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La maternité à l’heure de l’apéro

par 

Journaliste depuis la fin des années 1990, Sylvie St-Jacques a fait ses premières armes comme pigiste pour divers magazines, avant d'être embauchée à La Presse en 2002. Dans la salle de rédaction de ce grand quotidien montréalais, elle a écrit pour le cahier Actuel, a passé cinq ans à couvrir la scène théâtrale, puis a été assignée à la section Pause de La Presse+. Un récent séjour de deux ans en Afrique du Sud, dans le contexte du décès de Nelson Mandela, la motive à présent à orienter son approche journalistique vers des enjeux liés à la justice sociale. Redevenue journaliste indépendante, elle étudie à temps partiel au programme de Médecine narrative de l'Université Columbia.

Quand il s’agit d’associer alcool et maternité, les gags se multiplient aussi vite qu’une tournée de tequila enfilée par les protagonistes du film Mères indignes dans un bar de Vegas. Le « Vindredi » est devenu l’un des rituels préférés d’une sororité qui décompresse avec un gros ballon de vin (rebaptisé mommy juice) et se rassemble dans une atmosphère propice à la confidence. On exagère, vous trouvez? Un peu… Mais si ce sujet en apparence festif masquait quelque chose de plus profond, comme une charge mentale qui déborde? Tour de table à propos de la maternité à l’heure de l’apéro.

« Les enfants sont un défi quotidien. Le vin est essentiel », confiait au magazine People la populaire chanteuse américaine Kelly Clarkson, une mère de quatre, en juillet dernier.

Une preuve parmi tant d’autres qu’une certaine image de l’alcool comme bouée de sauvetage pour survivre à l’heure des devoirs et du bain s’est immiscée dans le paysage de la maternité. Du Mommy Wine Festival, qui se tient en septembre à Toronto et dont le slogan est « Baby on the hips, wine on the lips » (« Un bébé sur la hanche, le vin aux lèvres »), aux complaintes des héritières de la célèbre blogueuse québécoise Mère indigne, l’alcool comme meilleur allié de la mère débordée domine le petit écran et les blogues de mamans.

« Si t’es une mère et que t’as autant besoin d’un break d’esprit que d’un break des p’tits, c’est l’occasion que t’attendais pour boire un verre en paix, entourée d’une gang qui pourrait difficilement mieux te comprendre », proclame le texte promotionnel du spectacle Calme tes nerfs la mère. Sa créatrice : Maude Michaud, qui s’affiche sur son blogue La parfaite maman cinglante avec un t-shirt orné de la phrase Maman a besoin d’un drink.

« Sur les réseaux sociaux, on parle beaucoup ces temps-ci de la place du verre de vin. En tant que maman, on ne va pas se le cacher, c’est un peu ma paye, les semaines où les enfants sont ben énervés! » concède en entrevue la populaire blogueuse qui, en avril dernier, a joué son solo d’humour « trash pour mamans » devant des salles presque remplies à l’Impérial de Québec et au Club Soda, à Montréal. « J’ai pour mon dire que les gens sont intelligents et capables de faire leurs choix : ils savent voir l’humour où il y en a, et le second degré aussi… »

Chantal Bayard
© Louise Savoie

« Derrière tout ça, il y a un sous-entendu moral d’une société qui veut s’assurer que les mères font tout leur possible pour favoriser le développement optimal de leurs enfants, à tous les niveaux. En plus, elles doivent travailler, être responsables des enfants, concilier tout ça, réussir partout. […] Il est normal qu’à un moment donné, elles aient le goût de sortir et de faire autre chose que changer des couches et faire du ménage. Pendant ce temps, qu’en est-il des pères?  »

— Chantal Bayard, chercheuse en sciences sociales et transformations familiales

Boire un peu, socialement ou passionnément?

Selon Chantal Bayard, dont les recherches doctorales sont consacrées à l’utilisation des réseaux sociaux par les mères, il y a sans doute un élément de transgression dans ces photos, slogans ou gags qui associent alcool et maternité.

