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Éducatrices à l’enfance : des professionnelles en manque de reconnaissance

Des centres de la petite enfance (CPE) aux garderies privées, en passant par les haltes-garderies et les garderies en milieu familial, le secteur de l’éducation à l’enfance est multiforme. Au-delà des différentes réalités locales et de leurs conditions particulières, les travailleuses qui y sont à l’œuvre ont en commun une passion profonde pour leur métier et un engagement soutenu afin d’offrir une éducation de qualité, non sans épreuves et difficultés.

Durant les dernières années, le travail des éducatrices s’est complexifié, notamment en raison des besoins croissants d’enfants ayant des troubles du comportement, du langage ou d’apprentissage. Dans plusieurs cas, la garderie devient un service de première ligne : sans poser un diagnostic, les éducatrices sont tout de même en mesure de déceler les difficultés particulières de chaque enfant et d’outiller les parents. Ce travail d’évaluation est d’autant plus important dans certains milieux moins aisés, comme le souligne Aurélie*, employée dans la halte-garderie d’un organisme communautaire : « On accueille beaucoup de familles avec des enfants qui ont des grosses difficultés. […] Les enfants issus de l’immigration ou qui sont ici en tant que réfugiés font face à beaucoup plus de défis, et les ressources sont insuffisantes. Très souvent, en raison de leur statut, ils n’ont pas accès aux services spécialisés. »

Et même pour les enfants qui obtiennent un diagnostic, bien des éducatrices remarquent que cela ne se traduit pas nécessairement par un meilleur soutien, ce qui mène à une surcharge de travail pour ces dernières. Selon Mélissa Hamel, éducatrice dans un CPE en Estrie, « c’est ça qui nous met à terre. […] Pendant que je m’occupe d’un enfant qui rencontre des difficultés, les sept ou neuf autres ne peuvent pas recevoir mon aide ni mon animation ». Carole Leroux, présidente du Syndicat des travailleuses des CPE de Montréal et Laval, constate également que les ressources qui devraient être allouées aux enfants en situation de handicap se traduisent rarement par une augmentation du nombre d’éducatrices et du nouveau matériel éducatif.

« Pendant que je m’occupe d’un enfant qui ren-contre des difficultés, les sept ou neuf autres ne peuvent pas recevoir mon aide ni mon animation. »

− Mélissa Hamel, éducatrice en CPE

En soulignant qu’il existe déjà un réseau voué à la petite enfance avec des professionnelles formées et compétentes, mais qui manquent de ressources, plusieurs des éducatrices rencontrées posent un regard critique sur le projet d’implantation des classes de maternelle 4 ans du gouvernement caquiste. Elles ont d’ailleurs récemment lancé la campagne 4 ans, c’pas grand pour réclamer une réelle prise en compte de leur spécialisation et maintenir leur rôle central dans l’éducation à la petite enfance.

Des conditions difficiles

Les éducatrices font face non seulement à un manque de soutien, mais également à des conditions qui sont celles de nombreuses travailleuses dans les milieux traditionnellement féminins : faible rémunération, horaires atypiques, peu d’avantages sociaux, précarité. Isabelle, qui travaille dans un établissement privé subventionné, déplore les salaires peu élevés. Même s’il s’agit de l’une des garderies les plus coûteuses à Montréal, avec un tarif quotidien de 75 $ par enfant, plusieurs de ses collègues gagnent 14 $ ou 15 $ de l’heure et doivent trouver un deuxième emploi pour arrondir leurs fins de mois. « Nous n’avons pas nos horaires à l’avance et les gestionnaires des garderies privées essaient de couper le nombre d’éducatrices en jouant avec les ratios normalement requis par le ministère de la Famille. Parfois, on est laissée seule avec une vingtaine d’enfants. C’est toujours à ce moment qu’il arrive des accidents », ajoute-t-elle.

