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Sur les traces de l’histoire des femmes

Au printemps , alors que se prépare la Commission royale d’enquête sur la situation de la femme au Canada, une jeune historienne est approchée afin de rédiger une courte synthèse historique sur « la situation de la femme dans la province de Québec ». Nous pouvons sans doute retracer là les débuts d’un champ de recherche aujourd’hui incontournable.

Cette historienne, Micheline Dumont, passe les mois suivants à écrire et réviser ce document en tentant de concilier travail et famille, sans garderies et sans congé de maternité, comme elle le racontera plus tard. L’histoire des femmes au Québec est alors un champ de recherche pratiquement inexistant. Lorsque cette étude est publiée en 1971, au même moment que le rapport de la commission et en pleine ébullition de la « seconde vague » féministe, l’intérêt est immédiat.

« J’ai été sollicitée pour des entrevues et des conférences. Mes propos, qui me semblaient tellement banals, ne l’étaient apparemment pas », se souvient Micheline Dumont.

De l’enseignement à l’écriture

Si cette étude a servi de détonateur, dans les années suivantes, elle a rapidement été dépassée, complétée et enrichie avec les travaux de chercheuses qui se sont intéressées à des sujets variés : travail salarié et domestique des femmes, communautés religieuses, associations féminines… Puis, des cours ont été créés dans les universités.

« Mes propos, qui me semblaient tellement banals, ne l’étaient apparemment pas »

− Micheline Dumont, historienne

Micheline Dumont décrit ainsi son cours sur l’histoire des femmes, offert une première fois à l’Université de Sherbrooke en 1976 : « C’était un happening dans la classe, et c’était aussi un happening pour moi de le préparer. » À chaque semaine, il fallait bien souvent défricher des thèmes encore inexplorés, faute de recherches publiées. En 1979, elle est sollicitée pour se joindre à une petite équipe d’historiennes qui s’attelle à la tâche – colossale – de rédiger un premier ouvrage de synthèse sur l’histoire des femmes au Québec.

Le Collectif Clio, composé de Marie Lavigne, Jennifer Stoddart, Michèle Jean et Micheline Dumont, prépare longuement le terrain : « Ça a pris un an avant qu’on commence à écrire. On lisait des articles théoriques, on discutait, on cherchait une ligne directrice pour notre livre », explique Micheline Dumont.

L’histoire des femmes au Québec depuis quatre siècles, publié en 1982, a immédiatement été un succès de librairie. Plus de 35 000 exemplaires ont été vendus et des conférences ont été données un peu partout dans la province. Au moment de le rééditer en 1992, les recherches en histoire des femmes étaient abondantes, bien que plusieurs absences persistaient : celles des femmes des Premières Nations, des femmes noires et des immigrantes, comme le remarquent les autrices en avant-propos de la deuxième édition.

De nouvelles sources

© Chloé Charbonnier
Denyse Baillargeon, professeure et historienne

Pour trouver les traces du passé des femmes, les historiennes ont eu recours à des sources variées, dont des journaux intimes ou des correspondances. Entre-temps, l’histoire orale est également entrée en scène. Développée en Grande-Bretagne à la fin des années 1960, elle visait à redonner la parole à plusieurs groupes marginalisés ayant produit peu de sources manuscrites ou imprimées, souvent considérées comme « matériau premier » dans l’écriture de l’histoire. La professeure Magda Fahrni remarque que l’histoire orale s’est développée comme « projet parallèle » à l’histoire des femmes, partageant avec elle plusieurs objectifs politiques et théoriques.

Au Québec, l’étude pionnière de Denyse Baillargeon, publiée en 1991 sous le titre Ménagères au temps de la Crise, a permis de croiser pour une première fois ces deux champs. À partir des témoignages de femmes ayant vécu la crise des années 1930, elle y restitue les stratégies de survie et d’entraide durant une période où le salaire du pourvoyeur était insuffisant ou inexistant.

Un projet qui comportait son lot de défis, comme l’historienne l’indique : « Je suis tombée sur des femmes qui, en raison des souvenirs traumatiques, avaient beaucoup de difficulté à passer à travers l’entrevue. Plus on a vécu des années douloureuses, moins on veut en parler. »

Si plusieurs historiens ont accueilli avec méfiance le recours aux sources orales, aujourd’hui, elles sont largement considérées comme indispensables pour rendre compte de certaines expériences. La professeure Stéphane Martelly, qui a participé au projet Histoires de vie Montréal, y voit une manière d’aborder les marges, particulièrement auprès des personnes ayant vécu diverses formes de violence et des déplacements forcés.

Son expérience avec les femmes de la Maison d’Haïti a permis de revoir les cadres de l’enquête universitaire « classique » en laissant les témoins mettre en commun et compléter leurs récits, se questionner et s’offrir du soutien mutuel – une démarche qui rappelle le caractère profondément humain de l’histoire orale.

Histoire des femmes ou histoire du genre?