« Sur le plan médical, l’alcool est déconseillé à partir du moment où on envisage une grossesse, jusqu’à la fin de l’allaitement. On perçoit d’un très mauvais œil celles qui boivent pendant cette période. Cela explique peut-être le jugement moral qui se pose sur les mères de jeunes enfants qui ont un verre de vin à la main », avance cette chercheuse en sciences sociales et transformations familiales.

« C’est légal de boire. Donc pourquoi les femmes qui créent des réseaux et se rencontrent dans les parcs seraient-elles contraintes de manger du melon d’eau bio sur un banc? » s’interroge-t-elle.

Un échange avec Catherine Paradis, analyste principale, recherche et politiques au Centre canadien sur les dépendances et l’usage des substances, donne l’effet d’une douche glacée au lendemain d’une soirée endiablée. Cette spécialiste des dépendances sonne l’alarme : selon son avis d’experte, nous traversons une ère d’extrême banalisation de l’alcool, dont les répercussions nocives sont bien réelles.

« Ça fait plusieurs années qu’on constate ce phénomène, qui a commencé avec des blogues et des livres, comme Les chroniques d’une mère indigne. La trame de fond est toujours la même : les mères sont débordées, et pour “endurer” la vie de famille, vaut parfois mieux être légèrement intoxiquée. Au début, on se posait la question : était-ce faire preuve de sexisme de s’inquiéter de cette tendance? Parce qu’après tout, on ne s’en fait pas autant pour les pères qui boivent… »

Pour répondre à cette interrogation, Catherine Paradis cite une étude de l’Institut canadien d’information sur la santé parue en juin dernier. Celle-ci révélait une hausse des taux d’hospitalisation et de décès liés à l’alcool en 2015-2016. Et « le groupe où la hausse de consommation excessive est la plus marquée, ce sont les femmes de 25 à 34 ans », note la chercheuse, qui souligne que dès les années 1990, les femmes sont devenues une clientèle cible pour les producteurs d’alcool. Dans la foulée des coolers et Smirnoff Ice, une pléthore de boissons aromatisées remportent en effet un immense succès chez les consommatrices.

Catherine Paradis

« Ça fait plusieurs années qu’on constate ce phénomène, qui a commencé avec des blogues et des livres, comme Les chroniques d’une mère indigne. […] Au début, on se posait la question : était-ce faire preuve de sexisme de s’inquiéter de cette tendance? Parce qu’après tout, on ne s’en fait pas autant pour les pères qui boivent…  »

— Catherine Paradis, analyste principale, recherche et politiques au Centre canadien sur les dépendances et l’usage des substances

Chose certaine, le sujet soulève débats et passions. Pour Chantal Bayard, les intentions derrière la photo du verre de vin publiée sur Facebook sont complexes et multiples. À notre époque où les réseaux sociaux sont tapissés de photos d’échographies, d’accouchements, d’éléments quotidiens de la maternité, la frontière entre privé et public se fait poreuse. « Ce qui m’intrigue, c’est les raisons derrière ce que les femmes choisissent de dire sur les réseaux sociaux. Créer des liens avec d’autres femmes, chercher de l’entraide et du soutien, interagir et se réunir dans la vie pour aller prendre un verre : cela ne fait pas d’elles de mauvaises mères. »

Le remède préféré de Dre Maman?

En juin dernier, la page Facebook de Josiane Stratis s’est enflammée à grands coups d’échanges caustiques et d’opinions polarisées sur la question du droit à l’apéro des mères de famille. La cofondatrice du populaire blogue TPL Moms venait d’y faire une publication sur un sujet qui, à ses yeux, était une excellente nouvelle : l’adoption d’un projet de loi par l’Assemblée nationale autorisant la présence des enfants sur les terrasses des bars jusqu’à 22 h.

