Aller directement au contenu
Photographie d'une femme faisant de l'alpinisme.

Encore sous-représentées dans les sports de plein air, les Québécoises continuent de ramer pour éradiquer les préjugés liés à leur sexe. Moins fortes, moins compétentes, moins à l’aise techniquement, les grimpeuses, randonneuses et canoteuses? Elles sont de plus en plus nombreuses à prouver le contraire, contre vents et marées.

La scène est révélatrice. Quatre filles installent deux canots sur des voitures, au départ d’une expédition sur la rivière Saint-François, en Estrie. Même si elles sont des adeptes de plein air de longue date, à presque 30 ans, elles remarquent que c’est la première fois qu’elles ont l’occasion d’arrimer elles-mêmes les embarcations aux toits de leurs véhicules. Elles seront aussi entièrement responsables de guider les canots dans les rapides, de les porter – ainsi que les bagages – lorsque l’eau sera trop tumultueuse, et de monter le campement.

C’est que, pour une fois, aucun chromosome Y ne viendra les soutenir. Elles doivent – et peuvent – prendre les choses en main.

Photographie de Lorie Ouellet.
© Pascal Morin

« Le développement du plein air s’est fait en Grande-Bretagne sous le modèle militaire dans les années 1950, dans les scouts. Ces activités visaient les hommes, dans le but de développer leur courage et leur autonomie. »

Lorie Ouellet, étudiante au doctorat à l’Université de Montréal qui s’intéresse à l’influence du genre et à la représentation sociale de l’intervention plein air

Une culture masculine

« Le monde du plein air est dominé par les hommes », et le Québec ne fait pas exception, souligne Lorie Ouellet, étudiante au doctorat à l’Université de Montréal qui s’intéresse à l’influence du genre et à la représentation sociale de l’intervention plein air (un terme qui signifie notamment voir la nature et l’aventure comme des outils thérapeutiques et éducatifs). Même si aucune statistique officielle ne permet de le confirmer, les preuves sont multiples. Un groupe Facebook de plein air comme Les Aventuriers du Québec compte à peine plus de 25 % de femmes (105 sur 365 membres). Lorie Ouellet remarque aussi qu’il y a davantage d’hommes qui travaillent dans ce domaine.

La chercheuse explique cette prédominance entre autres par l’histoire. « Le développement du plein air s’est fait en Grande-Bretagne sous le modèle militaire dans les années 1950, dans les scouts, souligne-t-elle. Ces activités visaient les hommes, dans le but de développer leur courage et leur autonomie. »

Même compétence, plus de preuves

Photographie de Annie Chouinard.
© Gabriel Laliberté

« Si je me pointe à une paroi à côté d’un groupe de gars qui ne me connaissent pas, je les sens se regarder entre eux et je les entends faire des commentaires du genre : “C’est sûr qu’elle va en arracher” ou “Ça se peut pas qu’elle réussisse et nous non”. »

Annie Chouinard, instructrice d’escalade et septième Canadienne à grimper du 5.14 (haut niveau de difficulté en escalade)

C’est en travaillant comme professeure avec des étudiant•e•s inscrit•e•s au baccalauréat en intervention plein air à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) que Lorie Ouellet a constaté qu’on assumait plus facilement qu’un homme est compétent dans son sport, alors qu’une femme devra prouver ses aptitudes.

C’est ce que ressent Annie Chouinard lorsqu’elle arrive au pied des parois d’escalade extérieure. « C’est immanquable : si je me pointe à une paroi à côté d’un groupe de gars qui ne me connaissent pas, je les sens se regarder entre eux et je les entends faire des commentaires du genre : “C’est sûr qu’elle va en arracher” ou “Ça se peut pas qu’elle réussisse et nous non”. » Pourtant, Annie Chouinard est devenue en 2017 la septième Canadienne à grimper Come on, à Orford, une paroi cotée parmi les plus difficiles en escalade (5.14a). Ce ne sont pas ses cinq pieds un pouce (1 m 55) qui l’empêchent de performer. En tant que femme, elle sait toutefois que, devant des hommes, elle semble toujours avoir une longueur de retard.

