapport de la consultation publique sur les conditions de vie des aînés, menée à l’automne dans toutes les régions du Québec.

Hier soir, au Téléjournal de Radio-Canada, la nouvelle arrivait à 10h27, en fin de bulletin, après les études de l’Office québécois de la langue française, le 400e centimètre de neige tombé sur Québec, un reportage sur un entrepreneur vert, etc. Colère, impression de « déjà-vécu »: tout l’automne, la réalité multiple de 1,1 million de Québécois âgés a été éclipsée dans les médias, entre autres par la saga des accom­modements raisonnables. Une quasi-invisibilité confirmée par une étude d’Influence Communication : avec les pauvres (!), les vieux se partageaient 1 % de l’espace média­tique en . Moins controversés, moins croustillants, moins vendeurs

Les journaux, plus généreux, relèvent ce matin les princi­pales demandes des coprésidents et des quelque 4 000 citoyens et citoyennes entendus : un financement accru des ser­vices à domicile, un supplément de revenu garanti provincial — qui s’ajoute aux 13 400 $ de la « pension de vieillesse » fédérale — et diverses mesures de formation et de prévention… Évidemment, les réactions sont mitigées: les porte-parole de l’opposition comme les principales associations regrettent l’absence d’engagements gouvernementaux clairs et chiffrés. Ce document finira-t-il sur les tablettes?

Lire ce rapport truffé de citations, de témoignages, d’extraits des 275 mémoires déposés me replonge dans les émotions et les doutes vécus tout l’automne. Entre le et le , de Chibougamau à Montréal-Nord en passant par Cap-aux-Meules, j’ai animé les échanges de 25 des 30 journées de la tournée. Une expérience humaine fascinante. Et dure. Car les émotions étaient souvent à fleur de peau, la détresse aussi nue qu’une octogénaire abandonnée des siens dans un CHSLD au personnel débordé. On a beau lire qu’une minorité des 65 ans et plus sont « fragilisés », que la grande majorité vivent encore chez eux, relativement autonomes, on a le cœur qui se serre devant les récits de mauvais traitements, l’épuisement des familles, le ras-le-bol des proches aidants (qu’y a-t-il de naturel là-dedans?), l’impuissance — parfois — des administrateurs, la peur des jeunes retraités qui voient fondre leur pouvoir d’achat, la pauvreté encore accolée davantage aux femmes, l’insécurité et, surtout, la solitude, mille fois exprimée.

L’atmosphère, pourtant, n’était pas toujours lourde. De nombreux moments d’humour, des témoignages vibrants et heureux ponctuaient les longues journées. Des femmes et des hommes incroyables, héros anonymes éprouvés mais tenaces, livraient de vraies leçons de courage.

On vieillit comme on a vécu. J’écoutais ces gens si disparates et je voyais autant de personnalités, autant de façons de vieillir, autant de besoins. C’est sans doute l’une des plus grandes injustices que de rassembler tous les 65 ans et plus sous quelques étiquettes réductrices : troisième et quatrième âge, personnes âgées, aînés, vieux (« Il faudrait dire “65ans et mieux”! », suggéra l’un sous les applaudissements). Entre le fringant Paul Hervieux des pubs de la FADOQ et la nonagénaire souffrant d’Alzheimer clouée à son lit, il y a autant de différences qu’entre Juliette Binoche et moi. Ce n’est pas peu dire!

Bien sûr, à la 10e journée de consultation, les mêmes éléments avaient été répétés plusieurs fois, confirmant l’urgence de quelques grands enjeux : l’appauvrissement, le manque de logements adaptés, l’insuffisance des services nécessaires au maintien à domicile, l’âgisme éclatant ou subtil qui affecte la culture et les médias, la détresse aiguë d’une minorité de gens violentés ou négligés… Presque toujours, c’est l’État qu’on interpellait, l’État qui dispense les services et qui devrait délier les cordons de sa bourse.

Au-delà de ces consensus, la réalité des femmes m’a parti­culièrement touchée. Toutes ces femmes qui, volon­tairement ou non, deviennent les infirmières non payées de leurs parents malades. Ces enseignantes à la retraite, encore jeunes, forcées de vivre au seuil de la pauvreté parce que l’État a désindexé leurs pensions dans les années . Ces octogénaires toujours amoureuses que la perte d’autonomie risque de séparer de leur conjoint. Ces employées de CHSLD débordées et parfois mal formées. Ces travail­leuses d’organismes communautaires qui tirent le diable par la queue pour continuer d’aider les familles épuisées.

La vieillesse est-elle un monde de femmes me suis-je souvent demandé. La majorité des intervenants âgés, des témoins, des aidants naturels, des chercheurs étaient des femmes, me semble-t-il. Nous n’avons certainement pas le monopole de la compassion, mais nous vivons plus vieilles (83 ans contre 78, en moyenne), plus seules et plus pauvres. Ceci explique peut-être cela.

L’argent. Le nerf de la guerre. Il en faut plus pour maintenir l’autonomie des personnes, grâce à plus de services à domicile. Le gouvernement devrait en faire une priorité budgétaire. Mais le défi est aussi individuel : alors que l’argent demeure tabou pour un grand nombre d’entre nous, j’ai compris à quel point les femmes (celles qui le peuvent, bien sûr) doivent assurer leur autonomie financière et penser à leur avenir. Pour moi, plus cigale que fourmi, la leçon est dure.

Par contre, j’ai aussi compris, au fil de ces histoires, à quel point de brillantes stratégies peuvent paver autrement une route difficile. Des attitudes plutôt que des stratégies, en fait : la solidarité, l’amitié, le sens de la famille, l’humour, la culture des réseaux. Je pense à ces mamies qui visitent des écoles, à ces vieilles copines qui partagent un appar­tement, à ce fils qui a construit une maison bifamiliale pour ses parents et lui, à ces sportifs déterminés, à cette nouvelle diplômée universitaire de 75 ans. Aux projets de coopératives de logements à prix modique et multigénérationnels, aux initiatives de mentorat, à toutes les heures de bénévolat assurées par les aînés et sans lesquelles s’écroulerait l’économie du Québec. Cet automne, les idées foisonnaient.

J’aurai tout vu, finalement. La misère noire, parfois, mais surtout la ténacité et la créativité d’une cohorte de gens formidables qui, on l’oublie, ont bâti le Québec actuel. Il y a là un pouvoir gris qui doit s’affirmer et être reconnu. Il y a là aussi un savoir immense dont les jeunes générations –je pense ici aux jeunes femmes — n’ont pas les moyens de se passer.

Pour ma part, je rêve de finir ma vie dans une maison de retraite pour vieilles féministes, à l’ombre de grands arbres, une maison pleine de vie, de petits-enfants, de vieux conjoints et de projets, encore. Je devrais chercher sans tarder.

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