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Stagiaires à boutte, stagiaires debouttes!

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Étudiante en rédaction à l'Université de Montréal et enseignante en français. Elle écrit sur les enjeux féministes via son blogue Feminada et s'intéresse particulièrement à la représentation de la féminité et de la masculinité dans les médias.

Les inégalités de revenu entre les sexes commencent souvent avant l’entrée officielle dans le monde du travail. Pour qui a choisi un domaine d’études majoritairement féminin, les stages non rémunérés représentent la norme.

Des centaines d’heures de travail en milieu de stage, un emploi la fin de semaine pour joindre les deux bouts, une panoplie de devoirs à remettre… Telles sont les obligations auxquelles font face des milliers de stagiaires. Il n’est donc pas étonnant que l’épuisement et les dettes en attendent plusieurs au bout du tunnel. Malgré leurs responsabilités professionnelles et leurs compétences, les étudiant·e·s dans le domaine des soins, de l’éducation et des services sociaux travaillent bénévolement. Cette situation touche principalement les femmes, puisqu’elles constituent près des trois quarts des stagiaires non rémunéré·e·s. Portrait d’une réalité qui soulève des préoccupations féministes.

« J’étais monoparentale avec un enfant en bas âge. Donc, neuf semaines sans salaire, à travailler à 100 %, je ne pouvais pas. »

– Bouchra Adnaoui, titulaire d’une classe de sixième année

Aujourd’hui titulaire d’une classe de sixième année, Bouchra Adnaoui a connu un parcours scolaire semé d’embûches. Durant son troisième stage, la jeune enseignante qui l’accueillait dans sa classe était déjà au bord du burn-out. « Elle avait de la difficulté à gérer ses groupes, alors j’assumais la charge de travail. J’étais une enseignante en dépannage », raconte-t-elle. Puis, elle a dû reporter son dernier stage, faute de moyens. « J’étais monoparentale avec un enfant en bas âge. Donc, neuf semaines sans salaire, à travailler à 100 %, je ne pouvais pas. » En vue de financer son dernier stage, Bouchra a mis sa formation en veilleuse pour enchaîner les contrats de suppléance. C’est donc avec un an de retard qu’elle a finalement obtenu son brevet.

Une mobilisation féministe

Les stagiaires en enseignement ont vu leur situation financière s’améliorer l’automne dernier quand le gouvernement leur a alloué une compensation pour leur quatrième stage. Mais ce sont les doctorant·e·s en psychologie qui ont lancé le bal en 2016, en obtenant des bourses pour leur internat. À la suite de ces gains, les CUTE (Comités unitaires sur le travail étudiant) s’implantent dans les cégeps et les universités afin de militer pour la rémunération de tous les stages. « À part Montréal et Québec, ça s’est rendu à Victoriaville, en Outaouais, à Sherbrooke… On veut aussi que ça touche tout le monde et pas seulement un domaine d’études qui mène sa propre lutte », affirme Lauriane Alix, membre des CUTE et étudiante en sciences humaines au Cégep de Limoilou.

« Un salaire aux stagiaires leur donne accès au titre de travailleuses. Ça leur permet de se syndiquer et d’avoir plus de droits. »

– Lauriane Alix, membre des CUTE et étudiante en sciences humaines au Cégep de Limoilou

La non-rémunération de certains stages découle de la division genrée du travail, croient les militantes des CUTE. Elles dénoncent notamment le « double standard » qui s’exerce au détriment des femmes. Des exemples? Les stages en sexologie, en éducation spécialisée et en travail social ne sont pas rémunérés, alors que ceux en construction, en ingénierie et en informatique le sont généralement. Certes, plusieurs de ces stages se déroulent dans le secteur privé. Toutefois, l’État octroie des subventions et des crédits d’impôt aux entreprises qui embauchent des stagiaires. À elles seules, les lois du marché ne peuvent donc pas justifier la rémunération des stages dans les domaines majoritairement masculins.

Deux poids deux mesures

Des écarts considérables s’observent également au sein d’un même système. En santé, par exemple, en plus d’un salaire, les résident·e·s en médecine – domaine, il n’y a pas si longtemps, majoritairement masculin – ont droit à des frais de subsistance, de transport et d’hébergement. En revanche, les étudiantes sages-femmes financent elles-mêmes leurs séjours obligatoires dans plusieurs régions du Québec. Difficile de trouver un emploi dans de telles conditions, d’autant plus qu’elles sont de garde durant de longues périodes. Et même si leurs tâches s’apparentent à celles des médecins, elles n’obtiennent aucune rétribution pour les 2 352 heures de stages qu’elles effectuent.