Du côté du milieu communautaire, Aurélie remarque un meilleur respect des ratios d’enfants par éducatrice et apprécie la reconnaissance et la considération accordées aux travailleuses. Malgré tout, à travers leurs longues journées de travail, elles ont rarement le temps de prendre une pause. De plus, elles ont accès à peu d’avantages sociaux. Les éducatrices en CPE, même si elles bénéficient généralement de meilleures conditions, rencontrent également plusieurs difficultés. Mélissa Hamel, qui a un statut de remplaçante depuis 13 ans, affirme qu’il est difficile d’obtenir un poste permanent à temps plein : « On se retrouve toujours dans l’attente pour remplacer lors d’un congé de maternité, d’un congé de maladie ou d’un départ à la retraite. »

« Nous n’avons pas nos horaires à l’avance et les gestionnaires des garderies privées essaient de couper le nombre d’éducatrices en jouant avec les ratios normalement requis par le ministère de la Famille. Parfois, on est laissée seule avec une vingtaine d’enfants. C’est toujours à ce moment qu’il arrive des accidents. »

− Isabelle, éducatrice en établissement privé subventionné

Tout comme les enseignantes au primaire et au secondaire, les éducatrices connaissent l’épuisement professionnel, ont des groupes en surnombre et peuvent se trouver face à des enfants parfois violents qui lancent des chaises, mordent ou frappent. Elles subissent également une surveillance accrue des gestionnaires et du ministère de la Famille, qui élargissent de plus en plus leurs responsabilités et leurs tâches sans que les fonds suivent. Au sujet des objectifs que les éducatrices sont désormais tenues de réaliser, Mélissa Hamel signale qu’il s’agit « pratiquement de critères de performance ». En garderie privée, les éducatrices non syndiquées ont encore moins accès à une protection adéquate lors de blessures au travail, de maladie, de grossesse, de surmenage ou de harcèlement. Plusieurs d’entre elles quittent leur milieu plutôt que de faire face aux longs délais de la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST), constate Isabelle.

Un métier dévalorisé?

Si plusieurs éducatrices ont d’abord choisi leur métier parce qu’elles accordent de l’importance aux liens éducationnels bâtis avec les enfants – dans toute leur complexité et leur unicité –, elles estiment qu’il n’est toujours pas reconnu à sa juste valeur. « Nous faire reconnaître comme éducatrices, et non comme gardiennes, c’est encore une lutte à mener. […] Beaucoup considèrent qu’on n’est là que pour jouer avec les enfants ou passer du temps avec eux », note Carole Leroux. Aurélie en vient au même constat : « Dans mon entourage, mon travail peut être rabaissé et ramené à une essentialisation de mon rôle de femme, d’hypothétique maman… En gros, on me dit : “Tu fais juste garder et jouer toute la journée”, alors que je mets en place des programmes éducatifs. »

Chez les parents, les attitudes varient selon le milieu. Travaillant auprès d’une clientèle aisée, Isabelle observe que « nous ne sommes pas prises au sérieux comme éducatrices. Pour beaucoup de parents, on ne fait que changer des couches ». Selon Mélissa Hamel, même s’il s’agit d’une minorité, certains reçoivent mal les conseils des éducatrices : « On se fait revirer de bord et dire : “Tu fais juste garder mon enfant, tu ne le connais pas.” Sauf qu’on est parfois 10 heures par jour avec l’enfant, cinq jours par semaine… ce qui est souvent plus que le temps qu’il passe avec ses propres parents! » Aurélie, qui offre un répit aux parents – généralement des mères en situation de précarité –, perçoit une plus grande reconnaissance : « Auprès des parents, mon travail est très valorisé et ils savent que mes connaissances peuvent les aider. »

« Dans mon entourage, mon travail peut être rabaissé et ramené à une essentialisation de mon rôle de femme, d’hypothétique maman… En gros, on me dit : “Tu fais juste garder et jouer toute la journée”, alors que je mets en place des programmes éducatifs. »