Photographie de Mylène Paquet.
© Laurence Labat

Mylène Paquette a dû payer à 95 % sa traversée de l’océan Atlantique à la rame en solo en 2013. La raison? Les partenaires financiers ayant confiance en ses capacités physiques se sont faits rares.

Mylène Paquette, la navigatrice qui a traversé l’océan Atlantique à la rame en solo en 2013, en sait quelque chose. En préparation de son périple, elle a visité nombre de salons de la navigation pour présenter son projet. Elle a dû répondre à des « Vas-tu faire ça avec ton chum? » et « Tu dois être aux femmes, toi! », en plus de faire face à des comportements impertinents, comme se faire tâter les biceps. « On n’aurait jamais fait ça à un homme! » lance-t-elle.

Conséquemment, elle a associé à son sexe sa difficulté à trouver des partenaires financiers pour sa traversée, qu’elle a finalement payée à 95 %. « On avait moins confiance en mes capacités physiques », dit-elle. Les cinq pour cent restants ont d’ailleurs été commandités par… des femmes.

Des images sexistes, encore et toujours

Sans trop de surprise, des préjugés sont aussi véhiculés par les médias. En faisant la recension des magazines spécialisés en plein air Backpacker et Outside, des chercheuses américaines se sont aperçues que les femmes y sont montrées comme des consommatrices plutôt que des conquérantes de la nature.

Les pages couverture d’Outside, par exemple, mettaient des femmes à l’avant-plan dans 46 % des cas. Un point pour la parité? Pas si vite. Généralement, elles y occupent des rôles passifs, sont mises en scène dans des activités faciles, accompagnées d’un homme pour les guider et leur enseigner… et sont présentées en sous-vêtements ou en bikini. C’est le cas de Lindsey Vonn, championne de ski alpin américaine. Dépeinte comme « la femme la plus rapide de la planète » par Outside, elle apparaît en petite tenue sur la couverture, « comme si, parce qu’elle est une femme, il fallait montrer sa féminité », commente Lorie Ouellet.

Cultivez votre confiance

Commentaires et images sexistes finissent par avoir raison de l’estime de soi des femmes. « En général, en plein air, les femmes ont toujours un problème de confiance en elles, surtout techniquement », analyse Lorie Ouellet à partir de ses résultats préliminaires de recherche. Annie Chouinard, qui enseigne l’escalade à des groupes de femmes depuis plusieurs années, remarque la même chose parmi les participantes.

Croyant qu’elles sont moins compétentes, les femmes encouragent les stéréotypes. « Comme avec le manspreading dans le métro ou d’autres lieux publics, les hommes prennent plus de place. Mais c’est à nous, les femmes, de nous imposer davantage », dit Megan Cohoe-Kenney, éducatrice en plein air. Une conclusion à laquelle arrivent la dizaine de femmes interviewées pour cet article.

Photographie de Megan Cohoe-Kenney.
© Alana Riley

« Comme avec le manspreading dans le métro ou d’autres lieux publics, les hommes prennent plus de place. Mais c’est à nous, les femmes, de nous imposer davantage. »

Megan Cohoe-Kenney, éducatrice en plein air

Pour certaines, la reprise de contrôle se fait par une démonstration de force. Habituée aux commentaires sur les parois d’escalade, Annie Chouinard n’a qu’à grimper pour prouver ses capacités. « Je remets les hommes à leur place… sans rien dire! C’est ma petite dose de bonheur, ça me fait sourire en coin. » Mylène Paquette, elle, ne tient plus sa langue. « J’ai appris à me défendre », en ayant des répliques toutes prêtes. Pour d’autres, la solution passe par le plein air entre femmes, en devenant membres de groupes comme Les Chèvres de montagne ou Pink Water.

Une chose est sûre, toutefois : le Québec reste l’endroit par excellence pour les femmes en plein air, selon Lorie Ouellet. « Il semble y avoir plus d’égalité entre les sexes, plus de reconnaissance envers ce que les femmes peuvent apporter à une expédition. » Une bonne nouvelle pour l’aventurière qui sommeille en nous… ou qui s’active déjà fréquemment.

Qu'en pensez-vous?

Aucune réaction

Inscription à l'infolettre