Comment expliquer la rémunération des stages dans les domaines à prédominance masculine? Rarement a-t-on vu les stagiaires en comptabilité brandir des pancartes et scander des slogans. Cette iniquité résulterait plutôt d’une tendance à valoriser le travail productif, qu’on associe aux hommes, aux dépens du travail reproductif, traditionnellement fourni par les femmes. Ce dernier englobe la maternité et les corvées domestiques dans la sphère privée, mais aussi les soins et l’éducation dans la sphère publique. Même s’il demeure souvent occulté, c’est le travail reproductif qui engendre, forme et soigne des générations de salarié·e·s. Sans lui, notre système économique s’écroulerait.

Le travail invisible

La hiérarchisation entre les métiers productifs et reproductifs est apparue avec le capitalisme, selon l’autrice et candidate au doctorat en histoire Camille Robert. « À partir du moment où les gens se sont mis à travailler pour un salaire, ils ont quitté les modes de production agricole pour s’installer en ville et occuper des emplois dans les usines. » La place des femmes mariées était alors au foyer et on ne reconnaissait pas à leur juste valeur les activités qu’elles y exerçaient. « C’est là que s’est opérée une séparation entre l’espace domestique féminin et l’espace productif qui est celui du travail », ajoute la codirectrice de l’ouvrage collectif Travail invisible.

© Julie Artacho

« Ça commence avec la socialisation des filles, puis ça se poursuit dans les milieux d’étude. On les entraîne déjà à ne pas compter les heures et à ne pas être payées avec des stages non rémunérés. »

Camille Robert observe que les gestes, les tâches et les comportements attendus des femmes dans la sphère familiale se transposent sur le marché de l’emploi. « Ça commence avec la socialisation des filles, puis ça se poursuit dans les milieux d’étude. On les entraîne déjà à ne pas compter les heures et à ne pas être payées avec des stages non rémunérés. » Le travail reproductif est perçu comme une propension naturelle au don de soi et à l’abnégation. Et lorsque le milieu de stage manque de ressources, les stagiaires prendront sur elles pour assurer la qualité de leurs soins ou de leurs services. (Lire notre entrevue avec Camille Robert)

Stagiaires à la rescousse!

Gabriela Gonzales Del Valle termine actuellement son diplôme d’études collégiales en soins infirmiers. Elle a l’impression que les stagiaires servent à pallier la pénurie de personnel dans le système de santé. En plus de travailler comme infirmière, on s’attend à ce qu’elle exécute des tâches ne relevant pas de ses fonctions. « Normalement, les soins d’hygiène comme laver les patients, c’est les préposées aux bénéficiaires qui font ça. Mais on est encouragées à avoir de l’initiative, explique-t-elle : on ne restera pas assises, on va aider les préposées. »

En dépit des soins prodigués, ces stagiaires ne bénéficient pas de la même protection que leurs consœurs diplômées. Elles auront donc peu de recours en cas d’accident, de conflit ou de harcèlement. « Comme on est exclues des normes du travail, poursuit la future infirmière, on est dans une zone grise : les employeurs peuvent faire ce qu’ils veulent avec nous. » Pour sa part, Lauriane Alix affirme qu’« un salaire aux stagiaires leur donne accès au titre de travailleuses. Ça leur permet de se syndiquer et d’avoir plus de droits. »

Un salaire, qu’ossa donne?

Depuis l’hiver dernier, plus de 40 000 étudiantes et étudiants ont fait la grève. « Grève des stages, grève des femmes », pouvait-on lire sur une banderole tenue par une poignée de manifestantes. Nous le savons, plusieurs emplois traditionnellement féminins sont boudés en raison de conditions de travail intenables ou de salaires peu élevés par rapport au nombre d’heures travaillées. Or, pour les militantes des CUTE, la rémunération des stages va bien au-delà de la question du revenu. Elle constitue un premier pas vers la reconnaissance du travail invisible des femmes. « C’est pour ça, souligne Lauriane Alix, que le salaire, pour nous, c’est plus qu’une paye. »

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