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Les conseils municipaux, dernier bastion qui résiste à la parité

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Journaliste indépendant basé à Montréal, diplômé en 2013 du DESS en journalisme de l'Université de Montréal. Il collabore notamment à la revue Nouveau Projet et au site français d'actualité Rue89. Ses thèmes de prédilection sont l'environnement, les migrations et les mobilisations citoyennes, mais il s'intéresse aussi à des sujets plus légers, comme le voyage.

Au Bas‑Saint‑Laurent, un projet-pilote vise à déterminer comment rendre les conseils municipaux, instances majoritairement masculines, plus accueillants pour les femmes.

À Matane, Annie Veillette fait partie de deux minorités : celle des femmes et celle des jeunes en politique municipale. À 25 ans, elle est la seule élue de cette petite ville (15 000 habitant·e·s), en compagnie de cinq autres conseillers de district et du maire. « Et il y a une bonne différence d’âge entre nous, insiste-t-elle. J’ai fait beaucoup d’efforts pour prendre ma place, plus que je le ferais naturellement au travail ou avec des amis·e·s. »

Mais son statut de jeune femme active la limite dans ce qu’elle peut accomplir. Depuis qu’elle est devenue conseillère municipale, son horaire s’est considérablement chargé : en plus de ses fonctions officielles, elle occupe un emploi à temps partiel et elle est inscrite à la maîtrise en développement régional. « Parfois, j’aimerais lire plus sur un sujet, voir ce qui se fait ailleurs, mais je ne peux pas prendre ce recul. J’aurais aimé participer au comité sur le budget, mais comme c’est plusieurs jours de travail très intense, je ne pourrai pas y aller. »

Si les scrutins fédéraux et provinciaux s’accompagnent de plus en plus d’un objectif de parité femmes-hommes, le niveau municipal reste en retrait. Les chiffres ne mentent pas : d’après une étude de l’Université du Québec à Montréal (UQAM)*, 32,3 % des membres des conseils municipaux du Québec sont des femmes, et celles-ci dirigent par ailleurs 18,8 % des mairies. Bien qu’elles aient représenté 37 % des candidatures lors de la campagne électorale de 2017, elles n’ont obtenu que 29 % de la couverture médiatique. À Matane, on est même passé de deux conseillères à une seule.

Ces données viennent recouper celles récemment dévoilées par le Conseil du statut de la femme dans sa série de feuillets statistiques Présence des femmes et des jeunes dans les lieux décisionnels et consultatifs. « Comme dans l’ensemble du Québec, les milieux paritaires dans le Bas‑Saint‑Laurent se rapportent plus souvent aux secteurs traditionnellement associés aux femmes, comme l’éducation, la santé et la culture, qu’à ceux traditionnellement masculins, comme la politique, la gouvernance publique et les affaires », peut-on y lire.

La Table de concertation des groupes de femmes du Bas‑Saint‑Laurent s’est donné pour mission d’augmenter le nombre de femmes à l’échelon municipal, celui auquel se prennent le plus de décisions concernant nos vies quotidiennes. Mais à rebours des habituelles méthodes de communication qui tendent à mettre en valeur les réussites d’élues inspirantes, sa stratégie vise plutôt à faire des modifications dans la manière dont les conseils municipaux fonctionnent. « On a organisé des groupes de discussion dans toutes les MRC [municipalités régionales de comté] de la région, explique Catherine Berger, agente de projets à la Table. En tout, nous avons sondé une centaine d’élues et d’ex-élues afin qu’elles nous aident à identifier des obstacles à la participation des femmes, et des solutions. » Trois axes d’action (structure, communications et climat) ainsi qu’une série de mesures pour chacun d’entre eux ont été établis. Il a ensuite fallu proposer aux municipalités bas-laurentiennes de tester ces mesures. Sept ont accepté de participer au projet-pilote.

Efficacité et cordialité, un cocktail qui plaît

À Sainte-Luce, municipalité de 2 800 habitants connue, entre autres, pour sa jolie plage, la mairesse Maïté Blanchette Vézina a pour credo de rendre la politique accessible au plus grand nombre. Pour ce faire, cette trentenaire n’a pas hésité à augmenter de 75 % sa rémunération ainsi que celle de son conseil. « Le fait que beaucoup de municipalités sous-rémunèrent leurs élu·e·s est un frein à l’implication des femmes et des gens qui sont sur le marché du travail, affirme-t-elle. C’est quasiment du bénévolat et c’est difficile à concilier avec la vie familiale. Traditionnellement, ce sont donc surtout des gens à la retraite ou indépendants de fortune qui forment les conseils municipaux. » Malgré cette hausse, Mme Blanchette Vézina ne gagne que 31 500 $ annuellement pour plus de 30 heures de travail par semaine, ce qui est très loin de son ancien salaire d’avocate d’affaires, emploi qu’elle n’occupe plus qu’à temps partiel. Pour leur part, les conseillers et conseillères obtiennent le tiers de cette somme.

