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Photographie de Mme Yolette Levy

D’Haïti à l’Abitibi

par 

Journaliste au quotidien Le Soleil depuis l'automne 2011 après avoir passé trois ans à La Presse Canadienne. Ce travail de journaliste au quotidien lui permet de toucher à une variété de sujets et d’assouvir sa curiosité. Elle aime également le travail de fond et les dossiers, un côté du métier qu’elle a développé en complétant une maîtrise en études internationales en 2007. Déjà sensible aux questions touchant les femmes, ses expériences personnelles, ses voyages à l'étranger et sa collaboration à la Gazette des femmes n’ont fait que renforcer sa conviction : poursuivre le travail amorcé par nos grand-mères pour une société égalitaire.

Il y a 40 ans, l’enseignante haïtienne Yolette Levy débarquait à Val-d’Or, sans se douter qu’elle demeurerait aussi longtemps dans cette ville du Nord-Ouest québécois… et qu’elle finirait par siéger à son conseil municipal !

Gazette des femmes : Comment une Haïtienne a-t-elle pu atterrir à Val-d’Or dans les années ?

Yolette Levy : En Haïti, j’étais pharmacienne, mais j’enseignais également la chimie et la physique. À l’époque de Duvalier père, mon mari et moi voulions quitter le pays. Nous avons été embauchés par l’UNESCO pour enseigner au Zaïre. Nous y sommes restés quatre ans. De là, nous avons écrit aux commissions scolaires de Montréal et de Val-d’Or. Nous avons reçu deux réponses positives, mais en Abitibi, on nous proposait chacun un contrat alors qu’à Montréal, un seul d’entre nous aurait pu travailler. On nous disait : « N’allez pas là, c’est l’hiver tout le temps ! » Mais je suis maintenant à Val-d’Or depuis . Je célèbre donc ma 40e année !

Qu’est-ce qui vous a poussée à vous engager en politique municipale ?

En , je me suis impliquée pour la première fois dans le syndicat des enseignants. Au cours de ma carrière syndicale, j’ai défendu beaucoup de dossiers concernant les femmes : du congé de maternité à l’avortement (nous avions le slogan « Nous aurons les enfants que nous voulons »), en passant par celui des garderies (nous voulions des garderies d’État administrées par les usagers). Et il y a eu la grande bataille de l’équité salariale pour laquelle j’aurais donné ma chemise.

Pour moi, cette participation voulait dire que je m’en allais directement en politique municipale. En , alors que je discutais avec des collègues de la représentation des femmes à ce palier, ils m’ont dit : « Yolette, tu vas y aller. » Et voilà, ça fait maintenant 12 ans que je suis conseillère municipale.

Votre engagement auprès des femmes pendant votre carrière syndicale s’est-il transposé dans votre travail de conseillère municipale ?

Non, il ne s’est pas transféré, tout simplement parce que ce n’est pas le même mandat. Mon mandat municipal est uniforme, il s’adresse à tous les citoyens. La cause des femmes se retrouve cependant dans certains de mes dossiers, comme ceux de la famille et des organismes communautaires.

De quels dossiers avez-vous la responsabilité ?

Je suis responsable des organismes communautaires, un dossier très peu valorisé par mes collègues — il peut même représenter une punition ! Moi, je réplique que les dossiers ronflants sont plutôt ceux des travaux publics ou de la sécurité, parce qu’on y est entouré de spécialistes et que c’est vraiment de la gestion. Tandis que si, à Val-d’Or, tu laisses tomber un groupe communautaire, cela peut avoir une conséquence directe sur l’augmentation de l’itinérance. Et c’est plus grave que d’arrêter la construction d’un aréna !

Je m’occupe également d’un dossier qui me tient vraiment à cœur, « Val d’Or en santé ». Parce que la ville, c’est comme un être humain : s’il y a une partie qui ne fonctionne pas bien, on le ressent dans tout notre corps. Par exemple, depuis qu’on a refait les trottoirs dans le centre-ville, les femmes peuvent circuler en toute sécurité.

