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Photographie de 4 jeunes femmes.

La difficile égalité des sexes en Corée du Sud

par 

Reporter basée à Tokyo, elle a travaillé plusieurs années en presse quotidienne et magazine en France avant de s’installer au Japon, où elle travaille en tant que correspondante pour divers titres francophones. Johann Fleuri est lauréate du prix Robert Guillain 2013 pour son travail sur la reconstruction du Tohoku. Elle se passionne pour les questions de société.

Avec la libération de la parole des femmes du mouvement #MeToo, de plus en plus de Sud-Coréennes révèlent des cas de harcèlement sexuel sur le lieu de travail. Aperçu d’une petite révolution dans un pays encore marqué par une forte discrimination.

« On m’a dit : “Personne ne te croira, personne ne te soutiendra” », se souvient Lee Eun-Eui, dans une entrevue accordée à l’agence Reuters*. Pourtant, en mars dernier, elle faisait la une des médias du monde entier pour avoir remporté son procès contre le géant sud-coréen Samsung dans le cadre d’une affaire de harcèlement au travail. Une première en Corée du Sud.

Étudiante en développement international, Hyojeong Kim projette de s’investir dans l’entrepreneuriat social en Corée du Sud, son pays natal. Elle se réjouit de voir la parole des femmes se libérer, mais estime qu’il reste encore beaucoup de chemin à faire.


Il y a une dizaine d’années, alors qu’elle était responsable du développement international pour le géant de l’électronique, Lee Eun-Eui confie à un cadre de l’entreprise subir des violences verbales et des attouchements de la part de son supérieur. Après ses révélations, et contre toute attente, elle ne recevra aucun soutien. La situation ira même de mal en pis. Raillée par ses collègues, la jeune femme se verra refuser de nouvelles missions pendant plus d’un an. Elle se sent humiliée et trahie par l’entreprise qui l’emploie. « J’ai eu des idées noires, j’ai voulu mourir », a-t-elle affirmé à Reuters. Mais elle tient bon. « Je n’avais rien fait de mal, j’ai décidé de me battre. » Elle démissionne et trouve le courage de se lancer dans une carrière d’avocate afin de se spécialiser dans les violences faites aux femmes sur leur lieu de travail. Elle ouvre son cabinet en 2014.

Car Lee Eun-Eui en est persuadée, elle est loin d’être un cas isolé. Et les statistiques semblent le confirmer. D’après un sondage réalisé en 2016 par le ministère sud-coréen de la Famille et de l’Égalité des sexes, 8 femmes sur 10 auraient été victimes de harcèlement au moins une fois au cours de leur carrière. Dans le classement du Forum économique mondial, la Corée du Sud a encore dégringolé de deux places l’année dernière en matière d’égalité sexuelle, atteignant laborieusement la 118e place sur 144, alors que le pays détenait la 92e en 2006.

Des efforts pour être plus égalitaire

Héritière des principes de Confucius, la société sud-coréenne est traditionnellement dominée par la figure masculine. Depuis une vingtaine d’années, le pays fait de réels efforts pour rétablir l’équilibre et donner les mêmes opportunités aux femmes qu’aux hommes. En 2015, la Corée du Sud a par exemple créé un ministère de la Famille et de l’Égalité des sexes. Les hautes études sont encouragées et aujourd’hui, 50 % des effectifs des écoles de loi et de médecine sont féminins.

Selon KSIS, l’institut de sondage officiel coréen, 51,1 % des femmes en âge de travailler occupent un poste contre 72 % des hommes. Un chiffre en forte augmentation : au début des années 1990, la participation des femmes au marché du travail ne dépassait pas les 40 %. Il existe désormais une loi antidiscrimination et des initiatives sont mises en place pour encourager l’emploi des femmes et la parité dans les entreprises. Aujourd’hui, près de 60 % des nouveaux fonctionnaires embauchés sont des femmes, contre 5 à 10 % il y a 30 ans.

Une discrimination coriace

Malgré tous ces efforts, les Sud-Coréennes ne s’épanouissent pas encore véritablement sur le marché du travail. Elles doivent trop souvent affronter une forte discrimination sexuelle et salariale et des perspectives de carrière peu motivantes.

