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Illustration de Mathilde Corbeil.

L’année féministe en 17 catégories

par 

Entrée dans l’univers des communications et de l’édition par la porte de la révision linguistique, elle révise les articles de la Gazette des femmes depuis plus de 10 ans, en plus d'y écrire de temps à autre. On peut aussi la lire dans Elle Québec, quand elle n'est pas trop occupée à corriger des romans.

17 catégories pour résumer 2017 : voici ce qu’on vous propose, par la lorgnette de l’actualité féministe, évidemment. Indice : ça se peut qu’on parle de #moiaussi.

  1. La manif de l’année
    Les propos sexistes et haineux que Donald Trump a proférés pendant sa campagne électorale en 2016 ne sont pas tombés dans l’oreille de sourdes. Si bien que pour « souligner » l’entrée en poste du président, le 21 janvier 2017, des millions de femmes ont envahi les rues de nombreuses villes à travers le monde, afin d’exprimer leurs craintes pour leurs droits et ceux de toutes les minorités, mais aussi de rappeler au nouvel élu qu’elles le garderaient à l’œil. La Marche des femmes a notamment eu lieu à New York, Berlin, Paris, Londres, Montréal et, bien sûr, Washington, qui a accueilli la foule la plus imposante – entre 200 000 et 500 000 personnes. Plusieurs manifestantes avaient coiffé pour l’occasion un « Pussyhat », un bonnet rose avec des oreilles de chat, en référence à la tristement célèbre citation de Trump « Attrape-les par la chatte ».

  2. Le dossier « Il était temps qu’on y voie! »
    L’année 2016 s’était terminée sur une triste note avec une série d’agressions sexuelles commises dans une résidence de l’Université Laval, ce qui avait achevé de lever le voile sur une réalité qu’il fallait désormais regarder en face : les violences sexuelles sur les campus. En mars 2017, la ministre de l’Enseignement supérieur, à l’époque Hélène David, a tenu une consultation sur le sujet. Résultat : en novembre, elle annonçait un projet de loi visant à prévenir et à contrer les violences sexuelles sur les campus universitaires et collégiaux. À suivre.

  3. Illustration de Mathilde Corbeil.
  4. Le tsunami de l’année
    Si on avait parlé du mouvement #AgressionNonDénoncée comme d’une vague en 2014, on peut sans risquer l’enflure désigner le mouvement #MoiAussi comme un véritable tsunami. Créée il y a 10 ans par Tarana Burke, fondatrice de l’organisme Girls for Gender Equity à Brooklyn, l’initiative #MeToo a été reprise par l’actrice Alyssa Milano, dans la foulée de l’affaire Harvey Weinstein. Son invitation a rapidement fait boule de neige, démontrant l’ampleur du problème. Les histoires d’inconduites ou d’agressions sexuelles ont déferlé sur les réseaux sociaux, et des dénonciations ont suivi dans les journaux, de la part de femmes mais aussi d’hommes, emportant dans le ressac plusieurs célébrités : Éric Salvail, Gilbert Rozon, Louis C.K., Kevin Spacey… Fin octobre, soit une dizaine de jours après les premières secousses, les CALACS (Centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel) avaient reçu six fois plus de demandes d’aide qu’à l’habitude. Le principal héritage de #moiaussi (ou de #Balancetonporc chez nos cousines françaises) demeurera d’avoir mis au jour l’inadmissibilité de certains gestes jusqu’alors jugés passablement acceptables. Preuve de l’apport immense des « briseuses de silence » : le prestigieux magazine Time les a désignées personnalités de l’année.

  5. Les anniversaires importants
    La politique familiale québécoise a fêté ses 20 ans. C’est avec la création du ministère de la Famille et de l’Enfance, en 1997, que sont apparues trois nouvelles mesures qui allaient changer la vie des parents et des enfants : une allocation familiale, un régime d’assurance parentale et des services éducatifs et de garde à la petite enfance (les fameux CPE).
    À l’échelle mondiale, la Journée internationale des droits des femmes a quant à elle célébré ses 40 ans. Soulignée le 8 mars, et souvent utilisée à tort comme un prétexte pour gâter la femme de sa vie en lui offrant une rose, cette journée sert plutôt à rappeler que la lutte pour les droits des femmes conserve toute sa pertinence, puisque ici ou ailleurs dans le monde, il y a encore des inégalités salariales, des mutilations génitales, du harcèlement de rue, des agressions sexuelles, et on en passe. D’où l’importance de parler de journée des droits des femmes, et non de journée de la femme…

