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Jeune mère avec son enfant dans les bras.

Maman et réfugiée

par 

Partage son temps entre le journalisme indépendant et des études supérieures en sociologie. Formée en journalisme et en études internationales, elle a fait ses armes dans une radio parisienne (Radio Nova) avant de revenir à Montréal où elle collabore notamment à la salle de presse de CIBL. Attentive aux enjeux sociaux d’ici et d’ailleurs, elle s'intéresse particulièrement aux rapports de genre et aux droits des minorités

Partie sans son compagnon, avec ses valises, sa fille de 2 ans et un bébé à naître, une Haïtienne témoigne de son exil. Entre la recherche d’un logement, d’un emploi et d’une garderie, elle doit s’initier vite fait aux aléas de la bureaucratie canadienne. Récit du sacrifice d’une mère, prête à tout pour offrir une vie heureuse à ses filles.

Nous avons rencontré Mylène (prénom fictif) un dimanche soir du mois d’août, devant le YMCA du centre-ville de Montréal qui l’hébergeait depuis six semaines. Assise un peu en retrait, avec son bébé emmitouflé dans les bras, elle a discuté avec nous au milieu de dizaines d’autres Haïtiens qui profitaient d’un repas préparé par des bénévoles. En fond sonore : une musique créole jaillissant d’un véhicule stationné tout près.

Ce soir-là, la jeune maman n’a pas le cœur à la fête. Elle vient de recevoir une fausse bonne nouvelle : son chèque d’aide sociale est arrivé. Ce qui signifie qu’elle a 24 heures pour quitter le centre d’hébergement. Or, elle n’a pas encore trouvé d’appartement pour sa famille.

« J’ai juste un ticket pour le petit déjeuner demain matin », s’inquiète-t-elle. Le centre d’hébergement où elle habite déborde. « On a 100 check-ins par jour pour 6 check-outs », nous lance une jeune employée coiffée d’une casquette du YMCA, tout en gérant les constantes allées et venues dans le hall d’entrée. « Dès qu’une personne reçoit son chèque, elle doit partir immédiatement pour faire place à d’autres. »

Il est 20 h. Un autobus bondé arrive et se gare devant le centre. Faute de place, il doit repartir.
« Où allez-vous? » avons-nous demandé à un passager habillé en complet, valise à la main, attendant près de l’autobus.
« Je ne sais pas. »
« Vous arrivez d’où? »
« De Syrie. »

Mylène observe l’autobus, les yeux remplis d’inquiétude. « Quand je suis arrivée, en juin, il n’y avait pas autant de monde. Je crains que ce soit très long avant que ma situation se régularise. » Son audience, prévue initialement le 1er septembre, vient d’être repoussée à une date indéterminée.

Photographie de Sabrina Lemeltier.

« Idéalement, on aimerait avoir la réponse acceptée/refusée [du statut de réfugié] avant de les accompagner vers un logement, mais on ne peut pas les garder six mois avec nous. »

Sabrina Lemeltier, directrice générale de l’hébergement à la Maison Dauphinelle

Un long parcours

La jeune médecin a quitté Haïti en juin après avoir reçu des menaces de mort. « Des hommes armés sont débarqués dans ma cour et ont tiré dans les airs. Ils ont menacé de kidnapper mes enfants », confie-t-elle. Enceinte, elle part aux États-Unis, où elle accouche de son deuxième enfant *, puis prend la route pour le Canada. Elle traverse la frontière par le désormais célèbre chemin Roxham, son nourrisson dans les bras et sa petite de 2 ans à ses côtés.

Son séjour au centre d’hébergement du YMCA n’est pas de tout repos, les réfugiés dormant parfois à plusieurs familles par chambre. La nourriture offerte se révèle peu adaptée aux enfants et son aînée perd du poids. « Vous savez, les petits sont plus difficiles. Ici, on sert de la nourriture pour adultes. Elle aimerait mieux avoir de la purée. Moi je mange tout parce que je dois allaiter », dit-elle.

Ses recherches d’appartement n’ont pas porté leurs fruits jusqu’à présent. Les propriétaires demandent des références, que les nouveaux arrivants n’ont évidemment pas, ainsi que des enquêtes de crédit. Or, c’est ce qu’elle souhaite désespérément : s’installer durablement dans un logement assez grand pour sa petite famille, afin d’éviter à ses filles d’être trimballées d’un endroit à l’autre. « La petite est un peu nostalgique. Elle me demande toujours : “Maman, on est où? Maman, où est papa?” », poursuit-elle, la gorge nouée.

En attendant de trouver un logement, elle sera transférée à la Maison Dauphinelle, qui héberge des femmes victimes de violence ou en situation d’urgence. La majorité des résidentes viennent d’immigrer. Elle doit s’y rendre le lendemain, mais semble confuse, ne sachant pas combien de temps elle pourra y rester.

C’est là que nous la retrouvons, deux semaines plus tard.