« En Corée du Sud, on surnomme “golden miss” les trentenaires sans mari ni enfants mais avec une carrière brillante, relate Hyojeong Kim, étudiante en développement international à Sciences Po, à Paris. J’aimerais que le débat en matière d’égalité des sexes soit encore plus vif en Corée du Sud. Il est beaucoup trop timide à mon goût. »

Hyojeong Kim bouillonne d’idées et d’envies pour les femmes de son pays natal. Après son cursus universitaire en France, elle souhaite s’engager dans l’entrepreneuriat social. Elle se passionne pour les questions qui touchent l’émancipation de la condition féminine dans le monde, en particulier en Corée. « Débattre sur les inégalités est une bonne chose, mais il faut maintenant agir. En Corée du Sud, encore trop de femmes ne parvenant pas à trouver un équilibre entre travail et famille se trouvent forcées de renoncer à leurs projets de carrière au profit de l’éducation des enfants à temps plein. » Plus inquiétant, « les cas de harcèlement sexuel sur le lieu de travail sont extrêmement répandus… Et je pense que les affaires récemment rendues publiques ne sont que la partie émergée de l’iceberg. »

Elles dénoncent

Le mouvement #MeToo a représenté un tournant majeur en Corée du Sud, plus qu’ailleurs en Asie. De plus en plus de femmes rapportent des comportements importuns ou violents sur leur lieu de travail. « Avec la libération de la parole des femmes, on se rend compte que les Sud-Coréennes qui ont subi des violences sont nombreuses. Certaines occupent même des fonctions importantes. Et ce n’est que le début », affirme Hyojeong Kim.

Il y a effectivement du chemin à faire, comme le démontre notamment une vidéo diffusée sur YouTube à la fin de 2017. On y voit de jeunes Sud-Coréennes intimidées, vêtues de t-shirts moulants roses dévoilant le nombril et de microshorts rouges, entamer sur une scène une danse maladroite, qui se veut sexy mais qui respire le malaise. La vidéo dure de longues et pénibles minutes. Contrairement aux apparences, il ne s’agit pas de la dernière audition du nouveau girl band à la mode en Corée du Sud. Non, l’auditoire se résume à une rangée d’hommes d’affaires… qui composent en fait la direction d’un grand hôpital de Séoul. Ils ont imposé à ces infirmières fraîchement embauchées ce « spectacle » en petite tenue… Filmée en cachette par une collègue et largement diffusée, la vidéo a été relayée – et critiquée – par les médias nationaux.

Quelques semaines après l’épisode retentissant de la chorégraphie des infirmières, une jeune femme âgée de 25 ans et ancienne salariée de Hanssem, l’une des plus grandes entreprises de meubles du pays, a révélé avoir été harcelée, filmée alors qu’elle était aux toilettes, et finalement violée par trois de ses collègues au cours de l’année de son embauche. Depuis, les plaintes se multiplient, certaines provenant de femmes qui occupent de hauts postes, telle Heejong Ahn, secrétaire d’un précédent candidat à la présidence du pays. Politiques mais aussi professionnels du divertissement ou figures religieuses sont dans la ligne de mire.

Selon une étude réalisée par la chercheuse Sookyung Park de l’Université Waseda, à Tokyo, 84,6 % des salariées sud-coréennes estiment avoir été agressées psychologiquement ou humiliées sur leur lieu de travail au moins une fois, en particulier au début de leur carrière, lorsqu’elles étaient jeunes et vulnérables. Dans 51,6 % de ces cas de harcèlement, des propos offensants et des agressions verbales seraient en cause, mais dans 15,1 % des cas, on parle d’agressions sexuelles.

Face à cette situation alarmante, le gouvernement a confirmé vouloir conduire une politique zéro tolérance envers les agresseurs. « Mais il reste beaucoup de chemin à parcourir, reconnaît un avocat sud-coréen qui préfère conserver l’anonymat. De nombreux lieux de travail continuent de nourrir des environnements déchirés entre contexte traditionnel et cruel besoin de nouveauté. Le gouvernement devrait envisager des mesures encore plus strictes avec une feuille de route très claire pour les salariés, et un rappel des droits et des devoirs de chacun•e. »

En plus des questions de droits de la personne, des rapports égalitaires sur le lieu de travail sont également garants d’une économie plus saine et d’une meilleure croissance. Comme le Japon, la Corée du Sud est un pays vieillissant qui perd en population à vitesse grand V et qui a terriblement besoin de ses femmes. Face à un taux de natalité en berne, « le fait que la proportion des femmes au travail atteigne tout juste les 50 % signifie que le marché économique de l’emploi fera rapidement face à un cruel manque de main-d’œuvre », relatait Darcie Draut, chercheuse et spécialiste de l’étude des genres en Corée, dans The Diplomat.

Contrairement au reste de la planète, le mouvement #MeToo n’a pas vraiment eu d’écho dans les pays d’Asie, et ce, même si les violences à l’encontre des femmes, en particulier dans le monde professionnel, y sont nombreuses. La timide mais réelle libération de la parole des Sud-Coréennes pourrait bien devenir un exemple égalitaire pour tout un continent.

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