− Aurélie, employée dans la halte-garderie d’un organisme communautaire

Il reste qu’en matière de rémunération, la reconnaissance ne correspond pas à l’augmentation des défis et de la charge de travail. Sur le plan de l’équité salariale, une bataille juridique de plus de 10 ans s’est rendue jusqu’en Cour suprême en 2018. Au cœur du litige, il y avait la difficulté à trouver un comparateur masculin, alors que la profession est composée d’au moins 96 % de femmes, et le salaire rétroactif offert à 30 000 travailleuses lésées. Ajoutons que pour établir l’équité salariale, le métier d’éducatrice a été comparé à… celui de concierge. « Ça a vraiment été dur de me faire dire : “Toi, tu fais du ménage et tu torches, tu n’éduques pas!” » confie Mélissa Hamel.

Une juste colère

Face au mépris de la part des gestionnaires et du gouvernement, Carole Leroux assume de plus en plus la colère, un sentiment qu’elle a apprivoisé en lisant l’ouvrage collectif Libérer la colère (Éditions du remue-ménage, 2018) : « La colère devient un moteur. […] Je suis tannée qu’on soit trop fines dans nos luttes », déclare-t-elle, n’excluant pas la construction de barricades de couches ou de toutous lors des prochaines mobilisations.

« Nous faire reconnaître comme éducatrices, et non comme gardiennes, c’est encore une lutte à mener. Beaucoup considèrent qu’on n’est là que pour jouer avec les enfants ou passer du temps avec eux. »

− Carole Leroux, présidente du Syndicat des tra-vailleuses des CPE de Montréal et Laval

Les raisons ne manquent pas pour en ériger. Les éducatrices insistent sur la défense de leur autonomie professionnelle à l’heure où elles subissent toujours plus d’ingérence et de surveillance de la part des gestionnaires, « avant tout préoccupés par leurs chiffres et leurs bilans financiers », mentionne Carole Leroux. Elles réclament le respect des ratios d’enfants par éducatrice ainsi qu’une valorisation de leur expertise en éducation et en développement de l’enfant. Elles souhaitent être consultées dans la gestion des plateformes pédagogiques et des plans d’intervention pour les enfants à défis, qui se font plus nombreux.

Ces préoccupations sont intimement liées à la qualité des services offerts. On aurait donc tort de réduire les revendications des éducatrices à des intérêts égoïstes, comme l’ont fait certaines personnes lors de la grève, l’été dernier. Jusque dans leurs actions militantes, les travailleuses n’oublient pas les besoins des enfants. Carole Leroux raconte que lors d’une manifestation devant un CPE le midi, ses collègues et elle évitaient de faire trop de bruit pour ne pas réveiller les bébés dans la pouponnière adjacente. « On dirait que c’est ancré en nous », dit-elle. Encore faut-il qu’elles ne soient plus seules à porter dans leur cœur ces préoccupations et à tenir, à bout de bras, le réseau des garderies.

* À leur demande, certaines éducatrices ont préféré être présentées avec leur prénom seulement.

Qu'en pensez-vous?

2 Réactions

  1. Benoit Legault

    Au fond c’est pas si mal que les éducatrices soient en manque de reconnaissance car nous, les ÉDUCATEURS, on n’existe même pas!

  2. Sylvie Duquette

    Les éducateurs et éducatrices que ce soit en milieu familial ou en CPE travaillé de près et adéquatement avec les enfants qui leur sont confiés.
    Souvent plus que les parents. Ils surveillent et s’occupe des enfants parfois plus de 8h par jour,alors que les parents eux ne sont avec leurs enfants que quelques 3 ou au maximum 4 heures par jour.
    Ces gens ne sont pas de simples gardiennes,Ce sont des maman de remplacement des amuseurs ,des professeurs et bien souvent des infirmières.
    Alors SVP,ne rabaissez toute leur âme.
    Dites plutôt MERCI pas ces personnes qui pratique ce métier avec leur coeur en plus de

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