© Rémy Bourdillon

« Le fait que beaucoup de municipalités sous-rémunèrent leurs élu·e·s est un frein à l’implication des femmes et des gens qui sont sur le marché du travail. C’est quasiment du bénévolat et c’est difficile à concilier avec la vie familiale. »

– Maïté Blanchette Vézina, mairesse de Sainte-Luce

La mairesse de Sainte-Luce a accueilli avec enthousiasme la proposition de Catherine Berger, puisque, pour elle, encourager la participation des femmes sert aussi aux personnes qui affrontent les mêmes défis (agenda surchargé, précarité économique), à commencer par les jeunes en général. Le conseil municipal déjà majoritairement féminin (quatre femmes et trois hommes) qu’elle dirige n’a pas été difficile à convaincre. « Ce projet-pilote m’a donné une certaine légitimité pour changer les façons de faire à Sainte-Luce », assure-t-elle.

Depuis, l’organisation des réunions de travail a été revue de manière à les rendre compatibles avec les exigences parentales. « Nos rencontres finissaient très tard, parce qu’on regardait tous les points de l’ordre du jour. Maintenant, au début de la réunion, je demande de quels points les conseillères et leurs conseillers aimeraient discuter. On attribue une durée à chaque point et les autres, on les traite en séance publique. Ça a grandement amélioré l’efficacité de nos comités pléniers. »

« Il peut y avoir un clash entre des retraité·e·s qui aiment jaser en long et en large de chaque dossier et des jeunes mères et pères de famille qui préfèrent des rencontres circonscrites », ajoute Catherine Berger. Mais la confrontation principale se fait à un autre niveau, selon Maïté Blanchette Vézina : « Des personnes qui ont un caractère fort discutaient très longtemps sur des sujets; parfois, ça dérapait et ça créait de l’animosité. Or, je pense que ce que les femmes voudraient davantage en politique, c’est travailler en équipe. Alors, à la suggestion de Catherine, je fais désormais un petit retour sur la séance précédente, ce qu’on a aimé ou non, et comment améliorer cela. Et on va parfois dîner ensemble. Ça nous permet de voir l’humain derrière chaque élu·e. »

Faire savoir qu’il n’y a pas que le maire dans une ville

© Rémy Bourdillon

À Matane, on a décidé de travailler sur les communications en mettant en valeur le rôle des conseillers et de la conseillère dans l’administration municipale. Pour faire savoir qu’il n’y a pas que le maire dans une ville.

De gauche à droite : Annie Veillette, conseillère municipale, Catherine Berger, agente de projets à la Table de concertation des groupes de femmes et Anne Dionne, directrice des communications de la Ville de Matane.

À Matane, on a décidé de travailler sur les communications en mettant en valeur le rôle des conseillers et de la conseillère dans l’administration municipale. « Plutôt que le maire intervienne tout le temps, chaque élu·e est devenu·e le ou la porte-parole des dossiers qui lui tiennent le plus à cœur, explique la directrice des communications de la Ville, Anne Dionne. On veut aussi organiser des assemblées citoyennes de quartier de manière plus systématique pour que les résident·e·s rencontrent leur conseillère et conseillers. On pense également à changer notre événement “maire d’un jour” pour “conseil d’un jour” afin que les étudiant·e·s participant·e·s travaillent en équipe. »

Pas toujours facile de voir en quoi ces initiatives ont un effet sur la participation des femmes en politique… « Cela se fait de manière indirecte, précise Catherine Berger. Étant donné que les femmes sont plus nombreuses comme conseillères, si on met en évidence ce rôle, ça les rend tout de suite plus visibles. On espère aussi que cela va permettre de médiatiser les comités de travail portés par les femmes (famille, loisirs, vie communautaire), qui font moins parler que les comités économiques majoritairement masculins. »

Les résultats des expériences menées à Matane, à Sainte-Luce et dans cinq autres municipalités du Bas‑Saint‑Laurent seront présentés cet automne, ce qui pourrait déboucher sur un inventaire des bonnes pratiques que les villes pourront adopter. De petits gestes qui peuvent paraître anodins, mais qui ont la capacité de changer la dynamique dans les hôtels de ville pour donner envie aux femmes de s’investir autant que les hommes dans les instances municipales… et d’y rester.

Car si l’on peut citer sans problème plusieurs maires qui ont été aux commandes de leur ville pendant plusieurs mandats d’affilée, il n’en va pas de même des mairesses. À ce sujet, bonne nouvelle : Maïté Blanchette Vézina et Annie Veillette devraient toutes deux être candidates à la réélection, en 2021.

* Pour lire le rapport produit dans le cadre du projet Plus de femmes en politique ? Les médias et les instances municipales, des acteurs clés!

Ce projet est rendu possible grâce à un financement triennal de Condition féminine Canada. Les partenaires impliquées sont la Table de concertation des groupes de femmes du Bas-Saint-Laurent, la Table de concertation du mouvement des femmes de la Mauricie, la Table de concertation des groupes de femmes de la Montérégie et le Groupe des médias étudiants de l’Université du Québec à Trois-Rivières.

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