Aller directement au contenu
Les grèves ne sont jamais vaines, elles influencent le débat public!

Les grèves féministes, qu’ossa donne?

par 

Journaliste à la radio de Radio-Canada et collabore au magazine Urbania. Détentrice d’une maîtrise en gestion du développement international de l’Université de Lund, en Suède, elle s’intéresse de près à l’actualité scandinave et aux enjeux de la coopération internationale. Au fil de ses périples, elle a collaboré avec le journal La Presse, le magazine Clin d’œil et les émissions Macadam tribus et C’est bien meilleur le matin à la Première Chaîne de Radio-Canada.

Depuis deux ans, de l’Argentine à la Pologne en passant par l’Islande et l’Espagne, les femmes font la grève. Pendant leurs heures de travail, elles descendent dans la rue pour réclamer la fin des féminicides, manifester contre une loi anti-avortement, dénoncer les inégalités salariales ou « arrêter le monde ». Mais avec quels résultats?

Le 8 mars dernier, les voix féminines de la Cadena SER, la radio la plus écoutée en Espagne, se sont tues. Chroniqueuses, animatrices et journalistes de la station, comme 7 000 de leurs collègues espagnoles, ont cessé de travailler. Ces professionnelles des médias ont marché sur leur sacro-saint devoir de réserve pour dire : nous en avons marre de nous retenir.

« Ensemble, nous arrêtons le monde pour exiger l’égalité des droits et des conditions de vie », martèle le manifeste d’appel à la grève féministe publié en février par la commission 8M, la coalition qui a organisé l’arrêt de travail.

Au journal Le Monde, la porte-parole de 8M, Ruth Caravantes, a expliqué : « Il ne suffit pas qu’il y ait de nouvelles lois, il faut transformer la société, et cette grève est notre manière d’interpeller notre voisin, notre collègue, notre patron ou le gouvernement… La balle est à présent dans le camp de la société. »

Viva España!

Photographie de Devi Leiper O’Malley.

« Même si parfois les résultats ne sont pas immédiats, [les grèves permettent] de créer des mouvements de solidarité et d’influencer le débat public. »

— Devi Leiper O’Malley, codirectrice de FRIDA, un fonds qui finance de jeunes initiatives féministes aux quatre coins du globe

Si transformer la société est un projet de longue haleine, le travail en amont réalisé par la commission au début de 2018 semble avoir payé. Les deux plus importants syndicats espagnols ont estimé que plus de 5 millions de grévistes se sont mobilisé·e·s le 8 mars. Et selon un sondage paru dans le quotidien El País deux jours avant les rassemblements, 82 % des Espagnol·e·s considéraient que la grève était justifiée. Un pourcentage surprenant au pays du « macho ibérico ».

Trois mois après cette mobilisation féministe sans précédent, il est évidemment trop tôt pour évaluer ses résultats concrets, pour vérifier si le « nous allons travailler à l’égalité réelle entre hommes et femmes » prononcé par celui qui était alors chef du gouvernement conservateur espagnol, Mariano Rajoy, se transposera en actions.

Néanmoins, FRIDA, un fonds qui finance de jeunes initiatives féministes aux quatre coins du globe, croit au pouvoir et à l’importance de ces grèves. « Même si parfois les résultats ne sont pas immédiats, ça permet de créer des mouvements de solidarité et d’influencer le débat public. »

Déjà, plusieurs parlent d’un avant et d’un après-8 mars au pays de Cervantes.

À la mode de Reykjavik

« Je n’étais pas surprise, j’étais ravie d’observer la mobilisation espagnole! s’exclame Brynhildur Heiðar- og Ómarsdóttir, qui dirige l’Association islandaise pour les droits des femmes. Notre expérience a démontré que sans pression publique, sans conscience sociale, le changement n’arrive pas. »

Les Espagnoles le disent ouvertement, elles se sont inspirées des aïeules de Brynhildur.

Le 24 octobre 1975, 90 % des Islandaises quittent leur lieu de travail ou cessent leurs tâches ménagères, laissant pantois patrons et maris. Le Kvennafrídagurinn, littéralement le « jour de congé des femmes », paralyse le pays, forçant la fermeture des garderies, des écoles et de plusieurs commerces. Ce repos organisé a démontré que la moitié de l’humanité, bien qu’elle soit moins rémunérée, est indispensable au bon fonctionnement de la société.

Photographie de BrynhildurHeidar-ogÓmarsdóttir.
© Gunnar Freyr Steinsson

« Notre expérience a démontré que sans pression publique, sans conscience sociale, le changement n’arrive pas. »

— Brynhildur Heiðar- og Ómarsdóttir, directrice de l’Association islandaise pour les droits des femmes

Reykjavik a voté une loi sur l’égalité salariale l’année suivante. En 1980, la nation nordique élisait sa première présidente, Vigdis Finnbogadottir. En entrevue à la BBC en 2015, elle insistait pour dire qu’elle n’aurait jamais pris la tête du pays sans la grève de 1975. « Les hommes ont alors ouvert les yeux. Ce furent les premiers pas de l’émancipation des femmes en Islande. »

L’ère des protestations de masse

Encore aujourd’hui, le 24 octobre demeure une journée de manifestations pour dénoncer les inégalités dans l’État insulaire. En 2016, à 14 h 38, les Islandaises ont quitté le travail pour descendre dans la rue, soit l’heure où, symboliquement, elles commencent à travailler gratuitement en tenant compte des écarts de salaire entre hommes et femmes.