« Beaucoup de gens n’ont pas perçu, dans cette annonce, le plaisir de pouvoir aller sur une terrasse pour prendre une bière et d’amener ses enfants. Pour eux, c’était : “Oh my God! Les gens vont aller se torcher avec leurs enfants” », déplore la blogueuse, qui intègre son fils Arthur dans sa vie sociale et ses sorties professionnelles, et fait un travail de conscientisation.

« Je m’implique beaucoup dans les 28 jours sans alcool et la Fondation Jean Lapointe, ayant été témoin dans mon entourage de quelques cas d’alcoolisme très sévères. Quand j’entends les gens parler du vin comme du mommy juice, ça engendre un malaise en moi, parce que j’ai dû travailler à changer ma perception de l’alcool et mes habitudes de consommation », confie la jeune femme qui, à l’âge de 30 ans, a été diagnostiquée TDAH.

« Je me suis beaucoup automédicamentée avec l’alcool. Je prenais plusieurs bières et verres de vin, ça me calmait le cerveau. »

Un verre pour alléger la charge mentale

Sous le couvert de la festive et désinvolte beuverie entre mamans décoincées se cache peut-être un malaise plus profond, songe Josiane Stratis. « Dans bien des couples avec enfants, les femmes portent toute la charge mentale. L’alcool intervient pour engourdir le problème. Mais je ne crois pas que ce soit une bonne solution. »

Dans tout ce qui se dit à propos du rapport mères-alcool, il faut peut-être s’attarder aux immenses demandes de la société qui pèsent sur les épaules des mères, songe Chantal Bayard. « Derrière tout ça, il y a un sous-entendu moral d’une société qui veut s’assurer que les mères font tout leur possible pour favoriser le développement optimal de leurs enfants, à tous les niveaux. En plus, elles doivent travailler, être responsables des enfants, concilier tout ça, réussir partout. Encore aujourd’hui, ce sont les femmes qui prennent la majorité du congé parental. Il est normal qu’à un moment donné, elles aient le goût de sortir et de faire autre chose que changer des couches et faire du ménage. Pendant ce temps, qu’en est-il des pères? »

Maude Michaud

« Je pense que dans ce mouvement de “mères indignes”, ce qu’on veut dénoncer, c’est la quête de perfection. Oui, c’est vrai que la maternité est une très belle chose. Mais c’est raide aussi. C’est normal de vivre des émotions négatives, mais c’est pénible, et je pense que c’est là qu’est venu s’insérer le verre de vin. »

— Maude Michaud, fondatrice du blogue La parfaite maman cinglante

Et si le t-shirt Maman a besoin d’un drink que porte Maude Michaud était justement un appel à une prise de conscience plus réelle et efficace que toutes les campagnes autour de « la modération a bien meilleur goût »? La blogueuse est très consciente de la réalité que reflète son message. « Je pense que dans ce mouvement de “mères indignes”, ce qu’on veut dénoncer, c’est la quête de perfection. Oui, c’est vrai que la maternité est une très belle chose. Mais c’est raide aussi. C’est normal de vivre des émotions négatives, mais c’est pénible, et je pense que c’est là qu’est venu s’insérer le verre de vin. »

En somme, l’alliance alcool-maternité suscite passions, questions, jugements moraux et besoin de s’affranchir d’un certain regard patriarcal sur la vie et les comportements des mères.

Qu'en pensez-vous?

1 Réaction

  1. Diane L

    mouais, on ne parle pas beaucoup des pères ici. et si les pères prenaient le relève et permettaient à la maman de s’épivarder un peu et d’aller prendre un verre avec d’autres mamans ?
    pourquoi tout mettre sur le dos des femmes?
    en plus de pas avoir le droit de faire autre chose que changer des couches et s’user la patience, on les culpabilise pour un verre de vin et une sortie au grand air !!!!

    c’est injuste, à mon avis. et très patriarcal.
    et je trouve dommage qu’on n’en ait pas parlé ici. il me semble que ça fait partie du problème … et de la solution.

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