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Agricultrices de la relève : cultiver la différence

par  et

Marie Lachance a été journaliste indépendante et rédactrice à la pige pendant plus de 20 ans. Historienne de l’art de formation et petite-fille d’une féministe de la première heure, c’est en 1998 qu’elle rédige un premier article pour la Gazette des femmes. En être aujourd’hui la rédactrice en chef lui fournit l’occasion de braquer les projecteurs sur les inégalités de sexes qui persistent toujours ; et d’apporter une modeste pierre à l’édifice du féminisme.

Journaliste indépendant basé à Montréal, diplômé en 2013 du DESS en journalisme de l'Université de Montréal. Il collabore notamment à la revue Nouveau Projet et au site français d'actualité Rue89. Ses thèmes de prédilection sont l'environnement, les migrations et les mobilisations citoyennes, mais il s'intéresse aussi à des sujets plus légers, comme le voyage.

Le Conseil du statut de la femme vient de faire paraître un portrait préliminaire de recherche sur la relève féminine agricole au Québec. Il fait le récit de l’établissement en agriculture de trois femmes inspirantes évoluant dans des types de production très différents : Maude Tremblay en production bovine, Audrey Bogemans dans le secteur des grandes cultures, et Véronique Bouchard en production maraîchère sur petites surfaces. Bien que l’analyse soit en cours et que les résultats complets seront publiés ultérieurement, ce portrait met néanmoins en lumière les défis que rencontrent les femmes qui désirent s’établir dans ce secteur économique.

Entrevues avec ces trois femmes qui, par leur engagement dans leurs communautés respectives, contribuent à l’évolution des mœurs en agriculture.

Audrey Bogemans, engagée dans un transfert de ferme apparenté dans le secteur des grandes cultures en Montérégie et élue à la tête de la chambre de commerce de sa région

Audrey Bogemans.
© Caroline Hayeur
Dans votre secteur agricole, sentez-vous que votre rôle est valorisé de la même manière que si vous étiez un homme?

Quand une femme réussit dans un métier considéré comme masculin, elle a droit à une belle reconnaissance. C’est avant que les difficultés surviennent! Au départ, on n’accorde pas la même confiance à une femme par rapport à un homme qui, lui, est dans un rôle traditionnel, et elle a donc besoin d’un petit plus. Ça peut la forcer à aller chercher une meilleure formation, à travailler sa confiance en soi. Elle doit sans cesse être certaine que ce qu’elle avance est 100 % vrai.

Une fois que c’est fait, on a moins de problèmes de remise en question, même si tout le monde n’a pas la même ouverture d’esprit. Encore aujourd’hui, des gens avec qui on commence à faire affaire pensent que je n’irai pas au même niveau qu’un homme. Lors de notre première rencontre, les conversations partent alors de très bas, jusqu’à ce qu’ils se rendent compte que je connais bien mon sujet… Parfois aussi, un nouveau vendeur arrive, il est impressionné par la ferme et est surpris qu’une femme soit à sa tête. Bref, il faut avoir la couenne un peu plus dure [rires].

Une remarque qui revient souvent, plutôt sous la forme de sous-entendus, c’est qu’étant donné que je suis une femme qui se concentre sur sa carrière et qui préside à l’orientation de l’entreprise, alors je ne m’occupe probablement pas beaucoup des enfants, et je dois avoir un mari qui est beaucoup à la maison pour compenser puisque c’est moi qui prends le rôle de l’homme. L’idée est très répandue que forcément, quand on est une femme qui se lance en affaires, notre famille va écoper. Pourtant, je m’organise très bien avec toute cette gymnastique!

Comment peut-on encourager davantage de femmes à se lancer en agriculture?

Pour moi, le problème est surtout que les gens sont déconnectés de l’agriculture – bien qu’ils veuillent en entendre parler parce qu’ils sont intéressés par ce qu’ils mangent. Ceux et celles qui gravitent autour de ce milieu, c’est parce qu’ils ou elles ont quelqu’un qui est agronome dans leur famille, ou un oncle ou une tante qui ont une ferme…

Réconcilier la population avec l’agriculture québécoise, lui faire connaître notre réalité, ça aiderait énormément. Ce n’est pas une mince tâche, parce que c’est un métier très technique : je le sais pour m’y être attelée à la Chambre de commerce. Une fois que ce sera fait, il y aura plus de gens qui vont se lancer dans le domaine, et donc nécessairement plus de femmes. Ce qui peut entretenir l’intérêt, parce que quand on voit une femme qui réussit en agriculture, qui est heureuse, c’est inspirant.

Maude Tremblay, agricultrice autonome et productrice bovine de La Matapédia

Maude Tremblay.
© Caroline Hayeur
Dans les milieux de travail majoritairement masculins, il est souvent plus difficile pour une femme d’obtenir la confiance de ses pairs. Dans votre secteur agricole, sur quels points avez-vous dû particulièrement montrer votre compétence, faire vos preuves auprès de vos collaborateurs masculins?

