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Ruth Bader Ginsburg : star féministe du droit américain

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Sylvie St-Jacques pratique le journalisme depuis plus de 20 ans. Deux fois en lice au Concours canadien de journalisme, ses reportages, qui traitent surtout des intersections entre la culture, l'égalité de genre et les mouvements sociaux, ont été publiés dans La Presse, Le Devoir, le Globe and Mail, Châtelaine, Québec Science et la Gazette des Femmes. Doctorante en études du développement global à l'Université Queens, elle poursuit une trajectoire académique qui l'amène à mettre son expérience journalistique à contribution pour ses recherches sur le militantisme des femmes en Afrique du Sud.

Au sud de la frontière, les années Trump ont récemment vu naître une nouvelle icône pop : Ruth Bader Ginsburg (RBG). Nommée à la Cour suprême sous la présidence de Bill Clinton, la redoutable juge a joint les rangs des célébrités, propulsée par la parution en 2018 d’un documentaire sur sa vie et son œuvre (RBG) ainsi que du film hollywoodien Une femme d’exception, où Felicity Jones incarne cette juriste octogénaire.

Même ici, la fièvre RBG s’est emparée de plusieurs générations de Québécois·e·s, qui la considèrent comme un symbole de résistance. Élisabeth Vallet fait partie du club des fans inconditionnel·le·s de Ruth Bader Ginsburg. « À l’Halloween, je suis arrivée au bureau déguisée en RBG, avec une robe noire, une couronne blanche autour du cou et de grosses lunettes sur le nez! » confie avec enthousiasme la directrice scientifique de la Chaire Raoul-Dandurand, qui voit la juriste comme une figure militante hors du commun.

« Son statut actuel de superhéroïne tient au fait qu’elle est une femme extraordinaire qui a réussi à s’inscrire dans l’histoire. C’est une pionnière qui a brillé à Harvard à une époque où on n’acceptait pas aisément les femmes. Et bien sûr, son travail de juriste a grandement fait avancer les causes liées à l’égalité des sexes. »

À l’instar d’Élisabeth Vallet, de nombreuses petites filles se sont déguisées en RBG à l’Halloween 2018. Aux murs des chambres de plusieurs ados et jeunes femmes sont accrochées des affiches de cette grand-mère qui mérite pleinement son titre de badass feminist. À Washington, la boutique The Outrage vend des tapis de yoga, des bouteilles d’eau et des figurines à son effigie. En janvier dernier, la compagnie Banana Republic a mis en vente sur le Web un collier de la contestation, à l’image de celui que porte RBG à la Cour suprême pour signaler sa dissension à l’égard d’un jugement. En moins de 48 heures, tout le stock de bijoux a été écoulé…

Des jugements pour l’égalité des sexes

Plusieurs jeunes juristes se passionnent aussi pour la New-Yorkaise, reconnaissant son rôle dans l’avancement de l’égalité des sexes. Divers départements de droit d’universités canadiennes ont d’ailleurs organisé des projections du documentaire RBG au moment de sa sortie en mai 2018.

Chantal Bellavance, étudiante en droit à l’Université McGill, évoque notamment comment la juge a joué un rôle avant-gardiste dans l’histoire de la Cour suprême des États-Unis. « Ce que j’aime de ses jugements, c’est qu’ils ont provoqué une suite de microchangements, créant précédent sur précédent. Plutôt que de s’attaquer à l’entièreté des lois, elle a procédé au cas par cas. Elle a démontré qu’il était important d’y aller lentement, en se basant sur l’évolution de la common law. Elle est l’une des premières femmes de loi à avoir utilisé le terme genre. Ses jugements rassemblent une majorité de féministes; il est difficile d’être en désaccord avec les projets qu’elle a défendus. » La future juriste estime que Ruth Bader Ginsburg est une figure incroyable du mouvement féministe, un exemple de fonceuse tranquille qui a fait son chemin dans un milieu où les boys clubs dominent.

L’avocate en droit constitutionnel Hannah Kelly souligne, pour sa part, le côté stratégique de Ruth Bader Ginsburg en rappelant qu’elle a « fait de la discrimination fondée sur le sexe un concept en rupture avec le 14e amendement qui garantit une protection par la loi égale pour tous les citoyens et citoyennes des États-Unis ». La jeune avocate évoque également la relation de RBG avec son mari Martin D. Ginsburg, à l’image de ses valeurs égalitaires. « Il m’apparaît lui aussi comme un féministe. Après leur mariage, le couple a fait des sacrifices afin de maintenir l’équilibre familial et d’assurer le succès de la carrière de chacun·e. Imaginez, pour un homme de cette époque, ce que cela pouvait représenter! »

Fière propriétaire d’une affiche de RBG, la jeune juriste Valérie Black met l’accent sur la manière dont Ruth Bader Ginsburg envisage la loi, en considérant toujours l’évolution de la société. « Elle est très en phase avec la réalité d’aujourd’hui. »