  6. Illustration de Mathilde Corbeil.
  7. Le milieu encroûté (mais qui veut évoluer!) de l’année
    Depuis le temps que le masculin l’emporte sur le féminin dans notre chère langue française, pas étonnant que des résistances se manifestent dès qu’on veut lui secouer les puces pour la rendre moins sexiste. L’année 2017 a été le théâtre d’une prise de conscience en la matière, notamment en France, où l’écriture inclusive a déchaîné les passions. L’objectif est simple : rendre le féminin aussi visible que le masculin, par exemple en utilisant des doublets (« les policiers et policières »), le point médian (« les employé·e·s ») ou la règle de la majorité (« Les 20 femmes et le chihuahua sont sorties pour une promenade »). Envie d’en savoir plus sur le sujet? On vous invite à lire deux ouvrages québécois parus cette année : la Grammaire non sexiste de la langue française et le Dictionnaire du sexisme linguistique.

  8. Le milieu mobilisé de l’année
    Le milieu artistique est bouillonnant, créatif, empreint d’une liberté qui fait rêver… mais il est aussi sexiste, comme l’ont révélé de nombreuses chanteuses, actrices, productrices et réalisatrices. Leur point commun : elles en ont marre d’être considérées comme moins compétentes que leurs collègues masculins. Au Québec, Les Sœurs Boulay ont porté le mouvement Femmes en musique, publiant entre autres une lettre ouverte signée par 117 de leurs consœurs. À Los Angeles, des réalisatrices ont réclamé des quotas, tandis que des comédiennes ont dénoncé l’âgisme, le machisme et les inégalités salariales de leur milieu professionnel. Des humoristes québécoises se sont quant à elles opposées à la tenue du gala Juste pour rire « Juste féminin ». Une mobilisation nécessaire et salutaire, parce que trop de gens considèrent encore que le talent vient avec le port du pénis…

  9. Le dossier « Encore et toujours un enjeu »
    Alors que la pilule abortive est désormais accessible gratuitement au Québec pour mettre fin à une grossesse allant jusqu’à neuf semaines, on doit encore s’inquiéter de l’accès à l’avortement dans plusieurs pays du monde. Et le fait que les États-Unis ont récemment interdit l’allocation de fonds fédéraux d’aide internationale aux ONG étrangères qui soutiennent ou pratiquent l’avortement n’aide vraiment pas les choses. Heureusement, la communauté internationale s’est serré les coudes, et 50 pays – dont le Canada – ont annoncé qu’ils débloqueraient 181 millions d’euros (273,5 millions $ CAN) pour compenser. Une nécessité, puisque encore aujourd’hui, près de la moitié des avortements dans le monde (25,5 millions sur 55,7 millions) ne sont pas effectués dans des conditions sûres.

  10. Les chiffres du futur
    Les boules de cristal ont été sollicitées en 2017. Parmi les dates avancées, retenons 2234, l’année où les inégalités économiques entre les hommes et les femmes devraient être éliminées, selon le World Economic Forum (c’est dans 217 ans, armez-vous de patience). Quant à la parité hommes-femmes à l’Assemblée nationale, le tiers des députées et des ministres québécoises interrogées dans un sondage estiment qu’elle arrivera peut-être en 2117, soit dans 100 ans. Du côté des bonnes nouvelles, Ingénieurs Canada se donne jusqu’en 2030 pour avoir 30 % de femmes parmi ses nouveaux ingénieurs. Présentement, ce taux est de 18 % au Québec.

  11. Les grandes premières
    2017 a été une année de premières. Tentons ici de faire court, et toutes nos excuses pour les innombrables répétitions du mot première… Deux universités québécoises ont eu leurs premières rectrices : l’Université Laval, avec Sophie D’Amours, et l’UQAC, avec Nicole Bouchard. Pour la première fois, Montréal a à sa tête une mairesse, Valérie Plante, qui a détrôné Denis Coderre en novembre et en a profité pour nommer la première présidente du conseil municipal de la métropole, Cathy Wong. Quant aux Forces armées canadiennes, elles ont pour la première fois une femme comme juge-avocate générale – en gros, c’est elle qui dirige le système de justice militaire, et c’est une Québécoise; bravo à Geneviève Bernatchez! Julie Lemieux est devenue la première mairesse trans au Canada; elle tient les rênes de Très-Saint-Rédempteur, un village de 900 âmes en Montérégie. Aux MTV Awards, finis les prix distincts pour le meilleur acteur et la meilleure actrice. Heureuse coïncidence, c’est une militante pour l’égalité des sexes qui a remporté cette première récompense non genrée : Emma Watson, pour son rôle dans La belle et la bête.