Lors de mon embauche sur la ferme, les gens se demandaient ce que j’allais y faire. J’étais jeune et sans expérience en matière de bovins, donc c’était facile de croire que je ne réussirais pas dans ce domaine. Habituellement, la manipulation des bovins et la conduite de machinerie sont associées au travail des hommes. Par contre, au fil du temps, j’ai su prouver que tout le monde pouvait apprendre, peu importe le sexe. Et lorsque des embûches se présentaient, j’ai trouvé des méthodes de travail qui m’ont permis d’arriver à mes fins. Ainsi, les gens ont vu de quoi j’étais capable, malgré le fait que je sois une fille dans un monde d’hommes.

Traditionnellement, au Québec, la transmission de la terre ou de l’entreprise agricole s’est faite de façon patrilinéaire, soit de père en fils. Pensez-vous que ce modèle est voué à disparaître?

Le transfert apparenté est encore très présent et je ne crois pas qu’il soit voué à disparaître. C’est une passion qui est transmise de génération en génération. Ce qui peut affecter le manque de relève pour un transfert apparenté est peut-être lié au fait que les familles sont beaucoup moins nombreuses de nos jours, donc les probabilités qu’un·e enfant issu·e d’une famille agricole veuille prendre la relève de l’entreprise familiale sont forcément plus faibles. Que ce soit un transfert apparenté ou non, il faut que la personne cédante soit coopérative et y mette du sien pour aider la relève, car les entreprises valent de plus en plus cher et les jeunes ont de la difficulté à trouver le financement nécessaire au démarrage.

Véronique Bouchard, copropriétaire, avec son conjoint, d’une entreprise maraîchère de petite taille à Mont-Tremblant, dans les Laurentides

Véronique Bouchard.
© Caroline Hayeur
En quoi la nouvelle génération d’agricultrices et de femmes chefs d’exploitation a-t-elle fait évoluer les mentalités dans le milieu agricole? Que reste-t-il encore à changer?

La relève est de plus en plus formée et vient souvent d’un autre milieu que le milieu agricole, surtout dans les productions émergentes comme l’agriculture bio. Ces femmes qui se joignent à la profession sont probablement moins influencées par le poids des traditions et par certains stéréotypes du milieu. Dans les programmes de formation agricole, on enseigne sans distinction de genre la conduite de tracteurs, par exemple, ce qui contribue à faire évoluer les mentalités.

Je remarque cependant que dans le milieu syndical agricole, ce sont encore très majoritairement des hommes qui s’impliquent et qui sont élus. Probablement sans s’en rendre compte, plusieurs agriculteurs utilisent un vocabulaire qui traduit leur représentation genrée du métier. Par exemple, j’en ai entendu plusieurs parler des « gars de porc » ou des « gars de sirop » pour nommer les productrices et les producteurs des secteurs porcin ou acéricole. Il faudrait qu’ils prennent conscience de ce problème de représentativité des femmes et qu’ils travaillent davantage à attirer et à intégrer les femmes dans leur organisation.

Dans votre entreprise, vous avez établi une échelle salariale équitable pour vos employé·e·s et vous favorisez la conciliation famille-travail. Comment est né ce désir et quelle forme concrète prend-il?

Avec le développement de notre ferme, nous avions de plus en plus d’employé·e·s et il apparaissait essentiel de se doter de règles de fonctionnement qui soient justes et équitables pour toutes et tous. Nous sommes très proches de notre personnel et le fait d’avoir des règles préétablies nous permet d’avoir des balises pour prendre des décisions, plutôt que d’accepter ou de refuser les demandes selon notre état d’esprit du moment. On s’assure que les demandes cadrent dans nos règles de fonctionnement et, en cas de besoin, on établit de nouvelles règles pour faire face à des situations qu’on n’avait pas envisagées.

L’adoption de règles et de procédures nous permet également de nous assurer de maintenir une cohérence avec nos valeurs. Mon conjoint et moi nous définissant comme féministes, il était important pour nous que notre cadre de fonctionnement soit le plus égalitaire possible. Étant aussi parents, nous comprenons bien les défis que représente la conciliation famille-travail. Le fait d’avoir une telle politique est bénéfique autant pour nos employé·e·s que pour nous. Ça aide à faire réaliser aux travailleuses et aux travailleurs qui n’ont pas d’enfants que la parentalité implique des ajustements, notamment en ce qui a trait aux contraintes d’horaires.

Un avis à paraître sur la relève agricole féminine

La poursuite de cette recherche par le Conseil du statut de la femme permettra de prendre plus justement la mesure de la transformation des inégalités entre les femmes et les hommes dans différents secteurs de production agricole grâce, entre autres, aux témoignages d’une vingtaine de jeunes agricultrices. Les enjeux qui seront étudiés concernent notamment les chemins spécifiques empruntés par les femmes pour accéder au statut de cheffe d’exploitation agricole et les moyens qu’elles mettent en place pour asseoir leur légitimité dans ce secteur d’activité majoritairement masculin. Les représentations stéréotypées quant aux rôles traditionnellement dévolus aux hommes et aux femmes dans l’espace agricole, et leurs incidences sur la division du travail professionnel et familial, seront également abordées. Les résultats de cette analyse approfondie seront publiés en 2019 dans un avis du Conseil.

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