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Photographie de Maxime Beaudoin, Francine Descarries et Béatrice Lavigne.

La Gazette sous analyse

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Communicatrice de formation, féministe de conviction et actuellement étudiante à la maîtrise afin d'assouvir son besoin de réflexion et de nourrir son désir d'une plus grande justice sociale. Elle a notamment travaillé au sein du Mouvement Desjardins, à la Gazette des femmes et au Conseil du statut de la femme.

Le rôle joué par la Gazette des femmes a-t-il dépassé la simple diffusion d’information ? Notre publication a-t-elle dénoncé autant d’inégalités que nous oserions le souhaiter ? Dans quelle mesure avons nous outillé les Québécoises afin qu’elles puissent réfléchir et améliorer leur condition sociale et financière ? Comme nous sommes collées de trop près au magazine pour en juger objectivement, nous avons confié à des étudiants du Département de sociologie de l’UQAM le mandat d’apporter des réponses à ces questions par l’entremise d’une analyse sociologique d’enjeux traités dans la Gazette.

Sous la supervision de Francine Descarries, professeure et coordonnatrice de la recherche à l’Institut de recherches et d’études féministes de l’UQAM, les étudiants du cours Femmes, féminismes et rapports de sexe : analyse sociologique ont réalisé un travail de mi-session portant sur l’évolution, le développement et le traitement par la Gazette d’une même thématique pendant 30 ans. Plus d’une soixantaine de travaux ont été produits; 10 d’entre eux ont été soumis à l’examen rigoureux d’un comité de sélection, puis 3 travaux ont été retenus pour publication.

Constat unanime de la part des trois « gagnants » : si la forme des articles de la Gazette a changé, le fond est souvent demeuré intact, porté par le souci de rendre compte des conditions de vie des Québécoises. Synthèse des travaux de Maxime Beaudoin, Béatrice Lavigne et Marie-Lou Rancourt.

Le déclin du syndicalisme au féminin

La majorité des sujets traités dans la Gazette des femmes sont demeurés présents au fil de ses 30 années d’existence. Certains ont changé de forme, mais nécessitent toujours un débat de fond, comme le syndicalisme et les conditions de travail des femmes. Si le magazine s’est penché sur la syndicalisation des femmes dès ses premiers numéros, au cours des décennies, sa façon d’aborder ce sujet a perdu de la profondeur.

Dès les débuts de la Gazette, le défi de l’accès à la syndicalisation pour les femmes est signalé. Les articles publiés entre 1979 et 1988 traitent des maigres salaires, du travail sous pression en usine et des emplois à temps partiel et à horaire atypique. On y propose des analyses sérieuses renforcées par des propos de travailleuses qui vivent ces situations délicates. Du côté des organisations syndicales, des articles titrent : À la FTQ les travailleuses sont maintenant considérées et À la CSN : nous sommes très libres (1979). Ces titres énoncent des positions évidentes pour nous. Cependant, il faut voir que si l’on se sentait obligé de spécifier que les femmes étaient libres, c’est que, de toute évidence, l’inverse n’était pas inconcevable. Le syndicalisme est critiqué, mais présenté comme un outil d’accès à l’égalité.

Dans la deuxième décennie (1989-1998), les grands dossiers de la Gazette des femmes abordent le positionnement social et hiérarchique des femmes plutôt que leurs conditions de vie concrètes. En 1992, une critique des syndicats prend forme avec le dossier À quand l’égalité syndicale ? Les femmes sont sous-représentées dans le milieu syndical et le modèle de militantisme est à blâmer, y lit-on. Les coupables identifiés sont le partage inégal des tâches familiales, les préjugés à l’égard de la crédibilité des femmes lors de négociations et l’éducation des femmes, qui les préparerait moins à la confrontation. Cette décennie s’avère plus critique à l’endroit des syndicats, mais elle présente toujours l’action syndicale comme essentielle.

