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Le temps des femmes : quand la littérature devient féministe

Engouement pour les ouvrages collectifs, floraison d’une autofiction étroitement associée à la prise de parole des femmes, essais en tous genres : on assiste à un réel essor des pratiques littéraires féministes. Si cette parole se porte aussi bien, c’est grâce à un lectorat qui est prêt à lui faire une place.

Dans « Entre votre servitude et la mienne », l’écrivaine Marie-Ève Sévigny se fait le temps d’une nouvelle marquise de Merteuil, et s’adresse dans une lettre au groupe Les courageuses. La vingtaine de femmes, victimes présumées de Gilbert Rozon, ancien dirigeant de Juste pour rire, ont été autorisées, en , à intenter contre celui-ci une action collective au civil pour des gestes de nature sexuelle qu’il aurait commis à leur endroit.

« Je vous écris, mes chères Courageuses, pour vous dire qu’en 235 ans, entre votre servitude et la mienne, rien n’a changé chez les “libertins” de ce monde. Le temps des hommes est resté figé. Mais celui des femmes, lui, s’est accéléré. »

C’est que malgré les décennies d’agressions alléguées et le nombre impressionnant de femmes qui se tiennent debout, une seule accusation pour viol a été reconnue contre Rozon dans cette affaire. Au-delà des actes répugnants qui sont reprochés à ce dernier, c’est la force du geste qui rend fière la marquise des Liaisons dangereuses :

« À défaut de pouvoir recoudre notre histoire, peut-être est-il possible d’influer sur celle qui suivra? C’est ce qui me porte à vous écrire. Le sentiment, non, la certitude qu’une femme ne sera jamais seule. D’abord, parce qu’elle ne se battra jamais pour elle-même – mais le plus souvent, pour le bien commun. »

Pour ne plus être seule

Le bien commun au féminin, justement, parlons-en. Marie Demers, écrivaine et directrice du collectif Folles frues fortes, là où est paru le texte de Marie-Ève Sévigny, explique : « On est en train de développer une sororité importante au Québec. Avec Folles frues fortes, on a créé un tout, une équipe où l’on peut s’aider, se valoriser entre nous. Tout le contraire de ce que l’on reproche habituellement féministes, c’est-à-dire d’être des compétitrices, pas toujours des alliées. »

À ce propos, l’ s’annonce très riche en ouvrages collectifs féminins. Outre celui dirigé par Marie Demers, qui rassemble entre autres les textes de Marjolaine Beauchamp, Catherine Mavrikakis, Marie-Sissi Labrèche et Katherine Raymond, on peut aussi lire Zodiaque (La Mèche), piloté par l’écrivaine Ariane Lessard. Sans compter Stalkeuses (Québec Amérique), dont les éditrices, Fanie Demeules et Joyce Baker, ont fait appel à 15 femmes et un homme. Aux éditions Somme toute, Je suis indestructible réunit six récits sur les violences sexuelles avec des textes de Maïté Labrecque-Saganash et Mélodie Nelson. Enfin, Triptyque annonce la parution de Chairs, avec aux commandes Marie-Ève Blais et Olivia Tapiero.

Photographie de Marie Demers.
© Marie-Pier Lavoie

« On est en train de développer une sororité importante au Québec. Avec Folles frues fortes, on a créé un tout, une équipe où l’on peut s’aider, se valoriser entre nous. Tout le contraire de ce que l’on reproche habituelle-ment féministes, c’est-à-dire d’être des compétitrices, pas toujours des alliées. »

− Marie Demers, écrivaine et directrice du collectif Folles frues fortes

Comment expliquer cet engouement pour les collectifs féminins et, au-delà, pour la parole féministe? Écrivaine et productrice, Marianne Prairie croit que les ouvrages à plusieurs mains sont une réponse à l’isolement. « Ils permettent de ne plus être seule, déboussolée ou en perte de repères, et nous conscientisent à des enjeux tout en nous faisant découvrir des angles morts du discours. »

Elle-même a fait paraître, en , avec Caroline Roy-Blais, l’ouvrage Je suis féministe (Remue-ménage), qui reprend des textes du blogue du même nom. L’autrice ajoute : « Il y a plusieurs mouvements sociaux issus du Web qui touchent les milieux littéraires, entre autres #Moiaussi. Je vois en ce moment de jeunes féministes qui poussent très fort, qui sont très mobilisées, engagées dans plusieurs secteurs et qui mêlent les genres. »

Le cercle de la sororité

Professeure au Département des arts, langues et littératures de l’Université de Sherbrooke, Isabelle Boisclair croit que « si la parole féministe se porte aussi bien actuellement, c’est qu’il y a un lectorat prêt à l’accueillir, à la recevoir et à la comprendre ». Pour elle, « le cercle de la sororité s’est agrandi ».

Photographie de Marianne Prairie.
© Marianne Prairie

« [Les ouvrages à plusieurs mains] permettent de ne plus être seule, déboussolée ou en perte de repères, et nous conscientisent à des enjeux tout en nous faisant découvrir des angles morts du discours. »

− Marianne Prairie, écrivaine et productrice

Aujourd’hui, explique l’universitaire, les femmes s’avancent sur la scène parce qu’elles savent non seulement qu’elles ne sont pas seules à prendre la parole, notamment lors des soirées de poésie, dans les collectifs ou sur la place publique, mais aussi, fait très intéressant, qu’il y a des femmes dans l’auditoire. « Et ces femmes qui ont soif de cette parole sont là pour la recevoir. »

Pour la libraire à L’Euguélionne et chroniqueuse à Liberté Camille Toffoli, il y a un réel essor des pratiques littéraires féministes : « Ce n’est plus une démarche formelle, marginale, underground. Les pratiques sont plus pop et accessibles. »

« Par exemple, le roman le plus vendu dans les dernières années au Québec, La femme qui fuit d’Anaïs Barbeau-Lavalette (Marchand de feuilles, 2015), n’est pas présenté comme un ouvrage féministe, mais en contient des aspects et des réflexions, à l’instar des publications de Fanny Britt. Et les lectrices et lecteurs sont au rendez-vous », poursuit-elle.

