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Photographie d'une peinture sur un mur .

Le gouvernement colombien a récemment tourné la page sur plus d’un demi-siècle de lutte armée contre les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC). Fait inusité dans l’accord de paix : chacun des six points s’attarde aux besoins des femmes victimes du conflit. Une première en Colombie – et dans le monde – qui pourrait inspirer d’autres pays.

Assise au pied d’un arbre dans le parc des Journalistes, qui permet de s’isoler un peu du rythme effréné et chaotique du centre-ville de Bogota, Miriam Gaspar raconte avec énergie les atrocités qui hantent sa mémoire et qui l’ont forcée, il y a près de 20 ans, à trouver asile dans la capitale colombienne, cette « jungle de ciment ».

« Des hommes ont fait disparaître mon fils. Puis, ils ont tué mon mari, qui était un des leaders de notre communauté. Ensuite, ils ont tué un autre de mes fils. Mon fils aîné a décidé qu’il fallait partir. Sinon, ils allaient nous éliminer un à un », relate la femme de 64 ans, une autochtone de la communauté huitoto de l’Amazonie colombienne. Après quelques mois d’exil difficiles à Bogota, la fille de 15 ans de Miriam décidera de rentrer dans sa communauté, où elle sera à son tour assassinée.

Selon la sexagénaire aux longs cheveux noirs tressés, les hommes masqués qui ont enlevé la vie de 3 de ses 10 enfants et de son mari sont des membres des FARC, mais elle ne le saura véritablement jamais. « J’ai dû lutter avec quatre enfants en bas âge, sans mari. J’ai lavé des vêtements et des maisons pour sortir mes petits de la misère. Je n’ai jamais eu à quémander », s’enorgueillit-elle.

Impossible pour elle et sa famille de retourner dans leur communauté, car leur territoire est aujourd’hui exploité par le crime organisé. « C’est comme un cimetière, c’est triste. Il faudra voir quelle sera l’aide du gouvernement, si on pourra obtenir un nouveau territoire et être relocalisés », dit-elle avec espoir.

© Nancy Caouette

Manifestation à Bogota pour les droits des minorités (Afro-descendants) et l’intégration de leurs besoins dans le processus de paix.

Les femmes aussi victimes du conflit

Les histoires de vie désolantes comme celle de Miriam se comptent par millions en Colombie. Même si ce sont surtout des hommes qui ont pris les armes durant les 52 années de guerre, les données les plus récentes du gouvernement colombien montrent que la moitié des victimes sont des femmes, soit autour de 4 millions sur près de 8 millions.

Selon Margarita Martinez, philosophe et historienne spécialiste des questions de genre en Colombie, les femmes ont ressenti les effets de la guerre différemment des hommes. « Plusieurs sont devenues veuves. Elles doivent aujourd’hui assurer une triple journée de travail, c’est-à-dire prendre soin des enfants, subvenir aux besoins financiers de la famille et s’occuper de la maison. Les hommes, eux, ne prennent soin ni de la maison ni des enfants », souligne-t-elle, en spécifiant que ces disparités sont appelées « effets différenciés » du conflit.

Yasmina Valoyes, coordonnatrice de l’Association nationale des Afro-Colombiens déplacés, signale que l’un des effets différenciés les plus marqués du conflit est d’avoir subi la guerre dans son corps. « Dans mon village, à Turbo, quand les groupes armés arrivaient, on devait se cacher sous les lits. Les hommes entraient dans les maisons et demandaient aux femmes de leur faire à manger. Ils nous violaient… Ça m’est arrivé, comme à des milliers d’autres femmes », raconte celle qui s’est réfugiée à Bogota il y a 21 ans.

« Avant, on ne parlait pas de ça, car on craignait les représailles. Maintenant, on peut parler des viols publiquement. C’est bien, surtout pour être en paix avec nous-mêmes… » poursuit Mme Valoyes. Selon un rapport de mars 2017 du Comité international de la Croix-Rouge, 17 100 filles et femmes âgées entre 1 an et demi et 65 ans ont été victimes d’« atteinte à leur liberté et à leur intégrité sexuelle » durant le conflit armé.

Pas de paix sans les femmes

Bien que les femmes puissent identifier facilement les effets du conflit qui leur sont propres ainsi que leurs besoins en matière de justice et de réparation, l’histoire colombienne a démontré par le passé que leur voix était inaudible lors des négociations d’accords de paix. « Pour les 61 accords de paix signés entre 1982 et 2016, seulement 4,07 % des signataires étaient des femmes », souligne l’historienne Margarita Martinez. La situation n’est guère plus reluisante ailleurs dans le monde : selon les données d’ONU Femmes, seulement 4 % des signataires des processus de paix ayant eu cours dans 31 pays entre 1992 et 2011 étaient des femmes.