La troisième décennie (1999-2009) se caractérise par l’absence d’articles sur la question syndicale. Il reste bien quelques textes qui traitent du travail, mais ils sont plus courts, plus rares et moins revendicateurs. Les articles publiés délaissent les grands débats collectifs pour se consacrer à d’autres thématiques : les arts, la spiritualité, la santé personnelle, les portraits de femmes et l’actualité internationale.

Dans les années qui ont suivi sa création, la Gazette des femmes a présenté le syndicalisme comme un moyen d’action efficace. Au fil du temps, cette position s’est cependant érodée au profit d’une multiplication des sujets traités. La place des articles sur le travail a diminué dans le magazine,en même temps que l’espace consacré au syndicalisme a rapetissé dans les articles sur le travail. On constate aussi l’adoption d’une position nettement moins militante. Mais il ne faudrait pas croire que cette tendance est limitée à la Gazette. Le retour à l’individu et la perte de confiance en l’action collective caractérisent malheureusement le climat sociétal actuel. La solution pour freiner cet appauvris serment est-elle que la Gazette reprenne le flambeau syndical, ou est-ce plutôt le syndicalisme qui doit se renouveler pour retrouver la place prépondérante qu’il a jadis occupée ?

Dur, dur d’être sportive

L’accès des femmes aux sports et aux loisirs intéresse la Gazette des femmes depuis 30 ans. Heureusement, l’analyse des divers articles écrits sur le sujet permet de constater que des changements ont eu lieu dans ce domaine. Voici les principaux.

La décennie 1979-1988 est caractérisée par une prise de conscience des inégalités entre hommes et femmes dans le monde des loisirs et du sport. Bien que le droit aux loisirs ait été reconnu par l’ONU en 1948, la Gazette constate en 1980 qu’il est plus limité pour les femmes que pour les hommes. Il s’agit également d’une période de promotion de l’activité physique, afin de contrer les stéréotypes qui présentent le sport comme proprement masculin, voire dangereux pour les femmes.

Durant les 10 années suivantes, on lutte essentiellement contre la discrimination faite aux femmes dans le sport. Aux Jeux olympiques de Barcelone, en 1992, 35 pays ne comptent aucune femme parmi leur délégation. Et malgré la condamnation de la discrimination par la Charte olympique, le Comité international olympique n’a jamais voulu exclure un pays pour cause de politiques sexistes, comme il l’avait fait pour l’Afrique du Sud en raison de ses poli tiques racistes, à l’époque de l’apartheid. Cette décennie est aussi marquée par la recherche d’une plus grande égalité. En l’occurrence, le sport est vu comme un moyen d’émancipation pour les femmes, car il leur permet de transgresser certaines barrières de la division sexuelle, de rejeter l’image traditionnelle qui leur est accolée et de développer leur confiance et leur autonomie.

La dernière décennie (1999-2009) se distingue par une relative appropriation du monde du sport par les femmes : elles sont de plus en plus nombreuses sur les rings et les terrains de soccer, et craignent de moins en moins de montrer une certaine agressivité. En outre, les années 2000 amènent une ouverture vers l’extérieur : le magazine rapporte plusieurs histoires de sportives d’un peu partout dans le monde. Par exemple, le cas de jeunes Indiennes qui préfèrent boxer plutôt que de se marier, comme le voudrait leur famille. Malgré leur manque de ressources et parfois de soutien, elles n’ont pas peur d’enfiler leurs gants de boxe et deviennent même, à l’échelle internationale, plus performantes que les hommes de leur pays. L’ouverture vers l’extérieur opérée par la Gazette permet de constater que les sportives, où qu’elles soient, viennent contredire l’image traditionnelle de la femme fragile et faible.

Pierre de Coubertin, fondateur des Jeux olympiques modernes, croyait qu’« une olympiade femelle serait impratique, inintéressante, inesthétique et incorrecte », rapportait la Gazette en 2000. Heureusement, nous ne l’avons pas complètement écouté, et aujourd’hui, le nombre de femmes qui pratiquent une activité sportive est grandissant. Toutefois, leur accès aux sports est limité. Selon l’Association canadienne pour l’avancement des femmes, du sport et de l’activité physique, « le monde du sport est le dernier bastion de l’hégémonie masculine. Pour les hommes, ce lieu leur appartient », apprenait-on dans la Gazette en 2006.