Illustration
© Julie Delporte

« Le féminisme n’est pas une mode. Il faut que l’on continue d’être exigeantes avec notre pensée et notre écriture. Il faut soutenir celles qui poussent les limites de la pensée. Il faut sentir qu’il y a de la place pour toutes nos différentes voix et il ne faut surtout pas les mettre en concurrence. Ne pas nous mettre en concurrence »

− Julie Delporte, illustratrice

Des lieux comme la librairie L’Euguélionne, qui a pignon sur rue dans le Village à Montréal depuis , ont permis de rassembler paroles et lectrices et d’appuyer les voix féministes, constate l’illustratrice Julie Delporte, qui a également été libraire chez Drawn & Quarterly.

« Le féminisme n’est pas une mode, souligne-t-elle. Il faut que l’on continue d’être exigeantes avec notre pensée et notre écriture. Il faut que l’on fasse attention à être solidaires entre femmes, entre féministes, entre allié·e·s, au-delà des désaccords – qui, la plupart du temps, n’en sont pas. Il faut soutenir celles qui poussent les limites de la pensée. Il faut sentir qu’il y a de la place pour toutes nos différentes voix et il ne faut surtout pas les mettre en concurrence. Ne pas nous mettre en concurrence. »

Sœurs autofictionnelles

L’autofiction est étroitement associée à la prise de parole des femmes. Il suffit de penser à Annie Ernaux ou Christine Angot en France et à Nelly Arcan ou Marie-Sissi Labrèche au Québec. Pour Julie Delporte, « ces œuvres [autofictionnelles] expriment l’idée que l’intime est politique et que le je est collectif, voire sociologique, comme le dit Annie Ernaux ».

On assiste actuellement à un réel essor des pratiques littéraires féministes. « Ce n’est plus une démarche formelle, marginale, underground. Les pratiques sont plus pop et accessibles. »

− Camille Toffoli, libraire à L’Euguélionne et chroniqueuse à Liberté

L’illustratrice ajoute : « J’ai eu besoin de l’autofiction, car je me sentais trop seule avec un vécu qui est pourtant semblable à celui de beaucoup de personnes. C’était ma manière de rejoindre les autres, femmes comme hommes, de créer du collectif, et cela a fonctionné. Je pense que l’autofiction est tout l’inverse de l’individualisme, contrairement à ce qu’en disent ses détracteur·trice·s. »

Et des gens qui font preuve de mépris, il y en a, note Marie Demers. « Il existe un double standard en autofiction : une fille qui parle de ses problèmes d’alcool n’est pas originale, alors qu’on ne dirait jamais ça à un homme. » Pour elle, si un obstacle se dresse devant la littérature féministe, ce n’est pas l’écriture, mais bien la réception. Et là, la présence de femmes dans les médias, entre autres, peut améliorer grandement les choses.

Qui plus est, « des femmes qui occupent des postes éditoriaux changent aussi la donne. C’est très important à qui on confie le micro, la tribune », souligne Marianne Prairie. S’ajoute à cela la direction de collectifs, de maisons d’édition ou de magazines.

Photographie d'Isabelle Boisclair.
© Michel Caron, Université de Sherbrooke

« L’enseignement façonne : la connaissance du corpus de la littérature des femmes a des effets sur l’écriture. C’est le propre de tout enseigne-ment. C’est bien ça, la formation. On forme donc de plus en plus d’autrices, mais toutes les étu-diantes n’écrivent pas : on forme aussi des lec-trices. Et une lectrice féministe, c’est une lectrice avide. »

− Isabelle Boisclair, professeure au Département des arts, langues et littératures de l’Université de Sherbrooke

Selon Camille Toffoli, les femmes investissent aussi beaucoup la fiction théorique ou l’essai littéraire. Par exemple, « dans le roman La trajectoire des confettis de Marie-Ève Thuot (Les Herbes rouges, ), il y a une grande dimension essayistique parmi la fiction où l’autrice s’exprime et réfléchit à propos de la non-monogamie, de la contraception ou du mariage ».

Que serait la littérature féministe actuelle sans celles et ceux qui la font connaître? Pour Isabelle Boisclair, « l’enseignement façonne : la connaissance du corpus de la littérature des femmes a des effets sur l’écriture. C’est le propre de tout enseignement. C’est bien ça, la formation. On forme donc de plus en plus d’autrices, mais toutes les étudiantes n’écrivent pas : on forme aussi des lectrices. Et une lectrice féministe, c’est une lectrice avide ».

C’est là que la marquise de Merteuil de Marie-Ève Sévigny s’égare peut-être un peu. « Dans ce palais de justice, devant ces procureurs de l’Ancien Régime, vous êtes restées vous-mêmes, écrit-elle aux Courageuses. Et vous n’étiez pas seules. Nous étions toutes là, des millions de femmes passées, présentes et à venir, invisibles comme toujours, témoignant avec vous. » Invisibles, peut-être, mais pour combien de temps encore?

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