  12. La prise de conscience collective
    Femmes battues, agressées sexuellement, enlevées, mais surtout peu écoutées par les autorités à qui elles portent plainte : le sort des femmes autochtones a été au cœur de nombreuses réflexions, discussions et actions cette année, à l’échelle canadienne. L’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées a été lancée, avec des audiences – au fonctionnement critiqué – un peu partout à travers le pays. On a aussi découvert une autre pratique déplorable : la ligature des trompes pratiquée de façon peu orthodoxe sur des autochtones de la région de Saskatoon. La commission Viens, sur les relations entre Autochtones et services publics, a également été mise en branle. En filigrane de ces différentes nouvelles : le racisme systémique que subissent les Premières Nations, que ce soit dans les services policiers ou de justice, de santé ou sociaux.

  13. Les citations sexistes de l’année
    Comme chaque année, certains se sont mis le pied dans la bouche en 2017, notamment le député conservateur Gerry Ritz, qui a traité la ministre de l’Environnement, Catherine McKenna, de « Barbie du climat ». Ou cet ingénieur de Google, qui expliquait que si on trouve peu de femmes en technologies, c’est parce qu’elles sont portées « vers les sentiments et l’esthétique plutôt que vers les idées ». Donald Trump, lui, a multiplié les malaises en commentant maladroitement l’apparence de Brigitte Macron, la femme du président français, et celle d’une journaliste irlandaise présente à la Maison-Blanche, mais c’est au juge Jean-Paul Braun que nous décernons notre palme de la réplique la plus aberrante. À propos d’une adolescente de 17 ans qui accusait un chauffeur de taxi de l’avoir agressée sexuellement, il a lancé : « On peut le dire qu’elle a un peu de surpoids, mais elle a un joli visage […] C’est peut-être la première fois qu’un homme s’intéresse à elle. » Preuve que les juges ne sont pas à l’abri de manquer de jugement.

  14. La prise de conscience collective (bis)
    La charge mentale, cette responsabilité de planification domestique qui pèse sur les épaules de plusieurs femmes et leur sature le cerveau, a défrayé la chronique le printemps dernier, après que l’illustratrice française Emma en eut fait le sujet d’une BD devenue virale, Fallait demander. Espérons que le sujet a aussi alimenté plusieurs conversations de couple. Car organiser les vacances des enfants, gérer le roulement des stocks dans le frigo, se souvenir qu’il faut laver les draps, acheter du papier de toilette et prendre rendez-vous chez le pédiatre (alouette!), ça exige du temps et de l’énergie. Et ça gruge la patience…

  15. Le dossier « C’est loin d’être réglé »
    Bon. On en parle chaque année, on répète toujours la même rengaine, ça devient lassant. On le sait. Nous aussi, on trouve ça éreintant que le monde du travail soit encore loin d’être équilibré. Selon un bilan des Autorités canadiennes en valeurs mobilières, dans les entreprises inscrites en Bourse, le pourcentage total des postes d’administrateurs occupés par des femmes a augmenté de seulement 3 % en trois ans (de 11 à 14 %). Quant à l’écart salarial entre hommes et femmes, il stagne depuis cinq ans dans les pays de l’OCDE, où une salariée gagne en moyenne 14,3 % de moins que son homologue masculin chaque mois – pire, au Canada, cet écart est de 25 %! Pour remédier à la situation, le gouvernement québécois a lancé la Stratégie gouvernementale pour l’égalité entre les femmes et les hommes vers 2021, assortie d’une enveloppe de 80 millions de dollars. Ça ne peut pas nuire.