Depuis janvier dernier, toutes les entreprises de plus de 25 salarié·e·s doivent prouver qu’à travail égal, hommes et femmes perçoivent la même rémunération. Le fardeau de la preuve incombe désormais aux employeurs·euses de l’île nordique, habituée au premier rang du rapport sur la parité du Forum économique mondial.

Si peu de pays s’étaient inspirés de la façon de faire islandaise dans les années 70 – l’information ne circulait pas comme au 21e siècle –, Brynhildur Heiðar- og Ómarsdóttir observe et prédit que le féminisme actuel sera marqué par de grandes manifestations publiques, à la mode de Reykjavik. « La jeune génération est consciente des inégalités qui persistent entre femmes et hommes, elle est davantage politisée et elle comprend le pouvoir des protestations de masse. »

Elle nomme au passage la Marche des femmes aux États-Unis (2017 et 2018), les manifestations pro-choix des Polonaises (2016 et 2018) et le ras-le-bol des Argentines contre les violences faites aux femmes (2016).

Et ici?

Selon ce qu’indiquent nos recherches, aucune grève féministe n’a eu lieu au Québec. Cependant, la mère de la Loi sur l’équité salariale, Louise Harel, se souvient d’un événement majeur. « Ça n’a pas le caractère massif des rassemblements espagnols ou islandais, mais j’ai l’impression que ce qui s’en rapproche le plus, c’est la Marche Du pain et des roses de 1995 », relate celle qui était à l’époque ministre de l’Emploi dans le cabinet Parizeau.

Photographie de Louise Harel.
© Olivier Samson Arcand

« Ça n’a pas le caractère massif des rassemblements espagnols ou islandais, mais j’ai l’impression que ce qui s’en rapproche le plus, c’est la Marche Du pain et des roses de 1995. »

— Louise Harel, ancienne députée du Parti québécois ayant occupé plusieurs fonctions au gouvernement et à l’Assemblée nationale

Des centaines de femmes ont marché pendant 10 jours sur les routes de la province, en direction de Québec. Devant l’Assemblée nationale, 15 000 personnes les ont rejointes pour appuyer leurs revendications, parmi lesquelles la hausse du salaire minimum et l’adoption d’une loi sur l’équité salariale.

Françoise David, l’instigatrice de l’événement qui était à l’époque présidente de la Fédération des femmes du Québec (FFQ), affirmait à Radio-Canada en 2015 que cette manifestation avait permis au mouvement féministe québécois de s’unifier et de devenir un acteur important dans la sphère publique.

Une idée qu’exprime également Brynhildur Heiðar- og Ómarsdóttir de l’Association islandaise pour les droits des femmes, qui croit que la grève de 1975 a consolidé le mouvement féministe de l’île nordique. « C’est né d’un compromis entre les différents groupes féministes. Le terme grève n’a d’ailleurs pas été utilisé à l’époque, car certaines organisations plus conservatrices trouvaient cette appellation trop radicale. Cet esprit de concessions mutuelles a permis aux femmes de représenter la nation entière. »

Le legs des pionnières

Par contre, avant les grèves féministes qui interpellent toutes les femmes sans égard à leur occupation professionnelle, il y a eu, dès le 19e siècle, les arrêts de travail des ouvrières du textile.

En 1873, 25 jeunes femmes déclenchent une grève à l’usine Paton Manufacturing Company de Sherbrooke, spécialisée dans la fabrication de lainage. Sept ans plus tard, des centaines d’ouvrières de la filature de coton Hudon du quartier Hochelaga délaissent leurs machines. De l’Estrie à Montréal, elles exigent de meilleures conditions de travail.

Dans cette lignée, 20 000 ouvrières du Cambodge, où les fournisseurs des géants de la mode à petits prix opèrent aujourd’hui des ateliers de misère, ont fait la grève en 2014. « Ce n’est clairement pas un mouvement qui se limite à l’Occident », insiste le fonds féministe FRIDA.

Des grèves plus classiques, circonscrites à une industrie, à celles nouveau genre qui embrassent large, les méthodes se chevauchent et s’adaptent selon les continents et les époques. Mais toujours, comme l’ont scandé les grévistes suissesses en 1991 pour demander l’application de l’article sur l’égalité hommes-femmes inscrit dans la Constitution, elles démontrent que « femmes bras croisés, le pays perd pied ».

Qu'en pensez-vous?

Aucune réaction

Inscription à l'infolettre