Aller directement au contenu

Les femmes noires au Québec : trois moments d’histoire

Photo principale : © Dessin, Marie-Angélique, . Par Annie Beaugrand-Champagne.

Officiellement, je suis devenue féministe en . Même si, du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours été entourée de féministes conscientes des limites imposées aux Haïtiennes comme Noires, comme femmes et comme femmes noires. Depuis, j’ai entendu parler presque exclusivement des luttes des femmes blanches. Étonnant, non, compte tenu de la colonisation des peuples autochtones, de l’esclavage et des vagues successives d’immigration sur ce territoire ? Voici trois récits que j’aurais aimé entendre plus jeune à l’école, dans les livres, à la télé… mais surtout au sein du mouvement féministe québécois.

Sur ce territoire appelé Québec, comme partout dans les Amériques, l’histoire des Noir·e·s commence avec l’esclavage. Ou plutôt l’histoire de l’exploitation des personnes noires commence avec l’esclavage. En effet, de plus en plus d’éléments confirment que des peuples africains ont traversé l’Atlantique et ont entretenu des relations régulières avec le continent, bien avant Christophe Colomb. Mais c’est un autre sujet…

L’histoire de l’exploitation des personnes noires, donc, correspond aussi au début de l’histoire de la résistance des femmes noires. En Nouvelle-France, on possède des esclaves pour leur extorquer (gratuitement) leur force de travail, mais aussi pour le prestige. Entre  – date d’arrivée du premier esclave nommé Olivier Le Jeune – et 1834, un tiers des quelque 4 000 esclaves sont noir·e·s. Les autres sont autochtones. On les retrouve principalement à Montréal, Québec et Trois-Rivières, mais ils vivent aussi dans les campagnes. Les propriétaires sont principalement des Canadiens français. Les personnes mises en esclavage sont considérées comme des biens meubles et n’ont aucun droit.

« En , l’esclave Marie-Josèphe-Angélique est accusée d’avoir brûlé une grande partie de Montréal. Lors de son procès, sa “moralité” pèse bien plus lourd que les preuves concrètes de son soi-disant méfait. »

Les femmes captives servent au travail domestique et agricole : elles défrichent la terre, s’occupent des jardins, font la cuisine, prennent soin des colons et de leurs enfants. Dans le livre NoirEs sous surveillance, Robyn Maynard souligne que le viol fait aussi partie de leur quotidien. Les enfants nés de ces agressions deviennent à leur tour esclaves et enrichissent ainsi le « cheptel » du maître (ou de la maîtresse). On sait par ailleurs que les captifs noirs et autochtones vivent ensemble et que des solidarités se sont certainement développées.

En , l’esclave Marie-Josèphe-Angélique est accusée d’avoir brûlé une grande partie de Montréal. Lors de son procès, sa « moralité » pèse bien plus lourd que les preuves concrètes de son soi-disant méfait. Insolente, indépendante, désirant reprendre sa liberté et le faisant savoir, Angélique symbolise bien la résistance des femmes noires de l’époque : elles ont la langue bien pendue, elles s’enfuient, refusent l’ordre qu’on tente de leur imposer.

La vie de Marie-Josèphe-Angélique, née esclave au Portugal, vendue en Nouvelle-Angleterre pour finir en Nouvelle-France, reflète aussi les liens qui unissent les territoires contrôlés par les puissances coloniales : les idées sur la civilisation, sur la race, sur les femmes noires et leur sexualité ou sur l’aspect naturel et inévitable de la servitude des Noir·e·s y circulent largement.

Au début du 20e siècle, la Petite-Bourgogne est un quartier très pauvre de Montréal où se concentre l’essentiel de la population noire. Les femmes travaillent principalement comme domestiques et les hommes comme porteurs de bagages dans des compagnies de chemins de fer. C’est dans ce contexte que naît en l’Association des femmes de couleur de Montréal ( Coloured Women’s Club of Montreal – CWO), un des premiers groupes de femmes du Québec et une des premières organisations pour les personnes noires.

Dans un quartier sans services publics, dont une grande partie des logements sont insalubres, les femmes de la CWO s’organisent pour assurer le bien-être de la population : services d’assistance sanitaire et médicale, campagnes pour réduire la mortalité infantile, soupes populaires, dépôt de vêtements pour l’hiver et même… achat d’un lit d’hôpital pour les gens de Petite-Bourgogne. À l’avant-garde des luttes pour le droit au logement, elles s’impliquent aussi aux côtés de leurs maris dans leurs efforts pour déségréger les syndicats de l’industrie ferroviaire.

