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Photographie de melons à vendre.

Dans le sud du Honduras, des milliers de travailleuses agricoles, les meloneras, souvent des mères monoparentales, s’éreintent à produire nos melons d’hiver dans les plantations des géants de l’alimentation. Celles qui choisissent de se battre pour améliorer leurs conditions de travail sont mises à la porte et se retrouvent sans ressources. Et l’accord sur le travail signé avec le Canada ne semble pas y pouvoir grand-chose…

C’est une maison modeste. Le jardin escarpé et pierreux abrite deux gigantesques manguiers. La cour de Maria Gomez, 65 ans, sert aux réunions syndicales des meloneras. « Il y a de la place et c’est central. Ces filles-là ont toutes commencé avec moi », explique la doyenne des travailleuses, forte d’une expérience de 30 ans, balayant du regard le salon où ont pris place une demi-douzaine de femmes. « Maintenant on me dit que je suis trop vieille pour travailler, que je suis à la retraite, mais ici, on n’a rien du tout. »

Du Honduras au Marché Jean-Talon

Comme des centaines d’autres travailleuses du sud du Honduras, Maria Gomez n’a jamais eu de contrat de travail. « Elles ont des contrats à court terme et ils ne sont pas écrits. Elles n’ont aucun moyen de prouver combien d’années elles ont travaillé et ne peuvent prétendre à la retraite », explique Gabriela Rosazza, spécialiste des syndicats d’Amérique latine à l’International Labor Rights Forum (ILRF) à Washington. Ce n’est là qu’une des infractions qu’ont documentées l’ILRF, plusieurs syndicats locaux et internationaux, et les ministères du Travail du Honduras et des États-Unis.

Premières concernées : les 4 000 travailleuses et travailleurs du Groupe Sol Honduras, des femmes à 80 %, dont la moitié sont mères monoparentales. Sol est la branche locale de la multinationale irlandaise Fyffes (chiffre d’affaires de 1,85 milliard de dollars), elle-même propriété du géant japonais Sumitomo (chiffre d’affaires de 51,6 milliards de dollars). Chaque année, le Honduras exporte pour 80 millions de dollars de melons vers l’Amérique du Nord, dont 13 % au Canada. Une visite au Marché Jean-Talon de Montréal en juin 2017 nous a permis de constater que la majorité des étals de melons proposaient des produits Sol Honduras.

Photographie d'une famille.
© Valérian Mazataud

Bien qu’un accord de coopération entre le Canada et le Honduras rappelle l’importance de « protéger, d’améliorer et de respecter les droits fondamentaux des travailleurs », les accords de libre-échange ne prévoient aucun mécanisme pour forcer le gouvernement du Honduras ou l’entreprise à réagir en cas de violation des droits des meloneras.

La zone sud

Un rapport de l’ILRF résume 11 années de négociations avec Fyffes relatives au droit du travail au Honduras : non-embauche des employés syndiqués, violences envers les leaders syndicaux, intoxication aux pesticides, congédiement des travailleuses enceintes, heures supplémentaires impayées, blocage de l’accès aux inspecteurs du travail, équipement de sécurité et eau potable non fournis.

« La zone sud, c’est quasiment comme un autre pays; ici on dit aux travailleurs qu’ils n’ont aucun droit », confie Moisés Sánchez, 50 ans, secrétaire de la sous-section du Syndicat des travailleurs de l’agro-industrie et assimilés. Lui-même employé de Sol durant 20 ans, il a perdu son travail en avril 2016, au moment de sa syndicalisation. En avril 2017, peu après cette entrevue, il était violemment attaqué par six hommes armés et menacé de mort s’il poursuivait ses activités syndicales.

Par voie de communiqué, Fyffes et Sol se sont distancés de l’attaque. Nous avons tenté de contacter Sol Honduras à plusieurs reprises, mais il a été impossible d’obtenir une entrevue. Jointe par courriel, Fyffes s’est dite « activement engagée dans des processus de consultation de ses employées et en concordance avec le Code du travail du Honduras ».

Travail à géométrie variable

Cependant, l’application du Code du travail semble assez flexible. Par exemple, les travailleuses de l’agriculture sont payées au salaire minimum requis pour les entreprises agricoles de plus de 151 employées, soit 6 848,15 lempiras par mois (394 $), mais l’absence de contrats écrits est un privilège réservé aux petites entreprises agricoles pour des contrats très courts. En pratique, les meloneras sont employées chaque année durant la saison de production, d’avril à octobre, mais il leur faut renouveler leur poste chaque semaine, ce qui les rend particulièrement vulnérables.