© Émilie Tournevache
Magda Fahrni, professeure d’histoire, Université du Québec à Montréal

Au tournant des années 1990, le concept de genre a créé une véritable onde de choc dans le champ de l’histoire des femmes, particulièrement dans les milieux anglophones. Magda Fahrni, qui était doctorante lors de ces débats, explique que jusque-là, l’histoire des femmes s’était surtout développée autour de l’expérience, de la matérialité, du travail salarié et non salarié; essentiellement ce que les femmes faisaient.

« Le genre venait plutôt présenter la féminité et la masculinité comme relevant de discours, et comme étant coconstruits et changeants à travers les époques », ajoute-t-elle. En d’autres mots, cette nouvelle approche se détachait d’un point de départ lié à l’expérience matérielle commune au « groupe femmes », pour plutôt examiner les représentations.

Plusieurs chercheuses, pionnières en histoire des femmes, y voyaient une certaine menace : « C’était comme si l’histoire du genre menait à un refus de la collectivité “femmes” en soi, et donc un refus des luttes féministes qui étaient fondées sur le sujet femme », précise Denyse Baillargeon.

Au Québec francophone, toutefois, ces débats n’ont pas connu la même résonance. Était-ce en raison de la barrière de la langue, ou alors du combat toujours en cours pour faire reconnaître l’importance de l’histoire des femmes face à l’histoire nationale? Dans tous les cas, il faut plutôt attendre les années 2000 pour que le concept de genre soit davantage intégré dans les études historiques québécoises. Denyse Baillargeon ajoute : « Et on est comme en retard d’une bataille. Pendant que nous, on intégrait le genre, ailleurs c’était l’intersectionnalité*. »

Décentrer le sujet femme « universel »

De la même manière que l’histoire des femmes a remis en question le récit androcentré, c’est-à-dire construit à partir d’une vision masculine, plusieurs chercheuses ont soulevé l’importance de tenir compte des différents vécus des femmes. Autrement dit, leur passé se décline en de multiples variantes, qu’elles appartiennent à des groupes blancs ou racisés, colonisateurs ou colonisés, bourgeois ou ouvriers, par exemple.

Magda Fahrni rappelle qu’il y avait, chez plusieurs chercheuses, une conscience que le « groupe femmes » n’était pas homogène assez tôt, dès les années 1970 et 1980 : « Les travaux de l’historienne canadienne Sylvia Van Kirk ont, par exemple, bien démontré que les femmes autochtones ou métisses n’avaient pas du tout les mêmes intérêts que les femmes d’origine européenne. » Quelques études ont également permis d’aborder la condition des femmes ouvrières, ou des femmes juives arrivées au Québec au fil des vagues d’immigration.

« On est comme en retard d’une bataille. Pendant que nous, on intégrait le genre, ailleurs c’était l’intersectionnalité. »

– Denyse Baillargeon

Au cours des dernières années, Magda Fahrni observe une plus grande conscience de la « race » comme catégorie d’analyse, et surtout des privilèges qui y sont liés : « Dans un contexte donné, où les femmes blanches sont regroupées entre elles, elles jouissent quand même d’un privilège lié à la blanchité. »

Elle remarque par ailleurs une plus grande attention portée aux femmes autochtones au-delà de la période initiale de la colonisation – des préoccupations qu’elle lie à l’actualité récente, notamment avec la Commission de vérité et réconciliation et l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées. Denyse Baillargeon note également une certaine diversification dans le champ de l’histoire des femmes et du genre, avec des études portant, par exemple, sur l’histoire des émotions ou du handicap.

En une cinquantaine d’années, l’histoire des femmes s’est considérablement transformée et renouvelée au fil des débats qui l’ont animée. C’est en revenant aux premières études qu’on saisit sans doute toute la portée du chemin parcouru, le plus souvent à contre-courant d’une histoire nationale consacrant quelques héros masculins. De nombreuses chercheuses œuvrent toujours à en faire un champ d’études vivant, dynamique et sensible, rendant compte des divers enjeux qui traversent la société.

* L’intersectionnalité

D’abord élaboré à travers le militantisme des femmes noires, le concept d’intersectionnalité a été ensuite popularisé, notamment, par la juriste afro-américaine Kimberlé Crenshaw afin de rendre compte des oppressions vécues par les femmes noires au croisement de la « race » et du genre. Cette notion est aujourd’hui fréquemment utilisée par des chercheuses en études féministes. Récemment, la sociologue Sirma Bilge dénonçait toutefois ce qu’elle nomme le blanchiment de l’intersectionnalité, à savoir l’évacuation de la pensée critique raciale et la marginalisation, dans les milieux universitaires, des personnes racisées « comme productrices des savoirs intersectionnels ». Pour en savoir plus, voir Sirma Bilge, « Le blanchiment de l’intersectionnalité », Recherches féministes, vol. 28, n° 2, 2015, pp. 9‑32.

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