« Son statut actuel de superhéroïne tient au fait qu’elle est une femme extraordinaire qui a réussi à s’inscrire dans l’histoire. C’est une pionnière qui a brillé à Harvard à une époque où on n’acceptait pas aisément les femmes. Et bien sûr, son travail de juriste a grandement fait avancer les causes liées à l’égalité des sexes. »

– Élisabeth Vallet, directrice scientifique de la Chaire Raoul-Dandurand

Figure pop éprise de justice sociale

Ruth Bader Ginsburg a vu son visage tatoué sur des corps, a été parodiée en rappeuse dure à cuire par Kate McKinnon à l’émission Saturday Night Live et immortalisée dans des contes pour enfants. Toute cette attention n’est pas pour déplaire à la dame de 85 ans. Elle a même ajouté son grain de sel à la « RBG-mania » en acceptant d’être filmée avec un chandail de coton ouaté orné des mots Super Diva pendant qu’elle exécutait ses exercices de Pilates, et en faisant une apparition éclair dans le film Une femme d’exception.

Faut-il s’étonner de voir cette petite dame posée soudainement érigée en figure de superhéroïne dotée de pouvoirs capables de rallier la solidarité féministe, en ces temps sombres où certains droits fondamentaux sont menacés?

« Il y a quelque chose de vraiment fascinant dans cette femme qui mesure environ 1 m 50 et pèse à peine 50 kg, dont le gabarit est inversement proportionnel à la force! » réfléchit Marie-Claude Beaucage, réalisatrice à Radio-Canada. Cette mordue de politique américaine a commencé à s’intéresser à la juge dans la foulée de sa dissension ayant mené à l’invalidation de deux dispositions de la Loi sur le droit de vote de 1965, ce qui a permis d’améliorer l’équité sociale pour les citoyen·ne·s noir·e·s, lors du jugement de Shelby County contre Eric H. Holder fils (2013). C’est d’ailleurs à la suite de cette opinion dissidente particulièrement virulente que le surnom Notorious R.B.G., inspiré par le rappeur The Notorious B.I.G., lui a été accolé. « Ce jugement venait cristalliser certaines préoccupations des millénariaux·iales », évoque Marie-Claude Beaucage.

La réalisatrice admire aussi le côté bourreau de travail du personnage. « Son mari doit lui rappeler de rentrer du bureau, de manger, de dormir… Elle est vraiment consumée par le droit et son amour de la justice sociale, elle veut que son travail soit au bénéfice des gens. Dans ce monde d’opportunisme politique, elle est un exemple très inspirant. »

La retraite? Non, merci!

Au moment de sa nomination à la Cour suprême des États-Unis, en 1993, Ruth Bader Ginsburg était pratiquement inconnue du grand public. Or, pendant les décennies précédentes, elle avait été une pionnière du féminisme, se dévouant à des causes qui relevaient les iniquités subies par les femmes. Ayant terminé au premier rang de sa promotion de la Columbia Law School, elle a été la première femme à travailler pour la Harvard Law Review et la Columbia Law Review, en plus de cofonder le Women’s Rights Law Reporter, la première revue juridique consacrée exclusivement aux droits des femmes.

Plus récemment, Ruth Bader Ginsburg s’est prononcée en faveur du mouvement #MeToo et a exprimé son désaccord à l’endroit d’un jugement de la cour qui donnait raison à un pâtissier ayant refusé de confectionner un gâteau pour un couple homosexuel. Selon Élisabeth Vallet, sa présence à la Cour suprême est hautement significative actuellement. « Avec Trump, les groupes pro-vie gagnent énormément de terrain et, par conséquent, la décision Roe v. Wade [NDLR : jugement historique légalisant l’avortement aux États-Unis] est menacée. Dans ce contexte, RBG devient un emblème de résistance. »

Dans les derniers mois, ses problèmes de santé ont inquiété ses partisan·e·s, qui la supplient de ne pas les abandonner. En 1999, Ruth Bader Ginsburg a traversé des traitements de chimiothérapie et de radiation pour un cancer du côlon. Dix ans plus tard, elle était soignée pour un cancer du pancréas et, à la fin de 2018, elle a été hospitalisée après s’être fracturé des côtes.

« Je pense que le culte qu’on lui voue est une des conséquences de la polarisation du discours aux États-Unis. Quand Donald Trump a tenté de la démoniser, elle est sortie de sa réserve [NDLR : durant la campagne présidentielle de 2016, RBG a critiqué vertement Trump; après son élection, le président a notamment demandé la démission de la juge sur Twitter]. Cela dit, des icônes progressistes, il n’y en a pas tant que ça! Elle prend une place qu’Obama occupait dans nos cœurs, pour la défense des idées de gauche », évalue Marie-Claude Beaucage, qui ajoute toutefois qu’il y a « quelque chose de complètement fou dans le fait que cette femme-là, qui s’est battue contre la maladie à plusieurs reprises », soit celle qui garde le fort. « Sa fragilité correspond à la fragilité des progressistes devant la montée des idées conservatrices aux États-Unis. »

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