Apprivoiser son nouvel environnement

La Maison Dauphinelle est une grande et jolie demeure qui peut héberger jusqu’à 11 femmes avec enfants, pour des séjours durant habituellement deux mois, le temps qu’elles se posent et trouvent un appartement. Chaque famille possède sa petite chambre et les repas sont pris ensemble dans une vaste cuisine. Les enfants disposent aussi d’une grande salle de jeu et d’une cour. Nous y rencontrons de nouveau Mylène avec ses deux filles enjouées, au milieu des poupées et des voitures en plastique.

« On a des activités avec des éducateurs. Ma plus grande aime beaucoup aller au parc », nous informe-t-elle, souriante. La recherche d’un logement occupe encore la majorité du temps de la jeune mère. Elle devra attendre encore plusieurs mois avant de savoir si sa demande d’asile est acceptée; le propriétaire devra donc être ouvert à l’éventualité d’un départ. « Idéalement, on aimerait avoir la réponse acceptée/refusée [du statut de réfugié] avant de les accompagner vers un logement, mais, on ne peut pas les garder six mois avec nous », explique la directrice générale de l’hébergement, Sabrina Lemeltier.

Des copains de Mylène, une autre famille haïtienne rencontrée au YMCA, l’ont informée qu’un trois et demie s’était libéré dans leur immeuble, près du métro Radisson. « Eux ont eu une bonne nouvelle hier : leur statut a été accepté », explique-t-elle. Vivre là lui permettrait de demeurer près d’une famille qu’elle connaît.

Mais le loyer mensuel est de 650 $, meubles et électricité non compris. Et son chèque d’aide sociale, lui, peine à frôler les 1 000 $ par mois. « Il ne m’en restera pas beaucoup pour les factures, la nourriture, les couches, énumère-t-elle. Je trouve ça cher, mais je n’ai pas d’autre choix pour l’instant. » Nevila Mane, coordonnatrice de la Maison Dauphinelle, lui propose de faire d’autres visites avec elle pour trouver moins cher.

Mylène est également préoccupée par l’obtention de son permis de travail. Elle espère ne pas avoir à vivre trop longtemps sur le maigre chèque de l’aide sociale. Un obstacle majeur se dresse aussi devant les mères en attente d’asile qui souhaitent travailler : trouver une garderie qui accepte les enfants au statut précaire. Celle avec qui la Maison Dauphinelle a des places prioritaires les refuse. La conciliation travail-famille est donc un défi de taille.

La santé avant tout

Pour Mylène, le plus inquiétant est l’accès aux soins de santé. « Pour les vaccins, je suis allée au CL… CS », commence-t-elle en cherchant ses mots. « CLSC, lâche-t-elle enfin. Là-bas, ils m’ont demandé si j’avais la carte d’assurance maladie pour mes enfants, mais comme je n’ai pas encore eu l’audience… ils m’ont dit non. » Ses yeux se gonflent de larmes. « Si les enfants tombent malades, je ne sais pas où aller. L’hiver va arriver… Ça me préoccupe beaucoup. » La coordonnatrice intervient : « Tu sais, tu as droit au PFSI, normalement tu n’auras aucun problème dans les hôpitaux. »

Au Canada, les personnes admissibles à l’asile ont en effet droit à une couverture médicale temporaire grâce au Programme fédéral de santé intérimaire (PFSI), mais elle est incomplète comparativement à la couverture offerte par les régimes provinciaux **. En outre, dans les dernières années, ce programme a subi des coupures sous le gouvernement Harper, ce qui a semé la confusion chez les fournisseurs de services de santé. Au point où aujourd’hui, certaines cliniques refusent d’emblée de recevoir les demandeurs d’asile.

L’incertitude au quotidien

« C’est beaucoup de nouvelles informations à gérer, il y a du stress. Chaque personne arrive avec son histoire, son parcours, ses traumatismes. Il y a de nombreux apprentissages à faire en peu de temps, résume la directrice de la Maison Dauphinelle, qui accompagne les nouvelles arrivantes dans leurs démarches. C’est bien d’avoir un toit, mais il faut aussi pouvoir se débrouiller dans une nouvelle communauté. »

La route sera longue avant que Mylène puisse dormir sur ses deux oreilles. Et, après tous ces mois d’efforts, lorsqu’elle aura enfin réussi à trouver une garderie pour ses enfants, un travail décent, un logement confortable, après que ses filles se seront acclimatées à leur nouveau pays, il se peut finalement qu’un juge refuse de lui accorder protection. Quand on lui demande ce qu’elle fera alors, elle sourit, tristement. « Je n’ai pas d’autre endroit où aller. »

* Mylène est allée accoucher aux États-Unis pour ses deux enfants. C’est en Haïti que le taux de mortalité maternelle est le plus élevé en Amérique, selon l’Organisation mondiale de la santé.

 ** Ceux et celles qui finissent par obtenir le statut de réfugié peuvent alors demander la résidence permanente, et bénéficier de la couverture provinciale. Les demandeurs d’asile qui essuient un refus peuvent bénéficier du PFSI jusqu’à leur départ, mais ceux qui font appel n’ont pas d’assurance pendant ce temps. Plusieurs choisissent de rester au pays malgré le refus de la cour et rejoignent les rangs des sans-papiers. Ils n’ont pas d’assurance maladie et vivent dans la peur de l’expulsion.

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