L’histoire décrit généralement la migration haïtienne des années 70 comme le moyen, pour des milliers d’individu·e·s, d’échapper à la dictature de Duvalier. On mentionne moins le fait qu’en pleine Révolution tranquille, il manque de personnes scolarisées pour développer les nouvelles institutions québécoises et y travailler. Entre 1967 et 1977, plus de 3 000 Haïtiennes et Haïtiens – francophones, compétent·e·s et expérimenté·e·s – arrivent au Québec. Ces enseignant·e·s, infirmières, ingénieur·e·s, agronomes, etc. ont largement façonné le Québec moderne, en même temps qu’Haïti perdait ses forces vives.

Parmi ces personnes, il y a des féministes (évidemment!). Souvent engagées dans la résistance contre Duvalier, elles arrivent avec une critique acérée du pouvoir politique et de l’État. Noires, femmes et immigrantes, elles font face à un « triple problème », comme le décrit si bien le livre Femmes haïtiennes, paroles de négresses. Ces féministes haïtiennes sont peu audibles par le mouvement féministe majoritaire : elles sont essentiellement perçues comme des travailleuses, comme les « bonnes » qui prennent soin des familles de souche, plutôt que comme des actrices politiques.

« Revisiter ces récits, c’est aussi, pour le mouvement féministe majoritaire, l’occasion d’examiner ses propres mythes, ses angles morts ainsi que les désolidarisations passées et présentes avec certains groupes, dans la perspective de construire de réelles sororités avec toutes les femmes. »

Des organismes comme le Point de ralliement des femmes d’origine haïtienne, fondé en , sont nés à la fois de ce besoin de s’opposer à la dictature en Haïti, mais aussi d’une nécessité de construire des espaces pour se faire entendre ici comme femmes noires. Ces féministes investissent toutes sortes de champs pour venir en aide à la communauté haïtienne grandissante et pour réfléchir à leur place politique au Québec. Elles s’engagent dans les luttes pour le logement, contre les déportations, contre la brutalité policière.

Le sens de l’histoire

En repensant à ces trois moments, c’est la volonté d’auto-organisation des femmes noires, ce désir d’autonomie politique pour pouvoir penser pour et par soi-même qui me saute aux yeux. Revisiter ces récits, c’est aussi, pour le mouvement féministe majoritaire, l’occasion d’examiner ses propres mythes, ses angles morts ainsi que les désolidarisations passées et présentes avec certains groupes, dans la perspective de construire de réelles sororités avec toutes les femmes.

Ces pratiques d’autonomie et de résistance des femmes noires sont encore bien vivantes aujourd’hui. Je pense à la librairie Racines à Montréal-Nord, qui met en avant les voix d’autrices et d’auteurs noir·e·s et racisé·e·s, avec un intérêt certain pour les écrits féministes. Et au collectif Femmes noires musulmanes au Québec, qui, dans le climat délétère actuel, donne la parole à des femmes vivant à la croisée du racisme anti-noir, du sexisme et de l’islamophobie. Ou encore à l’initiative L’environnement, c’est intersectionnel, qui scrute comment sexisme, racisme, colonialisme, capacitisme et capitalisme se combinent dans la crise environnementale actuelle et compromettent d’abord l’existence et le mode de vie de milliers de femmes racisées et autochtones, ici comme ailleurs. Au final, ces récits nous montrent que les femmes noires ne sont ni passives ni homogènes, pas plus aujourd’hui qu’hier.

Pour en savoir plus

  • Cooper, Afua (). La pendaison d’Angélique : l’histoire de l’esclavage au Canada et de l’incendie de Montréal. Trois-Rivières, Braille un point c’est tout.
  • Maynard, Robyn (). NoirEs sous surveillance : esclavage, répression et violence d’État au Canada. Montréal, Mémoire d’encrier.
  • Sroka, Ghila B. (). Femmes haïtiennes, paroles de négresses. Montréal, Parole métèque.
  • Williams, Dorothy W. (). The Road to Now: A History of Blacks in Montreal. Montréal, Véhicule Press.

Qu'en pensez-vous?

1 Réaction

  1. Gabriel Martin

    Je propose une date charnière supplémentaire : 1798.

    Voyez : « Née en Guinée, Charlotte Trim (~1768-1823) devient l’esclave d’une riche famille anglophone au début de l’adolescence. À l’hiver 1798, après une vingtaine d’années de service, d’abord dans les Caraïbes, puis à Montréal, elle décide de « déserter » le domicile de sa « propriétaire ». Quelque temps après avoir été rattrapée par les forces de l’ordre, elle comparait devant un juge, qui décide de la libérer. La nouvelle se répand dans la population de Montréal et donne lieu à d’autres affranchissements. Grâce à l’audace trimienne, le glas de l’esclavagisme sonne symboliquement dans la ville aux cent clochers, en cette fin du 18ᵉ siècle, tant pour les personnes noires comme Charlotte que pour les panises. » (extrait du livre « Femmes et toponymie », 2019, p. 65)

    À mon sens, il serait souhaitable que des historiennes et historiens se penchent en plus grand nombre sur l’histoire encore peu connue de cette femme.

Inscription à l'infolettre