  16. Le sport de l’année
    Le hockey féminin a récolté plusieurs points au classement des bonnes nouvelles cette année. Marie-Philip Poulin, capitaine des Canadiennes de Montréal et double médaillée olympique, a été la seule athlète féminine au cœur de la campagne publicitaire nationale du nouveau Gatorade Frost. Ajouté à ses autres commandites (Nike, Sports Experts, Telus, Canadian Tire et Bauer), ce coup de main lui permet de se consacrer au hockey à temps plein, ce qui est très rare pour une femme. Autre avancée : les joueuses des Canadiennes de Montréal reçoivent un salaire pour la première fois depuis cette année. Rien qui se compare aux sommes qu’empochent Shea Weber ou Carey Price, mais c’est un début… Une Québécoise a aussi été la première femme à être intronisée au Temple de la renommée du hockey, aux côtés de Maurice Richard et Mario Lemieux. Un honneur mérité pour Danielle Goyette, triple médaillée olympique aujourd’hui âgée de 51 ans, qui a aidé le Canada à remporter le Championnat du monde huit fois, et qui est une véritable pionnière du hockey féminin.

  17. La prise de conscience collective (bis, bis)
    Jusqu’à cette année, on n’avait jamais autant entendu parler des difficultés des personnes trans, de leur réalité et de leurs droits. Le président américain a tenté de leur interdire de servir dans l’armée, avant qu’un juge d’une cour fédérale à Washington lui mette des bâtons dans les roues. Au Canada, le projet de loi C-16 a été adopté, afin de criminaliser la discrimination fondée sur l’identité ou l’expression de genre. Gabrielle Bouchard est également devenue la première personne trans élue au poste de présidente de la Fédération des femmes du Québec.

  18. Les disparues
    Une pensée pour ces féministes marquantes décédées en 2017 : Simone Veil, rescapée de la Shoah et politicienne française qui a porté le projet de loi pour légaliser l’avortement en 1974; l’Américaine Kate Millett, théoricienne, militante, figure du féminisme radical et autrice de La politique du mâle (1970); l’anthropologue et ethnologue française Françoise Héritier; ainsi que l’Américaine Linda Nochlin, qui a proposé une relecture de l’histoire de l’art depuis le 19e siècle dans une perspective féministe. Nous vous devons beaucoup, et nous vous saluons.

  19. Le lieu hostile de l’année
    Les ruelles sombres vous effraient? Selon ce qu’on a appris l’été dernier, un autre type d’endroit s’avère peu sécuritaire pour les femmes : les festivals. En juin, une étude du Conseil des Montréalaises a en effet révélé que plus de la moitié des femmes consultées avaient subi des insultes, des gestes déplacés ou carrément des agressions lors d’événements de ce genre. Le Conseil recommandait aux organisations d’améliorer les mesures de sécurité pour les femmes. Le Festival international de jazz de Montréal a vite réagi en mettant en place, quelques semaines plus tard, la brigade des Hirondelles, formée spécialement pour venir en aide aux femmes. Démonstration fortuite mais révélatrice, deux mois plus tard, la journaliste de Radio-Canada Valerie-Micaela Blain se faisait embrasser par un homme lors d’un reportage en direct du festival Osheaga, à Montréal. Elle a par la suite dénoncé le geste sur sa page Facebook, s’attirant des témoignages de soutien mais aussi des critiques. Notons par ailleurs que les programmations de festivals sont peu accueillantes pour les femmes. Un exemple : au Festival Diapason, tenu à Laval en juillet, seuls 14 % des groupes étaient majoritairement féminins, ce qui a soulevé l’indignation de plusieurs auteures-compositrices-interprètes.

Le mot de la fin : 2017 a été tellement mouvementée, pas étonnant que le dictionnaire anglais Merriam-Webster ait choisi comme mot de l’année… feminism! Avouez qu’on n’aurait jamais imaginé ça il y a cinq ans à peine.

Qu'en pensez-vous?

1 Réaction

  1. Corine Saint-Blancat

    Nombreux, encore plus nombreux sont les exemples d’un sexisme enkysté depuis que les femmes et les hommes existent et coexistent.
    Un truc tout bête qui est largement alimenté par les femmes elles mêmes : ne pas réagir lorsqu’il est encore question d’attendre comme une pauvre Cendrillon transie, qui joue sa destinée, qu' »Il « demande enfin la main de sa fiancée! Pourquoi cela ne se ferait-il pas dans l’autre sens ? sans qu’on se sente pour autant « déviante » ?

    Ainsi, Femmes, demandez (ou non) la main de votre petit ami et rapportez-nous cette expérience novatrice !

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