© Nancy Caouette

Des représentantes du gouvernement, de l’ONU et des FARC : les trois parties engagées dans l’exécution du cessez-le-feu.

Il n’était pas question pour les Colombiennes de rester en marge des négociations qui allaient mener à cet accord ambitieux, signé le 24 novembre 2016. Dès que le gouvernement de Juan Manuel Santos a annoncé l’ouverture des pourparlers avec les FARC en 2012, des femmes issues de plus de 80 organismes féministes ont envoyé aux médias et aux élus un manifeste intitulé La paix sans les femmes, ça ne va pas!, dans lequel elles exposaient leurs attentes par rapport à cet accord.

« Quand les deux premiers points de l’accord ont été rendus publics en 2012, nous avons été alarmées par le fait qu’ils n’incluaient rien qui concerne directement les femmes », raconte Maria Eugenia Sanchez, sociologue œuvrant à la Casa de la Mujer, un organisme colombien qui lutte pour les droits des femmes depuis 35 ans. « Les organismes féministes ont fait pression sur le gouvernement aux côtés d’organisations internationales pour que l’accord prenne en compte les besoins spécifiques des femmes. »

Sommets regroupant plus de 800 organismes féministes du pays, manifestes, articles, mémoires adressés au gouvernement : les femmes se sont mobilisées « depuis la base » pour être entendues, raconte Margarita Martinez. « La créativité du mouvement féministe en Colombie a porté ses fruits comme jamais auparavant : une sous-commission a été créée en 2014 afin de réviser les six points de l’accord final pour y inclure une perspective de genre. De plus, 15 % des signataires du gouvernement étaient des femmes. C’est encore peu, mais c’est historique en Colombie! » lance-t-elle avec enthousiasme.

Des mesures propres au genre

Seule femme militaire assise à la table des négociations de l’accord à La Havane, à Cuba, de 2012 à 2016, la lieutenante Juanita Andrea Millán a également siégé à la sous-commission de genre créée par le gouvernement et les FARC à la demande des organismes féministes de Colombie. « Cette sous-commission tenait compte des genres, mais aussi des statuts de minorité : femmes, Noires, femmes autochtones, membres de la communauté LGBTQ, etc. Normalement, les accords de paix sont pensés en généralité. Et historiquement, ce sont toujours les femmes qui perdent dans la généralité », explique-t-elle.

La sous-commission a entre autres fait en sorte que les besoins des femmes soient pris en compte lors du cessez-le-feu exécuté et supervisé par le gouvernement, les FARC et l’ONU. « Par exemple, un acte de violence sexuelle commis par un des signataires de l’accord est considéré comme une violation du cessez-le-feu. La violence sexuelle constitue donc un acte aussi grave qu’un affrontement armé ou un meurtre », détaille-t-elle.

Si les mesures inscrites par la sous-commission à l’accord sont respectées, des femmes pourront notamment être dédommagées pour des viols, avoir accès à des garderies et à des buanderies pour faciliter leur quotidien, ou encore obtenir du crédit plus aisément pour fonder une entreprise. « En somme, nous avons écouté les suggestions des victimes pour inclure dans l’accord des outils qui rendront les femmes plus fortes et plus autonomes », résume la lieutenante Millán.

Gros plan sur le conflit en Colombie

Le conflit armé en Colombie tire ses racines d’un conflit politique opposant les franges conservatrice et libérale de la société. En 1964, une insurrection paysanne d’inspiration communiste cherchant à impulser une réforme agraire et une meilleure distribution des terres mène à la création des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), une guérilla marxiste qui déploie ses activités dans les régions rurales du pays. Après plusieurs tentatives infructueuses de négociation de paix avec le gouvernement colombien dans les années 1980 et 1990, les FARC intensifient leur lutte en s’attaquant notamment à des paysans, à des bases militaires et à des policiers, en plus de s’adonner à la production de drogue et à la séquestration pour financer leurs activités. Au fil des décennies, le conflit a impliqué d’autres guérillas et des groupes paramilitaires, faisant plus de 7,5 millions de morts, disparus et déplacés, selon les récents chiffres de l’Agence France Presse. Après l’échec de l’adoption par référendum d’un premier accord de paix en octobre 2016, un second accord a été ratifié en novembre 2016, permettant le lancement du processus de paix, au terme de quatre ans de négociations.

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