À cela, j’ajouterais que le sport continue d’être un élément important de la reproduction de la division sociale des sexes. Dans ce domaine, la division sexuelle est fortement présente. Il demeure très rare de voir des sports où la mixité est permise, sans compter que les médias favorisent grandement les événements sportifs masculins. Cette situation matérialise la division sociale des sexes et vient, par le fait même, renforcer sa légitimité. Aujourd’hui, le monde du sport est peut-être le domaine où la division sexuelle est la plus forte et, paradoxalement, la mieux acceptée.

Femme, donc malade?

Si, en matière de santé, l’État semble plutôt tracassé par l’explosion des coûts, les préoccupations de la Gazette des femmes sont tout autres.

En 30 ans, de nombreux articles ont porté sur la santé, un vecteur important d’affirmation des femmes. C’est précisément la question de la médicalisation des processus normaux de leur sexualité qui a capté mon attention. Statistiquement, les femmes consomment plus de médicaments que les hommes. Pourquoi ? Sommes-nous davantage malades ? À l’ère des diktats économiques, on peut légitimement se poser la question : sommes-nous plutôt une cible plus alléchante pour le marché ? Sinon, pour par Marie-Lou Rancourt quelles raisons veut-on nous faire croire que ces processus, telles les menstruations et la ménopause, constituent de véritables maladies ?

La médicalisation de la vie se fonde sur une vision selon laquelle les expériences naturelles constituent des problèmes socialement créés et transformés en maladies biologiques qui nécessitent une surveillance médicale. Les menstruations et la ménopause sont des processus normaux touchant l’ensemble des femmes et n’ont rien de pathologique. Or, depuis près de 10 ans, le syndrome prémenstruel figure à titre de trouble mental dans le DSM-IV, véritable bible médicale. Les femmes qui en souffrent en viennent à croire qu’elles sont atteintes d’un mal honteux pouvant être évité par la prise d’un médicament miracle, voire d’une pilule anticonceptionnelle qui réduirait la fréquence de leurs règles à une seule fois l’an. L’article La fin des menstruations (2002) souligne à quel point il est important que les femmes puissent débattre de la question et rappelle que pour beaucoup d’entre elles, les menstruations restent un indicateur biologique de leur état de santé. Le texte Hormonothérapie: la valse-hésitation (1998) soulève quant à lui un autre débat : pourquoi conseille-t-on aux femmes ménopausées en pleine santé de suivre des traitements hormonaux, qui augmentent les risques de cancer du sein ?

Depuis les débuts de la Gazette, les femmes qui ont construit un savoir critique en matière de santé exposent la domination idéologique de la science moderne sur les femmes. Ce n’est pas d’hier que celles-ci sont infantilisées ou perçues comme inaptes à prendre des décisions importantes en matière de santé. Au cours des années 1980, les collaboratrices du magazine décrient le mythe et la transmission de cet arbitraire sexiste à travers les rapports sociaux. Elles fournissent les outils pour penser et dénoncer cette discrimination faite par un corps médical alors essentiellement masculin. Dans les années 1990, elles passent à l’action et présentent des modèles de femmes militant pour les droits en matière de santé. Davantage discriminées, les femmes jouent un rôle de pionnières dans l’établissement de sociétés plus justes qui bénéficient à l’ensemble des citoyens. Depuis les années 2000, la Gazette des femmes diffuse de l’information scientifique exposant les risques liés à la médicalisation de la vie, sans toutefois faire usage du terme, relativement nouveau dans la littérature médicale.

Il y a presque 30 ans, la Gazette publicisait les réflexions de l’Essai sur la santé des femmes (1981), dénonçant alors le cercle vicieux voulant que « plus les femmes consultent, plus elles font l’objet d’interventions; plus on intervient, […] plus elles consultent ». Au fond, c’est peut-être Aldous Huxley qui avait raison : « la médecine a fait tant de progrès que plus personne n’est en bonne santé ».

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