Quant aux heures, elles sont plutôt à rallonge, témoigne Anna Lopez, 57 ans, mère monoparentale de huit enfants et melonera durant 22 ans. « Le matin, je quittais la maison à 4 h 30. Le travail commençait à 6 h, jusqu’à midi, puis reprenait après le dîner jusqu’à 16 ou 17 h. » Des journées de 9 à 10 heures, payées comme des journées de 8. Elle-même fait partie d’un groupe de 92 travailleuses dont les contrats n’ont jamais été renouvelés après avril 2016, au moment de leur syndicalisation.

Fin 2015, Eder Chavarria, l’inspecteur en chef du Bureau régional du travail de Choluteca, principale ville du Sud, envoyait à son ministère un rapport sur les infractions du Groupe Sol. Quelques mois plus tard, on le dégradait au rang de simple inspecteur. Rencontré à son bureau, il n’a pas souhaité s’exprimer sur le sujet.

Un accord plus théorique que pratique

Photographie d'une femme.
© Valérian Mazataud

Chaque année, le Honduras exporte pour 80 millions de dollars de melons vers l’Amérique du Nord, dont 13 % au Canada. Des meloneras estiment que les consommateurs devraient boycotter ces melons pour les soutenir.

C’est justement aux inspecteurs du travail que s’adressait le programme de formation Dialogando II, financé par Emploi et Développement social Canada, avec une enveloppe de 350 000 $. Achevé en 2016, il devait « développer les capacités pour le respect du droit du travail au Honduras » et a permis de former 90 inspecteurs. « Ce programme est révolutionnaire pour le Honduras », estime Sarah Castrillo, chargée de programme à la Fondation pour la paix et la démocratie, l’organisme costaricain qui a exécuté le projet.

Dialogando II fait suite à la signature, en 2013, d’un accord de coopération dans le domaine du travail entre le Canada et le Honduras, connexe à l’accord de libre-échange entre les deux pays. On y rappelle l’importance de « protéger, d’améliorer et de respecter les droits fondamentaux des travailleurs », en conformité avec les normes de l’Organisation internationale du travail.

« L’idée derrière ça, c’est que les droits de la personne sont si forts au Canada que nous allons élever ceux de nos partenaires commerciaux. Malheureusement, ça n’a jamais été le cas, estime Tracey Ramsey, députée du NPD et vice-présidente du Comité permanent du commerce international au Parlement. Les accords de libre-échange manquent de mordant. En cas de violation des droits, il n’existe aucun mécanisme pour forcer le gouvernement du Honduras ou l’entreprise à réagir. C’est une faille sérieuse. »

Voir l’humain derrière le bien

Lueur d’espoir et appui important dans le cadre de négociations, depuis mai 2017, l’Initiative pour le commerce éthique, au Royaume-Uni, a suspendu l’adhésion de l’entreprise Fyffes. Pour Gabriela Rosazza, c’est une victoire de taille qui donne du poids aux allégations de l’ILRF et des syndicats dans le cadre de la campagne internationale « Le juste fruit », qui dénonce les conditions de production des fruits tropicaux et pousse les consommateurs à se tourner vers la filière équitable.

La situation n’échappe pas à l’Association québécoise de la distribution de fruits et légumes (AQDFL), confirme sa présidente, Johanne Desrochers. « De plus en plus de nos membres fournisseurs se rendent sur le terrain pour étudier les conditions de production. » Cet automne, l’AQDFL devrait publier son cahier des charges en développement durable afin de guider les institutions pour rendre leurs choix de fournisseurs plus éthiques.

Pour Tracey Ramsey, c’est avant tout les pays signataires qui devraient assumer leurs responsabilités. « Les traités portent sur les biens, mais pas assez sur les humains qui les produisent. » L’inspiration pourrait venir d’Europe du Nord, estime Sean McHugh, directeur général du Réseau canadien du commerce équitable. De la Norvège, par exemple, où le respect de l’éthique et de l’environnement est plus clairement défini dans les accords commerciaux, ou du pays de Galles, devenu officiellement la première « nation commerce équitable » en 2008.

« On ne demande pas grand-chose, conclut Maria Gomez, la doyenne des meloneras. Les consommateurs devraient boycotter ces melons pour nous soutenir. Ce n’est pas vrai qu’on peut nous manipuler comme des jouets sans nous respecter! » Patricia Mejia, sa cadette de 30 ans, mère monoparentale de cinq enfants et au travail depuis l’âge de 11 ans, renchérit : « On vient à peine de se réveiller, mais déjà la pression des syndicats internationaux a commencé à changer un peu les choses. Ça nous donne de l’espoir. »

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