Y a-t-il une différence dans la gestion lorsque ce sont des femmes qui occupent les postes de conseillère ou de mairesse ?

Oui. Si c’est une femme, on dit qu’elle prend la place d’un homme. Et les jugements sont plus sévères : quand quelque chose est mal fait par une femme, c’est toujours plus mal fait que si ça l’avait été par un homme. Nous devons prouver que nous sommes capables. Mais ça force également la performance : les femmes y vont plus à fond. Nous défendons nos dossiers avec un peu plus de vigueur.

Avez-vous déjà subi de la discrimination en tant que femme d’origine haïtienne ?

Je n’ai pas été victime d’attaques personnelles, mais plutôt de gestes pour dénigrer le fait que j’étais noire. Au début des années , il y avait des skinheads à Val-d’Or, tout comme au Québec d’ailleurs. À l’école, ils poussaient un cri désagréable quand je passais devant eux. Et quand j’allais boire au robinet, ils n’utilisaient jamais le même que moi. Alors je faisais exprès : je prenais une petite gorgée dans chacun des robinets pour les empêcher de boire.

Pourquoi y a-t-il si peu de femmes engagées en politique municipale, selon vous ?

Je crois d’abord que de façon générale, le milieu municipal n’exerce pas un grand attrait sur la population. À Val d’Or, il y a eu trois conseillers municipaux, dont moi-même, qui ont été élus par acclamation aux dernières élections.

J’ai animé des ateliers portant sur l’implication des femmes en politique municipale, et certaines participantes me disaient : « Je ne voudrais pas tel ou tel dossier, comme celui des travaux publics. » Les femmes ont peur, car il y a une grande méconnaissance du rôle de conseiller. Elles ne réalisent pas que c’est de la représentation, que les dossiers sont « mâchés » et qu’on ne travaille jamais seul. Et elles attendent qu’on aille les chercher; moi-même, je ne pense pas que j’aurais osé me lancer seule dans cette aventure sans savoir que j’avais une équipe derrière moi ! Elles sont pourtant nombreuses dans les commissions scolaires. Mais pour le palier municipal, je crois que la marche semble haute… mais elle ne l’est pas du tout !

Quels arguments servez-vous aux femmes pour les encourager à se présenter ?

Le problème des congés de maternité et des services de garde étant réglé, nous ne sommes plus au stade de nous demander si nous pouvons nous impliquer en politique municipale. Il faut plutôt se demander si cela en vaut la peine. Le premier ministre Robert Bourassa disait : « L’acte humain le plus valorisant, c’est de se mettre au service de son pays, de sa province, de sa ville. » Moi, je repose la question aux femmes : « Avez-vous le goût de poser l’acte humain le plus valorisant ? » Je leur dis aussi que c’est ce qui fait que la vie quotidienne est agréable et que c’est le plus grand service que l’on peut rendre !

Yolande Levy — EN BREF

  • Née en Haïti en
  • Arrivée au Québec en
  • Pharmacienne et enseignante
  • Conseillère municipale à Val-d’Or depuis
  • Récipiendaire du prix Alexina-Croteau (), du Prix de la personnalité de la Chambre de commerce de Val-d’Or () et du prix Charles-Biddle ()

Qu'en pensez-vous?

1 Réaction

  1. Sylvie Nylund

    Bravo pour tout vos accomplissements ! Il vous a fallu beaucoup de courage pour quitter votre pays et aller vivre dans l’une des villes du nord du quebec … Je suis originaire de Val D ‘Or et j’ai quitté l’Abitibi en 88 a l’age de 23 ans pour m’établir en Outaouais, y faire une carrière et élever mes enfants. Mais il y a un proverbe qui ne me quitte pas, ; On peux sortir la fille de l’Abitibi, mais on ne peux pas sortir l’Abitibi de la fille !!! Alors, quand je lis une belle histoire comme la vôtre, je ne peux m’empêcher d’avoir de l’admiration et être capable d’y lire que vous êtes une grande dame ambitieuse et dévouée. TOUTE MES FELICITATIONS !

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