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Photographie tiré du film Polytechnique

Autopsie d’un drame

par 

Arrivée de France en 1999. Titulaire d’un doctorat en études littéraires de l’UQAM, Helen a toujours été passionnée par le cinéma. Ancienne rédactrice en chef de la section cinéma de l'hebdomadaire ICI et présidente de l'Association québécoise des critiques de cinéma, elle est rédactrice en chef de 24 Images, le webzine hebdomadaire de la revue 24 Images en plus de collaborer à différents médias.

C’est tout en respect et en retenue que le réalisateur Denis Villeneuve a plongé au cœur d’un douloureux épisode de l’histoire québécoise. Réflexions sur son film Polytechnique et sur l’horrible drame que personne n’a oublié.

. Un homme armé entre dans l ’École polytechnique, à Montréal. Dans un accès de rage sanguinaire, Marc Lépine abat 14 étudiantes et en blesse autant, avant de s’enlever la vie. La tuerie ouvre une plaie béante dans l’inconscient collectif, qui laissera de profondes cicatrices. Vingt ans plus tard, Denis Villeneuve revient sur le drame dans l’intense Polytechnique, qui nous fait revivre en noir et blanc cette journée brutale à travers les yeux de Valérie (Karine Vanasse) et Jean-François (Sébastien Huberdeau). La Gazette des femmes s’est entretenue avec le cinéaste au sujet de ce film événement, en salle depuis le .

Gazette des femmes : Quels souvenirs gardez-vous du drame de Polytechnique ?

Denis Villeneuve: J’avais 20 ans à l’époque, j’étais étudiant. Je comprenais mal ce qui se passait, j’avais de la difficulté à m’expliquer la source de cette haine-là. Mon principal souvenir, c’est d’avoir eu à consoler mon amoureuse des jours et des jours durant. Je réalise aussi que j’avais beaucoup pris soin de sa peine à elle, mais pas de la mienne. Quand on m’a offert de faire ce film-là, j’y ai vu la possibilité de revisiter cette douleur que je ne m’étais pas vraiment permis de vivre sur le coup.

Le film est basé sur les récits des survivantes et des témoins du drame. Comment les avez-vous recueillis ?

Je me suis associé à un autre scénariste, Jacques Davidts, et à Johanne Bougaud, une recherchiste qui avait travaillé sur un documentaire sur le drame [NDLR : Legacy of Pain de Francine Pelletier, en ]. Elle avait déjà rencontré les survivantes et nous a été d’une aide précieuse pour reconstituer le parcours du tueur et le cours des événements le plus précisément possible. Nous avons ensuite rencontré des survivantes et des témoins. Dès le départ, notre mot d’ordre a été très simple : ne jamais insister. Petit à petit, ils nous ont fait confiance avec une générosité immense. Leurs récits étaient poignants et motivés par un réel désir de partager, de rendre compte de ce qu’ils avaient vécu. Ce souci d’authenticité était très important pour nous. Souvent, ils parlaient de cette journée pour la première fois; ces rencontres ont donc été très émouvantes. Humainement, ça a été une expérience impressionnante.

Le film occulte les répercussions sociales et politiques du drame. C’était pour vous une façon de dépassionner le débat ?

L’après-Polytechnique était déjà suffisamment documenté. Tout le monde sait ce qui en a découlé, c’est très facile à retracer. Honnêtement, même si je pense qu’il y a plusieurs films à faire sur le sujet, notamment un sur l’évolution du féminisme, je crois qu’il fallait commencer par celui-là. À mes yeux, aller au cœur de la blessure, revisiter la source du mal, c’est le premier pas à faire pour guérir. Certains se sont demandé s’il n’était pas trop tôt pour faire ce film. Je ne crois pas. Un film avec un tel ancrage social risque de provoquer des débats, des discussions, ce qui est très sain. La réflexion que la société a à mener sur ce qui s’est passé est loin d’être finie.

Comment vous expliquez-vous ce qui s’est passé ce jour-là ?

Pierre Bourgault a déjà dit qu’à un moment donné, le discours féministe est devenu un monologue auquel les hommes ont répondu par un autre monologue. De cette absence de dialogue est née une tension. Polytechnique est un film douloureusement québécois, dans le sens où il n’aurait pas pu être fait ailleurs. Ici, les rapports entre les hommes et les femmes n’ont cessé d’évoluer de façon très constructive, mais aussi très rapide. Et je crois que ce partage du pouvoir a pu créer de la colère et de la peur chez les hommes. Malgré toutes les bonnes intentions, on ne peut nier l’existence de cette tension. Bien avant , Jacques Languirand m’avait avoué qu’il était sûr qu’un jour, il y aurait un maillon faible, un fou qui allait récupérer cette tension et en faire quelque chose d’horrible. Ça a été Marc Lépine.

Même si Marc Lépine était une exception, le film montre tout de même bien la misogynie de l’époque.

Si ça avait été possible, j’aurais aimé la montrer encore plus. Mais le problème avec ce film, c’est que la charge de violence est tellement forte qu’il fallait aussi montrer son caractère exceptionnel. Une phrase très dangereuse a été dite après le drame : « En chaque homme sommeille un Marc Lépine. » Les hommes peuvent avoir eu peur des femmes, je l’ai dit, mais c’est absurde de penser qu’ils ressentaient cette haine-là. C’est comme de dire « tous les Allemands sont des nazis ». Je voulais néanmoins montrer ce que les femmes vivaient à cette époque, les préjugés qu’elles devaient combattre. Ça fait partie d’une réflexion sur un sujet qui m’intéresse beaucoup : l’aliénation. Longtemps, la femme s’est vue dans un rôle de subordonnée dont il est difficile de se défaire. Lors des entrevues, plusieurs filles m’ont raconté que lorsqu’elles étudiaient au cégep, même avec des notes de 98 %, elles n’étaient pas sûres de pouvoir entrer à Polytechnique. Alors qu’un gars, même avec 65 %, ne se posait pas du tout la question.

Une phrase m’a toujours frappé : « La femme est Autre, à savoir qu’elle est en dehors du monde : le monde appartient aux hommes et la femme débarque là-dedans en étant invitée, sans en faire réellement partie. » Quand j’ai compris ça, ça m’a bouleversé. Bien sûr, les choses changent, mais le processus va être très long avant d’arriver à un vrai partage du pouvoir. Il reste de nombreux réflexes de domination; le rapport de la femme à la politique, par exemple, est empreint de ça.

Quels étaient les écueils que vous vouliez éviter avec ce film ?

Polytechnique est une commande qui comportait une condition à laquelle j’adhérais complètement : ne pas faire un portrait du tueur. Même avec un film très long, on ne pourrait parvenir à expliquer pourquoi il a fait ce qu’il a fait, ni pourquoi d’autres le font. Ce serait simpliste et dangereux. D’autre part, je ne voulais pas faire un film trop sensationnaliste, qui glorifie la violence sans en occulter la dureté. Ça a été très difficile à tourner. Stimulant aussi, mais chaque cadrage a été pensé en fonction de sa charge morale et politique. C’était la seule façon de ne pas trahir ceux et celles qui ont témoigné pour nous.

Malgré le fait que Polytechnique soit très différent de vos films précédents, Un 32 août sur terre et Maelström, on y retrouve un thème récurrent : la condition féminine.

Absolument. D’ailleurs, mon prochain film, Incendies, adapté de la pièce de Wajdi Mouawad, portera sur la condition des femmes au Moyen-Orient. La question de la condition féminine est un territoire extrêmement riche à explorer pour un cinéaste : tout évolue constamment, c’est très inspirant.

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